http://www.swisstools.net/countclic.asp?id=656&url=2007
Manfred
Overmann
Module
multimédia sur la guerre d’Algérie
La torture est institutio-nalisée en 1957 J'ai dit
et reconnu que la torture avait été généralisée en Algérie Général Massu

L’Algérie
Dossier de textes avec des fiches
pédagogiques
La guerre d'Algérie: 1954-1964 François Mitterand: "l'Algérie, c'est la
France" Charles de Gaulle: "l'Algérie
algérienne“
(4ème année – bac + 2)
Général Aussaresses Pour ma part, je ne me repens pas.

Sommaire
|
Introduction |
4 |
|
Petit voyage imaginaire |
6 |
|
Caricatures sur l’Algérie |
7 |
|
Le coup d’éventail |
10 |
|
Les circonstances de la conquête française d’Alger en
1830 |
11 |
|
Des débuts de la conquête de l’Algérie (1830 – 1848) |
12 |
|
1. Cours avec des
exercices à partir de la 5ème année de français |
16 |
|
La géographie |
16 |
|
Comparaison des données factuelles entre l’Algérie et
la France |
19 |
|
La guerre d’Algérie |
20 |
|
Photos et caricatures sur la guerre d’Algérie |
25 |
|
2.
France-Algérie : La déchirure |
28 |
|
Entre 1954-1962 |
28 |
|
L’Algérie, c’est la France |
29 |
|
La violence de la guerre |
29 |
|
La scission de l’opinion |
30 |
|
Les porteurs de valise |
30 |
|
Le rôle de l’OAS |
31 |
|
Les accords d’Évian |
31 |
|
Un million de rapatriés |
32 |
|
Paris – Alger, 35 ans après |
32 |
|
3. La fin de 40
ans de silence |
36 |
|
La vérité sur la torture |
37 |
|
La France rend enfin hommage aux harkis |
38 |
|
Les chiffres de la guerre d’Algérie |
39 |
|
4. La blessure
des harkis devant les tribunaux |
40 |
|
Qui sont les harkis |
42 |
|
Les harkis à travers
la presse |
43 |
|
De Gaulle et la
tragédie des harkis |
neu |
|
5. France – La guerre d’Algérie et la torture |
45 |
|
Le rôle de l’armée
française hier et aujourd’hui |
52 |
|
Le témoignage d’une victime de torture |
58 |
|
6. La torture à
travers la presse |
64 |
|
7. Des extraits
vidéo sur la guerre d’Algérie |
66 |
|
8. Pour ou contre
le foulard islamique à l’école |
67 |
|
9. Les massacres
du 17. octobre 1961 |
70 |
|
10. Les accords
d’Évian |
76neu |
|
11. La
colonisation telle qu’on l’enseigne |
78 |
|
12. Extraits de
la constitution |
85 |
|
13. Six discours
parlementaires (1954-1962) |
90 |
|
14. La guerre d'Algérie de 1944 à l'indépendance Résumé par Eric Ranguin |
98 |
|
15. Chronologie |
104 |
|
16. Entretiens
avec Henri Alleg et extraits de son livre « La
question » |
108 |
|
17. Le Manifeste
des 121 et le rôle des intellectuels |
138 |
|
18. Jean-Paul Sartre et la guerre d’Algérie : Un engagement déterminé
contre le colonialisme |
142 |
|
19. Camus et la guerre d’Algérie |
151 |
|
Camus,
l’Algérie au cœur |
152 |
|
Le tourment algérien d’Albert Camus,
par Jean Daniel Le Nouvel Observateur du 4 au 10 mais
2006 |
154 |
|
20. Les
intellectuels et les guerres d’Algérie et du Vietnam |
157 |
|
|
|
|
17. Textes
supplémentaires |
163 |
|
a) Algérie
(1830-1945) : La période française |
163 |
|
b) Algérie
(1945-1954) : Du nationalisme vers l’indépendance |
173 |
|
c) Algérie
(1954-1962) : De la guerre à l’indépendance |
178 |
|
d) Algérie
(1962-1992) : La transition de l’après-indépendance : Un pays
au bord de la guerre civile |
190 |
|
e) Algérie
(1997-1999) : Les derniers actes du conflit – Élections et
reddition de l’A.I.S. |
201 |
|
f) Algérie :
1962 à nos jours |
206 |
|
La guerre d’Algérie a
commencé à Sétif : Faches cachlées de la seconde guerre mondiale, Le Monde
diplomatique, Mai 2005 |
210 |
|
Haro sur les écoles francophones, Libération
2.03.2006 |
214 |
|
Le Maroc et l‘Algérie n’ont
pas la même vision de la colonisation française, Le Figaro 27.01.2006 |
216 |
Introduction
Déjà en septembre 1957 la Commission
de sauvegarde des droits et des libertés individuelles avait constaté dans
un rapport accablant que la torture était une pratique quasiment institutionnalisée
en Algérie. Pourtant la France a
confisqué cette mémoire et même refusé d’employer le terme de guerre jusqu’au
10 août 1999 lorsque l'ordre du jour à l’assemblée nationale engage la
discussion sur la proposition de loi relative à la substitution de l'expression
aux opérations effectuées en Afrique du
Nord par l'expression guerre d'Algérie. « Cette
proposition de loi permettra aussi de réparer une injustice à l'égard des
anciens combattants d'Algérie et de rétablir une vérité historique trop
longtemps pudiquement dissimulée sous les vocables ambigus de maintien de l'ordre, de pacification, voire d’événements d'Algérie ».
(http://www.assemblee-nat.fr/cri/leg11/html/19990270.asp)
En 2000 maintes articles et extraits de
témoignages sur le sort des harkis et de leurs familles paraissent dans la
presse (http://www.harkis.com/presse2000.htm). Depuis ces révélations et les
aveux des tortionnaires de l’époque, du général Massu et d’Aussaresses, le 23. Novembre 2000 dans le journal Le Monde, le voile sur cette sale guerre
dont le nom a été trop longtemps étouffé et occulté commence tout doucement à
se lever.
Dans l’interview accordé à Le Monde, Aussaresses qui fut le responsable des services de
renseignements à Alger en 1957, déclare: « La torture ne m’a jamais fait
plaisir, mais je m’y suis résolu quand je suis arrivé à Alger. À l’époque, elle
était déjà généralisée. Si c’était à refaire, ça m’emmerderait, mais je
referais la même chose, car je ne crois pas qu’on puisse faire
autrement. » Dans son livre Services
spéciaux. Algérie 1955-1957, paru en mai 2001, l’ancien général estime
qu’il a accompli son devoir envers le gouvernement français et fait observer
que François Mitterrand, alors ministre de l’Intérieur, fut parfaitement
renseigné sur l’emploi de la torture à l’époque.
Le 30 août 2001 une plainte est déposée à Paris
contre la France pour crime contre l’Humanité par l’association des harkis
(http://www.harkis.com/plainte.htm).
C’est comme s’il s’agissait d’une sorte de revanche de l’histoire. L’Express qui a présenté les pièces du
dossier et ouvert le débat constate dans un article du 30.08.2001 que le pays
des droits de l’homme « se voit menacé d'être poursuivi en justice (…) Une
accusation que l'on pouvait croire réservée aux tyrans et aux massacreurs, aux
Pinochet ou aux bouchers des Balkans. »
(http://www.lexpress.fr/Express/Info/ France/Dossier/harkis/dossier.asp).
En février 2001 le journaliste Maurice T. Maschino
publie dans Le Monde Diplomatique
(http://www.monde-diplomatique.fr/2001/02/MASCHINO/14870.html) un article sur La colonisation telle qu’on l’enseigne.
L’histoire expurgée de la guerre d’Algérie qui suscite de nouveaux émois et
ranime le débat. Il dénonce ostensiblement la présentation atténuée et
euphémique de la guerre d’Algérie dans les manuels scolaires comme « une
belle aventure intellectuelle dont le bilan serait globalement positif (…)
Instructions ministérielles, programmes, horaires, manuels, tout l’arsenal
pédagogique est mis en œuvre pour que les élèves des écoles, des collèges et
des lycées en sachent le moins possible. » Entre les programmes réduits ou
réducteurs et la volonté de ne pas vouloir « surcharger les élèves de
mauvais souvenirs » la vérité a bien du mal à se frayer un chemin et les
traces de la torture et des crimes de l’histoire coloniale française restent
toujours camouflées derrière un bilan globalement positif, mais, hélas, dans
une culture du mensonge. De quel droit les français, si fiers de l’histoire de
la Résistance, considèrent-ils que
les maquisards et les patriotes algériens du Front de libération nationale
fussent des fellaghas ou terroristes ?
Pour servir l’objectivité historique la mission civilisatrice de l’enseignement
exige l’examen des faits et ne peut accepter une propagande positive de la
colonisation européenne en guise d’un cours d’histoire banal. Comment faire
comprendre aux élèves la guerre d’Algérie si nous refusons de parler des
centaines de milliers de victimes et des crimes commis contre
l’humanité par un régime politique qui, jadis, voulait étendre les valeurs
républicaines à toute l’Europe ?
Si nous voulons faire respecter et assimiler à nos
élèves les valeurs de la démocratie, si nous voulons les faire réfléchir sur
le passé, il faudra dévoiler et dénoncer aussi les abominations et les infamies
d’un passé pas toujours glorieux. Les manuels resteront toujours un
échantillon révélateur de la mémoire officielle tel qu’on l’enseigne. Alors
n’est-il pas cynique de camoufler les saccages, les violences, les exactions et
d’autres horreurs du colonialisme derrière les lunettes tricolores de
l’autosatisfaction pour livrer à nos élèves un passé épuré et sans
bavures ?!
Malgré les volontés affichées de faire la lumière
sur les « dévoiements » de cette guerre, les historiens doivent toujours
se prémunir d’une dérogation durement arrachée aux autorités pour obtenir
l’autorisation d’accès aux archives les plus sensibles sur la guerre d’Algérie.
Alors, il reste à se demander si l’on veut sacraliser le drapeau français.
Dans un article du 30 janvier 2003 le Nouvel
Observateur dévoile qu’on vient de faire voter dans une posture patriotique
un amendement « qui réprime durement les manquements au respect du drapeau
et de l’hymne national : 7000 euros d’amende et jusqu’à six mois de prison
dans le cas d’outrage perpétré en réunion. » A-t-on si peur pour la nation
qu’on doit traîner devant les tribunaux ceux qui s’avisent de siffler la Marseillaise ?
Décrivez la photo et faites un petit voyage imaginaire

Vocabulaire
Au premier plan, à l'arrière plan, au milieu de
l'image, sous le soleil, sous forme de terrasses, est construit, une
caravance, mariage, palmiers, un cliché, les chameaux, arabes, typique, en
montagne, une mosquée*, une caravane, couleurs claires et vives, le
désert, un ciel bleu, les nomades...
**********
*mosquée n. fém. Sanctuaire de la religion musulmane, où les
fidèles se réunissent pour prier; dès les origines, il constitue ainsi le
centre de la vie socioculturelle de l'islam.
Commentez les caricatures sur l’Algérie

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Le coup
d'éventail

La conquête de l'Algérie? La réponse au coup d'éventail?
L'affaire du coup d'éventail d'avril 1827
a été popularisée par les livres d'histoire et les gravures de l'époque
et pendant de longues années, des générations d'écoliers ont appris et rabâché
que ce coup d'éventail avait provoqué la prise d'Alger en 1830: Le dey d'Alger,
Hussein, mécontent du retard apporté par la France au remboursement de créances
auxquelles il était intéressé, s’en prit au consul français, Pierre Deval,
qu’il souffleta de son chasse-mouches. Le gouvernement de Charles X, n’ayant
pas obtenu d’excuses, riposta par le blocus d’Alger qui devait durer trois ans.
Mais cette affaire ne fut qu'un prétexte, un mythe qui volera en éclats lorsque
nous considérerons les causes plus lointaines et plus profondes qui
entraînèrent le débarquement des troupes françaises à Sidi Ferruch (à l'ouest
d'Alger), le 14 juin 1830.
Effectivement les relations entre la France et l'Algérie étaient bonnes,
excellentes même, puisque l'on peut lire au moment de la Révolution française
les lignes suivantes dans Le Moniteur
de juin 1993: "Tandis que l'Europe se coalise contre la France libre, une
puissance Africaine (Alger), plus loyale et fidèle, reconnaît la République et
lui jure amitié." Dès lors, comment appréhender la dégradation de ces
rapports franco-algériens? D'abord par la mise en perspective des liens qui
unissent les financiers du dey d'Alger, les Bacri-Busnach, au consul de France,
Deval, celui qui reçut le fameux coup d'éventail. La famille Bacri-Busnach,
avec la garantie du dey, avait livré à la France du Directoire d'importantes
quantités de blé. Napoléon, Louis XVIII, Charles X ne voulurent jamais honorer
cette dette à l'égard du dey.
Cette supercherie ne devait pas rester longtemps ignorée du souverain
algérien. S'il peut admettre à la rigueur la déloyauté d'un négocient qui n'en
était pas à sa première escroquerie, il ne put supporter la tromperie de Deval.
A ses yeux, il était inconcevable qu'un agent diplomatique, représentant d'une
grande puissance, puisse tremper dans une basse combinaison financière. Le
gouvernement français attendit trois années pour laver l'insulte. En fait, le
gouvernement ultra du prince de Polignac espérait, par une campagne militaire,
renouer avec les temps napoléoniens et ainsi consolider l'influence de la
France dans le bassin occidental de la Méditerranée, par l'ouverture de marchés
et de débouchés au commerce et à l'industrie naissante. La recherche d'une
brillante victoire à l'extérieur, mais aussi le souci de juguler l'opposition
intérieure en vue de rétablissement de la monarchie absolue dont rêvait Charles
X constituent les causes profondes de la rupture et de l'affrontement. - C'est
donc dans l'enthousiasme général que s'effectue le départ, le 16 mai 1830, de
Toulon, d'une flotte de cinq cents navires.
Les gouvernements français successifs (monarchie, république, second
Empire, république à nouveau) hésitent sur le type de colonisation à poursuivre
et sur le statut à octroyer à l'Algérie (nom donné pour la première fois dans
un texte officiel français, en 1838). Napoléon III (1808-1873), conscient de
l'injustice faite à ces habitants, songe à un grand «royaume arabe», mais ses bonnes intentions
ne survivront pas à sa destitution, après la défaite de Sedan devant les
Prussiens, le 4 septembre 1870.
Les circonstances
de la conquête française d’Alger en 1830
1ère hypothèse :
Le coup d’éventail asséné par le dey Hussein au
consul de France, Pierre Deval, en 1827, aurait provoqué la prise d’Alger en
1830.
- Pourquoi le dey Hussein frappa-t-il le consul ?
En 1827, au cours de négociations à propos de
fournitures de blé faites jadis au Directoire, le dey s’est senti offensé /
insulté par le non remboursement des créances accordées à la France et
s’emporta jusqu’à frapper l’ambassadeur français de son chasse-mouches.
Cette hypothèse fut promulguée pendant de longues
années dans les manuels scolaires et pourtant ce mythe doit voler en éclats.
2ème hypothèse :
Lors de la Révolution française Alger reconnaît la
proclamation de la République tandis que les autres pays d’Europe se coalisent
contre le régime français.
Les financiers du dey d’Alger accordent même de
gros crédits à la France et fournissent d’importantes quantités de blé. Cette
aide ne sera jamais ni honorée ni remboursée.
- Pourquoi ses bonnes relations se sont-elles dégradées ?
L’attente d’une excuse pour le coup d’éventail semble être un prétexte pour
le gouvernement de Charles X qui ne révèle pas ses vraies intentions :
Effectivement le gouvernement du prince de Polignac espérait, par une
campagne militaire, renouer avec les temps napoléoniens pour

En trois jours dits “ Trois Glorieuses ” – les 27, 28 et 29 juillet 1830 –
Charles X est chassé du gouvernement (Delacroix, La liberté guidant le peuple).
Les débuts de la conquête de l'Algérie

vue d'Alger en 1830
L'Algérie faisait officiellement partie de l'Empire turc. A sa tête était
un dey qui avait sous ses ordres les trois beys d'Oran, de Médéa et de
Constantine. La population comprenait des Berbères et des Arabes, tous
musulmans, et un certain nombre d'Israélites.
Le prétexte de la conquête de l'Algérie fut un incident futile. En 1798, le
gouvernement du Directoire achète du blé à la Régence d'Alger pour les besoins
de l'expédition du général Bonaparte en Égypte. Au cours de négociations à
propos des fournitures de blé faites jadis au Directoire, le dey s'emporta
jusqu'à frapper l'ambassadeur français de son chasse-mouches
(1827), puis il fit tirer sur un navire qui venait lui demander des excuses.
Polignac, qui cherchait un succès militaire pour augmenter son prestige en
France, fit occuper Alger (juillet 1830). Moins d'un mois plus tard, Charles X
était renversé.
La France allait-elle rester en Afrique ? La majorité de l'opinion publique y était opposée - à l'exception des
commerçants de Marseille. Louis-Philippe, absorbé par des difficultés de toutes
sortes, désireux de garder de bons rapports avec l'Angleterre qui a toujours vu
avec méfiance l'expansion coloniale de la France, se décida à occuper tout au
plus quelques villes sur la côte : Oran, Bougie, Bône, Mostaganem. C'est ce
qu'on appela l'occupation restreinte. Dès qu'on dépassait les murailles
de ces villes on se heurtait aux chefs des tribus arabes.
|
|
L'un de ces chefs était Abd-el-Kader. Fils d'un saint personnage,
réputé lui-même pour sa piété et sa bravoure. Abd-el-Kader avait été proclamé
émir par les tribus de la région de Mascara dans l'Oranie. Les
Français signèrent avec lui un traité d'amitié (1834) et l'aidèrent à imposer
son autorité aux autres tribus. Bien plus, désireux de se décharger sur lui
de la lourde tâche d'administrer le pays, ils lui reconnurent en 1837 la
session des provinces d'Alger et d'Oran, à l'exception des régions côtières,
à condition qu'il admît la souveraineté de Louis-Philippe. |
Tranquilles
de ce côté, les Français se retournèrent vers l'Algérie orientale et enlevèrent
la ville de Constantine (1837), après un échec très meurtrier
(1836). Pour donner un débouché maritime à la ville ils créèrent le port de Philippeville.
Puis ils consolidèrent les régions déjà occupées, y fondèrent des postes militaires,
y établirent des colons, y ouvrirent des routes, y desséchèrent les marais.
Brusquement,
en 1839, prenant pour prétexte que les Français s'étaient avancés dans une zone
qui lui était réservée, Abd-el-Kader se jeta sur la riche plaine de la Mitidja,
au sud d'Alger, et la mit à feu et à sang.
Bugeaud contre
Abd-el-Kader
Le gouvernement de Louis-Philippe comprit alors qu'il était impossible de
faire sa part à Abd-el-Kader, qu'il fallait anéantir sa puissance et conquérir
l'Algérie entière, Ce fut l'œuvre du général Bugeaud, nommé
gouverneur de l'Algérie en décembre 1840.
Bugeaud finit par disposer de plus de 100 000 hommes. Depuis le début de la conquête, des corps nouveaux avaient été créés dans l'armée d'Afrique, composés soit de Français (zouaves, chasseurs à pied, chasseurs d'Afrique), soit d'indigènes (fantassins comme les tirailleurs, cavaliers comme les spahis). Entouré de bons généraux, Lamoricière, Changarnier, Bedeau, Cavaignac, Bugeaud employa de nouvelles méthodes de guerre : il allégea l'équipement des soldats, remplaça les voitures par des bêtes de somme, mit l'artillerie à dos de mulet. Les troupes furent divisées en colonnes mobiles; elles pourchassèrent l'ennemi par une incessante offensive et, pour l'affamer, firent le vide devant lui, incendiant les villages, raflant les troupeaux. Les deux adversaires se montraient également impitoyables.
|
En 1843 la Smala, c'est-à-dire le camp d'Abd-el-Kader avec sa
famille, ses serviteurs, ses troupeaux, fut enlevée par le duc d'Aumale, l'un
des fils de Louis-Philippe. Quand Abd-el-Kader obtint l'appui du sultan du
Maroc, les troupes marocaines furent battues par Bugeaud sur les rives de l'Isly
(1844), pendant qu'une escadre française, commandée par le prince de
Joinville, bombardait les ports marocains de Tanger et de Mogador.
Abd-el-Kader réussit encore quelques meurtrières surprises comme à Sidi
Brahim; mais, traqué sans relâche, il dut finalement se rendre au général
Lamoricière (1847). |
soumission d'Abd el Kader |
Organisation
de l'Algérie
Une ordonnance de 1845 avait divisé l'Algérie en trois provinces (Alger,
Oran, Constantine), chacune divisée en territoire civil, territoire mixte et
territoire arabe. Le premier, officiellement pacifié, était administré à la
française par des fonctionnaires civils ; les deux autres étaient administrés
par des officiers et les indigènes y gardaient leurs lois.
|
légionnaire - 1908 |
Tristesse de Tocqueville « Philippeville, 30 mai 1841. « Un marin qui était là et qui possède des terres
reprenait avec vivacité qu'on avait tort de traiter les colons de cette
manière; que sans colonie il n'y avait rien de stable ni de profitable en
Afrique ; qu'il n'y avait pas de colonie sans terres et qu'en conséquence ce
qu'il y avait de mieux à faire était de déposséder les tribus les plus
proches pour mettre les Européens à leur place. « Et moi, écoutant tristement toutes ces choses,
je me demandais quel pouvait être l'avenir d'un pays livré à de pareils hommes
et où aboutirait enfin cette cascade de violences et d'injustices, sinon à la
révolte des indigènes et à la ruine des Européens. Alexis de Tocqueville - Notes sur l'Algérie - 1841
|
L'Algérie était une
colonie d'un type tout à fait nouveau. D'une part les Européens y arrivèrent de plus en plus nombreux, attirés
par l'espoir d'y être installés sur les terres les plus fertiles. La moitié
d'entre eux seulement était composée de Français : en 1847, sur près de 110 000
colons, on comptait 48 000 Français, 31 000 Espagnols, 16 000 Italiens et
Maltais. D'autre part il existait en Algérie, ce qui ne se trouvait pas aux
Antilles, une population libre de deux millions d'indigènes. Comment
organiser la colonisation, quel statut donner aux indigènes, quels liens créer
entre ces deux populations si différentes et pourtant appelées à vivre côte à
côte ?
Les
Français du temps de Louis-Philippe ne savaient comment résoudre ces problèmes,
si nouveaux et si délicats. Bien des systèmes furent tentés. Alors que
Lamoricière voulait favoriser les grandes sociétés capitalistes, seules assez
riches, disait-il, pour mettre le pays en valeur, Bugeaud les voyait d'un assez
mauvais oeil; il savait qu'elles pensaient surtout à s'emparer de dizaines de
milliers d'hectares, quitte à ne pas toujours les coloniser. Il aurait préféré
la colonisation militaire à la manière des Romains: après qu'une région
aurait été soumise, des sous-officiers et des soldats s'y établiraient et,
aidés par l'Etat, la cultiveraient. Bugeaud ne fut pas suivi par le
gouvernement.
Plus
intéressantes étaient ses vues sur la manière de traiter les indigènes :
d'abord les soumettre, fût-ce au prix de mesures impitoyables ; mais, une fois
la soumission obtenue, les laisser s'administrer eux-mêmes sous le contrôle de
l'autorité française, particulièrement des bureaux arabes (composés
d'officiers français qui parlaient arabe et étaient au fait de
toutes les questions indigènes ), les protéger contre ceux qui voudraient les
dépouiller de leurs terres, améliorer leur sort matériel et moral et les
rallier ainsi à la France.
12.11. 1848 L'Algérie
est proclamée dans la Constitution partie intégrante de la France.
Le Second Empire (1851-1870)
Napoléon III – se termine par la défaite de Sédan devant les Prussiens le
4. septembre 1870. Napoléon favorise un système de protectorat par une
politique de l’indigénat qui est arabophile.
La 3ème République 1870-
1940
La politique de peuplement et de l’assimilation va emporter sur la
politique indigène
La géographie
Écoute et lecture d’un
texte / compréhension écrite / orale - exploiter des cartes géographiques /
Exercices interactifs avec "Hot Potatoes"
http://www.ph-ludwigsburg.de/html/2b-frnz-s-01/overmann/baf4/algerie/index.htm

L’Algérie
est un pays d’Afrique du Nord. Il est situé au sud de la Méditerranée, entre le
Maroc et la Tunisie. Jusqu’en 1830 ce pays est gouverné par les Turcs. Puis, à
partir de 1830, ce sont des Français de métropole qui s’installent en Algérie
où il vivent avec leurs familles durant
plus de 150 ans, c’est ce qu’on appelle une colonisation.
1.
Géographiquement,
où est situé l'Algérie? (cf. texte géographie)
2.
Quels sont
les pays voisins de l'Algérie? (http://www.ph-
ludwigsburg.de/html/2b-frnz-s-01/overmann/baf4/algerie/algerie2.htm)
a) Comment s'appellent les deux chaînes de montagnes? L'Atlas ..... et l'Atlas .....
b) Citez quelques grandes villes et décrivez où elles se trouvent.

3. Quels sont les trois paysages qui caractérisent l'Algérie? (http://www.ph-
ludwigsburg.de/html/2b-frnz-s-01/overmann/baf4/algerie/algerie7.htm)
4. Quelle est la longueur des côtes?
(cf. texte géographie)
5. Quel est le pourcentage du
Sahara? (cf. texte géographie)
6. Quelle est la superficie de
l'Algérie? (cf. texte géographie)
7. Quand est-ce que les Français
sont venus s'installer en Algérie?
8. Par qui l'Algérie était occupé
auparavant?
9. Définissez le terme
"colonisation".
Exercices interactifs avec
correction (Hot Potatoes):
·
Texte troué -
Écoutez
et/ou lisez le texte, puis complétez les espaces et cliquez sur correction.
(http://www.ph-ludwigsburg.de/html/2b-frnz-s-01/overmann/algerie /hotgeo1.htm)
Complétez les espaces :
dépression | 85% | côte | 1200 | Turcs | Maroc | 2.381.741 | 10ème |
superficie | désert | altitude | chaînes | 1830 | 2 millions | Tunisie |
colonisation |
Avec
une __________ de _.___.___ km² , l'Algérie est le _____ plus grand Pays au Monde. La ____, avec de belles plages, s'étend sur
une longueur de ____ km. Le relief
algérien est constitué de deux _______
montagneuses: l'Atlas Tellien et l'Atlas Saharien. La longue et large __________ dite des Hauts Plateaux s'étend entre l'Atlas Tellien
et l'Atlas Saharien à 1 000 m ou 1100 m
d'________. Il n'y a ni arbres ni
maisons; en hiver c'est le domaine du vent et du froid glacial. Au sud, avec _ ________ de km2 de
______, le Sahara est l'un des plus grands déserts du
monde. Il représente près de __% de
la superficie de l'Algérie.
L’Algérie est un pays d’Afrique du Nord. Il est
situé au sud de la Méditerranée, entre le _____
et la _______. Jusqu’en ____ ce pays est gouverné par les _____. Puis, à partir de 1830, ce sont des
Français de métropole qui s’installent en Algérie où il vivent avec leurs familles durant plus de 150 ans, c’est ce
qu’on appelle une ____________.
·
Exercice à
choix multiple. Choisis la bonne réponse pour chaque question.
(http://www.ph-ludwigsburg.de/html/2b-frnz-s-01/overmann/algerie/hotgeo2.htm)
a)2.981.741 km²
b)1.381.741 km²
c)2.381.741 km²
d)2.000.741 km²
a)le 8 ème
b)le 9 ème
c)le 20ème
d)le 10ème
a)1400 km
b)1200 km
c)1600 km
d)1800 km
a)900 m ou 1000 m d'altitude
b)1 000 m ou 1100 m d'altitude
c)1 100 m ou 1200 m d'altitude
d)1 200 m ou 1300 m d'altitude
a)2 millions de km2 de
désert
b)3 millions de km2 de
désert
c)4 millions de km2 de
désert
d)1 millions de km2 de
désert
a)75% de la superficie de l'Algérie
b)85% de la superficie de l'Algérie
c)95% de la superficie de l'Algérie
d)58% de la superficie de l'Algérie
a)L’Algérie est un pays d’Afrique
de l'Est
b)L’Algérie est un pays d’Afrique
du Sud
c)L’Algérie est un pays d’Afrique
du
Nord
d)L’Algérie est un pays d’Afrique
de
'Ouest
a)le Maroc et la Tunisie
b)le Maroc et la Lybie
c)le Maroc et la Côte d'Ivoire
d)le Maroc et le Niger
a)Romains
b)Vandales
c)les Arabes
d)Turcs
·
Remettez les
mots dans l'ordre et construisez une phrase. (http://www.ph-
ludwigsburg.de/ html/2b-frnz-s-01/overmann/algerie/hotgeo3.htm)
1.
est ème
Pays le grand
au 10 Monde
L'Algérie plus
________________________________________________________________________
2.
1200 km longueur La côte une
sur s'étend de
________________________________________________________________________
3.
de algérien deux
Le relief montagneuses chaînes est
constitué
________________________________________________________________________
4.
entre l'Atlas Tellien l'Atlas Saharien et
s'étend dépression La large
________________________________________________________________________
5.
a maisons ni
n' arbres ni
y Il
________________________________________________________________________
6.
des déserts monde
Sahara l'un du
plus Le est
grands
________________________________________________________________________
7.
pays est
par 1830 gouverné Turcs
en ce les
Jusqu’
________________________________________________________________________
Comparaison des données factuelles entre l'Algérie
et la France
Compréhension
orale / expression écrite / travail individuel et en équipe /
recherche internet /
http://www.ph-ludwigsburg.de/html/2b-frnz-s-01/overmann/baf4/algerie/algerie8.htm
1.
Écoutez
et notez les données factuelles de l’Algérie.
2.
Comparez-les
avec la France (http://www.cogeo.com/france/carac.htm) et
remplissez le tableau.
3.
Rédigez un
petit texte.
|
Comparez: |
L'Algérie |
La France |
|
Population : |
habitants |
|
|
Densité : |
|
|
|
Superficie : |
|
|
|
Capitale : |
|
|
|
Villes principales: |
--, -----, -----, -é--f |
|
|
Pays voisins : |
----, -au-----ie, --ger, -i-ye, ---i-ie |
|
|
Point culminant : |
|
|
|
Monnaie : |
|
|
|
Langue(s) parlée(s): |
Chaouia |
|
|
Statut : |
|
|
Analyse de texte : compréhension écrite et
expression écrite / travail en tandem
/ évaluation en plenum
http://www.ph-ludwigsburg.de/html/2b-frnz-s-01/overmann/baf4/algerie/index.htm
La guerre d'Algérie
1
Depuis
1881 l'Algérie est formée de 3 départements (Alger, Oran, Constantine) qui sont
rattachés au ministère de l'Intérieur et dirigés par un gouvernement
général. Officiellement l'Algérie fait alors partie de la France, mais le pays
supporte de plus en plus mal la présence des colonisateurs. Dès 1925 les
intellectuels algériens réclament l'indépendance et après la Deuxième Guerre
mondiale plusieurs insurrections éclatent. Mais l'armée française réprime
toute émeute en faveur d'un État autonome algérien dans un bain de sang.
2
L'insurrection
de la Toussaint le 1er novembre 1954 donne le signal de la guerre. Il s'en suit
une dure répression menée par l'armée française qui réagit par une "chasse
à l'arabe". Toute une génération de jeunes français (plus de 500.000)
partira en Algérie pour y effectuer son service militaire. Souvent ces jeunes
appelés ne savent pas ce qui les attend,
mais on ne leur demande pas leur avis. La guerre d'Algérie a longtemps été une
"guerre sans nom". Le gouvernement a évité de parler de guerre et
préféré employer des termes atténuants comme "opérations de maintien de
l'ordre en Afrique du Nord" ou "événements d'Algérie" pour
minimiser ce conflit violent et sanglant qui opposera l'Algérie à la France de
1954 jusqu'en 1962.
3
Les
Algériens insurgés mènent une guérilla urbaine et rurale, coordonnée par le
Front de libération nationale (FLN). La gauche, porté au pouvoir en 1956 laisse
carte blanche à l'armée qui transformera l'Algérie en province militaire. La
patrie des "Droits de l'Homme" devient alors un État tortionnaire. Du
célèbre "l'Algérie, c'est la France" de François Mitterrand, alors
ministre de l'Intérieur, soutenant en 1954 la thèse de "l'intégrité
territoriale", à "l'Algérie
algérienne" du général de Gaulle qui revient au pouvoir en 1958, cinq
années de conflits marqués par la torture et l'horreur auront ébranlé le pays
et amené la chute de la IVème République (1958) sous le président Mendès
France.
4
La
population française, d’abord contre l’indépendance, y est de plus en plus
favorable tout comme la plupart des autres pays du monde. Charles de Gaulle qui
prend ses fonctions de président de la Vème République le 8 janvier 1959
déclare toutefois que l’Algérie pourrait obtenir son indépendance et se déclare
en faveur de la décolonisation. Mais cette opinion n’est pas partagée par tous.
Aussi, en 1961, certains militaires français qui sont de fervents partisans de
l'Algérie française fondent l'OAS (Organisation de l'armée secrète). Ils ne
veulent pas quitter l’Algérie. Alors ils se révoltent et se battent durant
quelques mois à la fois contre les Algériens et contre l’armée française.
Cependant un putsch des officiers de l'armée française conte le président de
Gaulle échoue.
5
L'Algérie
devient un État indépendant le 18 mars 1962 par la signature des accords
d'Evian qui met fin à 8 ans de guerre. Mais les attentats et les menaces
continuent et beaucoup d’Européens ne se sentent pas en sécurité. Or ils
représentent 10 % de la population
algérienne de l’époque. Environ un million de Français nés en Algérie quittent
l’Algérie dans un climat de panique pour vivre en France où souvent ils n’ont
ni famille ni racines. On les a surnommés les pieds-noirs.
Sujets d'étude à faire en travail
individuel ou en groupes + exercices interactifs avec "Hot Potatoes"
/ exercices avec "Zarb"
·
Questions à
réponses courtes (http://www.ph-ludwigsburg.de/ html/2b-frnz-s-01/
overmann/baf4/ algerie/hotguerre1.htm)
·
Texte à
trous : Écoutez et/ou lisez le texte, puis complétez les espaces et
cliquez sur correction.
(http://www.ph-ludwigsburg.de/html/2b-frnz-s-01/overmann/algerie /hotguerre2.htm)
·
Exercices
d'association (http://www.ph-ludwigsburg.de/html/2b-frnz-s-01/overmann
/algerie/hotguerre3.htm)
A B C
Exercices d’association
1.
A Depuis 1881 1
fait partie de la France
B L'Algérie 2 les
intellectuels algériens réclament l'indépendance
C Dès 1925 3
l'Algérie est formée de 3 départements
A B C
D E
2.
A L'insurrection de la Toussaint 1 par une "chasse à l'arabe"
B L'armée française réagit 2 donne
le signal de la guerre
C Toute une génération de jeunes
français (plus de 500.000) 3
été une "guerre sans nom"
D La guerre d'Algérie a longtemps
4 opposera l'Algérie à la
France de 1954 jusqu'en 1962
E Cette guerre sanglante
5 partira en Algérie pour y effectuer son
service militaire
3.
A B C D
A Les Algériens
insurgés 1 devient alors un État tortionnaire
B La
gauche
2 à "l'Algérie algérienne" du
général de Gaulle
en 1958, cinq
années de conflits auront ébranlé le pays
C La patrie des "Droits de l'Homme" 3 mènent une guérilla
urbaine et rurale
D Du célèbre "l'Algérie, c'est la France" 4 laisse carte blanche
à l'armée
de François Mitterrand
4.
A B C
D E
A Charles de Gaulle qui
prend ses fonctions 1 fondent
l'Organisation de l'armée secrète de président de la Vème
République
le 8 janvier 1959 . .
B Cette opinion 2 contre les Algériens et
contre
l’armée française
C En 1961, certains militaires français 3 se déclare en faveur de la
décolonisation
D L'OAS se révolte et se bat 4 contre
le président de Gaulle échoue
E Un putsch des officiers de l'armée
française 5 n’est pas partagée
par tous
A B C
D E
5.
A L'Algérie devient un
État indépendant 1 algérienne
de l’époque
B Beaucoup
d’Européens
2 quittent l’Algérie dans un climat de panique
C Or ils représentent 10
% de la population 3 sont des
Français nés en Algérie
D Environ un million de
Français 4 ne se
sentent pas en sécurité
nés en Algérie
E Les pieds-noirs
5 le 18 mars 1962 par la
signature des
accords
d'Evian
http://www.ph-ludwigsburg.de/html/2b-frnz-s-01/overmann/algerie/zarb1.htm
http://www.ph-ludwigsburg.de/html/2b-frnz-s-01/overmann/algerie/zarb1.doc
Ajoutez les lettres qui
manquent :
_vec une superficie de 2.381.741 km², l'_lgérie est le 10ème plus gr_nd
P_ys _u Monde. L_ côt_, av_c d_ b_ll_s plag_s, s'ét_nd sur un_ longu_ur d_ 1200
km. L_ r_li_f algéri_n _st c_nstit_é de de_x chaînes m_ntagne_ses:
l'Atlas Te__ien et l'Atlas Saharien.
La longue et large dépre__ion dite des Hauts Plateaux _'éten_
entr_ _'Atla_ Tellie_ e_ _'Atla_
Saharie_ à 1 000 m ou 1100 m d'altitude. Il n'y a n_ arbre_
n_ maison_; e_ hive_ c'es_
le domain_ d_ ven_ et du froi_ glacia_.
Au sud, av_c 2 milli_ns d_ km2 d_ dés_rt, l_
Sahara _st l'un d_s plus grands dés_rts du m_nd_. Il r_prés_nt_ près d_
85% d_ la sup_rfici_ d_ l'Algéri_.
Complétez le texte :
erné | nt | érie | es | rs | ys | roc | opole | çais | isie | ys |
rranée | ent | allent | st | ud | ant | rd | st | is |
L’Algérie e__ un
pa__ d’Afrique du No__. Il e__
situé au s__ de la Médite______, entre le Ma___ et la Tun____.
Jusqu’en 1830 ce pa__ est gouv____ par l__
Turcs. Pu__, à partir de 1830,
ce so__ des Fran____ de métr_____ qui s’inst______ en
Alg____ où il viv___ avec leu__ familles dur___ plus de 150 ans, c’est ce qu’on appelle
une colonisation.
La
guerre d’Algérie
Complétez :
1. partie | Depuis | Officiellement | colonisateurs | dirigés |
insurrections | rattachés | réclament | pays | réprime | départements |
1.______ 1881
l'Algérie est formée de 3 ____________
(Alger, Oran, Constantine ) qui sont _________ au ministère de l'Intérieur et _______ par un gouvernement général. ______________ l'Algérie fait alors ______ de la France, mais le ____ supporte de plus en plus mal la
présence des _____________. Dès 1925
les intellectuels algériens _________
l'indépendance et après la Deuxième Guerre mondiale plusieurs _____________ éclatent. Mais l'armée française _______ toute émeute en faveur d'un État
autonome algérien dans un bain de sang.
2. opérations | militaire | appelés | répression | génération | signal |
événements | nom | opposera |
2. L'insurrection de la Toussaint le 1er novembre 1954 donne le ______ de la guerre. Il s'en suit une dure __________ menée par l'armée française qui
réagit par une "chasse à l'arabe". Toute une __________ de jeunes français (plus de 500.000) partira en
Algérie pour y effectuer son service _________.
Souvent ces jeunes _______ ne
savent pas ce qui les attend, mais on ne
leur demande pas leur avis. La guerre d'Algérie a longtemps été une
"guerre sans ___". Le
gouvernement a évité de parler de guerre et préféré employer des termes
atténuants comme "__________ de
maintien de l'ordre en Afrique du Nord" ou "__________ d'Algérie" pour minimiser ce conflit violent et
sanglant qui ________ l'Algérie à la
France de 1954 jusqu'en 1962.
3. Remettez les phrases dans l’ordre
a) Les Algériens insurgés mènent une guérilla urbaine
et rurale, coordonnée par le Front de libération nationale (FLN).
b) La patrie des "Droits de l'Homme"
devient alors un État tortionnaire.
c) Du célèbre "l'Algérie, c'est la France"
de François Mitterand, alors ministre de l'Intérieur, soutenant en 1954 la
thèse de "l'intégrité territoriale",
à "l'Algérie algérienne" du général de Gaulle qui revient au
pouvoir en 1958, cinq années de conflits marqués par la torture et l'horreur
auront ébranlé le pays et amené la chute de la IVème République (1958) sous le
président Mendès France.
d) La gauche, porté au pouvoir en 1956 laisse carte
blanche à l'armée qui transformera l'Algérie en privince militaire.
4. Retrouvez les phrases et la
ponctuation
LapopulationfrançaisedabordcontrelindépendanceyestdeplusenplusfavorabletoutcommelaplupartdesautrespaysdumondeCharlesdeGaullequiprendsesfonctionsdeprésidentdelaVèmeRépubliquele8janvier1959déclaretoutefoisquelAlgériepourraitobtenirsonindépendanceetsedéclareenfaveurdeladécolonisation
4.1. Complétez les lacunes
(asiM)____ cette opinion n’est
pas (tegaparé)________
par tous. Aussi, en 1961, certains militaires (rasnfaçi)________ qui sont
de fervents partisans de l'(iélegAr)_______ française fondent l'(AOS)___
(Organisation de l'armée secrète). Ils ne veulent (aps)___ quitter l’Algérie.
Alors (lsi)___
se révoltent et (es)__ battent durant quelques (somi)____ à la fois contre
les Algériens et (oetrcn)______ l’armée française. Cependant un putsch des
officiers de l'armée (asnreafiç)_________ contre le président de (elalGu)______
échoue.
5. Le texte contient 10 fautes. Le
mot de la solution est „formidable“!
5. f'Algérie devient un Étot indépendant le 18 marr 1962 par la signatume
des accords d'Evian qii met fin à 8 ans de duerre. Mais les attantats et les
menaces bontinuent et beaucoup l’Européens ne se sentent pes en sécurité.
6. Lisez les trois phrases suivantes
à haute voix !
|
Or
ils représentent 10 % de la population algérienne de l’époque. |
|
Environ un million de Français
nés en Algérie quittent l’Algérie
dans un climat de panique pour vivre
en France où souvent ils n’ont ni
famille ni racines. |
|
On les a surnommés les pieds-noirs. |
Compréhension
orale / travail individuel / lecture des résultats à haute voix
http://www.ph-ludwigsburg.de/html/2b-frnz-s-01/overmann/baf4/algerie/index.htm
1. Complétez le
texte :
Nombre
total de v________s: entre _ _ _ ._ _ _ et
_ _ _ ._ _ _ m_____s causés par
les émeutes, __ ______ et les _________; _ _._ _ _ morts chez les ________; _ _ _ ._ _ _
morts du côté du _L_; le nombre des victimes _______ du terrorisme du
FLN s'élève à _ _._ _ _ morts, _ _._ _
_ _____és et _ _._ _ _ _____rus.
(http://www.ph-ludwigsburg.de/html/2b-frnz-s-01/overmann/baf4/algerie/index.
htm#Corrigé)
Photos et caricatures sur la guerre d'Algérie
http://www.ph-ludwigsburg.de/html/2b-frnz-s-01/overmann/baf4/algerie/algphoto.htm
Compréhension écrite /
expression écrite/ travail lexical avec un dictionnaire virtuel
http://elsap1.unicaen.fr/cherches.html/
1. Reliez les photos et
les phrases en remplissant la grille
|
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
|
|
|
|
|
|
|
|
|
a)
b) 
c)
d)
e)
f)
g)
h) 
1. Massu selon Plantu. Massu reconnaît la
généralisation et
l'institutionnalisation de la torture : " Mais j'ai dit et reconnu
que la torture avait été généralisée en Algérie, elle a ensuite été
institutionnalisée [...] et institutionnaliser la torture, je pense c'est pire
que tout !"
2. Alger, 4 juin 1958, 19 h I0. Sur le fameux balcon,
tête nue, le Général s'avance. Puis cette première phrase :« Je vous ai
compris! » .
3. un attentat
4. la torture est institutionalisé en 1957
5. un combattant du FLN blessé est soigné, tandis
qu'un officier l'interroge.
6. Aussaresses en train d'écrire ses confession par
Plantu. "Pour ma part, je ne me repens pas."
7. la guerre dans les champs
8. émeute, insurrection, rébellion
2. Dressez un champ lexical sur le vocabulaire de la guerre à l'aide du
dictionnaire des
synonymes (http://elsap1.unicaen.fr/cherches.html) et formulez des
phrases:
|
émeute |
Un jour, c'était en novembre 1954, une émeute éclate. |
|
torture |
|
|
tuer |
|
|
combattre |
Les partisans du FLN s'organisent pour combattre … |
|
atroce |
|
|
sanglant |
|
|
… |
|
|
... |
|
3. Laissez-vous inspirer par les
photos et racontez quelques détails sur l'histoire de la guerre d'Algérie sous
forme d‘un petit texte. Essayez d'employer le vocabulaire recherché.
France-Algérie: La déchirure
Écoute 3 (1997): 20-25
Einem schmutzigen
Krieg kann kein sauberer Frieden folgen. 35 Jahre nach den Verträgen von Évian,
die Algerien seine Unabhängigkeit zurückgaben, herrscht der Terror in Algerien
und Attentate versetzen Paris in Schrecken. Warum?
Von Danièle Schertzer und Safia Allag
Il y a 35 ans, le 18 mars 1962, se terminait la
plus meurtrière des guerres coloniales. Avec la signature des accords
d'Evian, l'Algérie accédait à l'indépendance après 132 ans de colonisation
française. Cette guerre, qui restera longtemps sans dire son nom, aura mobilisé
deux millions de jeunes appelés, divisé l'opinion, provoqué la chute
d'une République et conduit la France au bord de la guerre civile. Près d'un
million de pieds‑noirs, ces colons nés en Algérie, devront quitter cette
terre qu'ils croyaient la leur. Pour eux commence alors l'exode, le temps des
souvenirs et des déchirures.
Du célèbre « l'Algérie, c'est la France » de François Mitterrand, alors
ministre de l'Intérieur, à «l'Algérie algérienne» du général de Gaulle, cinq
années de conflits marqués par la torture et l'horreur, auront ébranlé le pays. Le refus
de la remise en cause de la souveraineté française avait conduit les
gouvernements de la IVe République à s'enfoncer toujours plus dans le
conflit. La gauche, portée au pouvoir en 1956 et qui laisse carte blanche à l'armée ‑ celle‑ci
transformera l'Algérie en province militaire ‑ s'avoue vite vaincue.
De l'autre côté, le Front de libération nationale (FLN) algérien, qui veut
mener les musulmans à l'indépendance, pratique lui aussi le terrorisme, la
violence...
35 ans après, le souvenir de cette guerre est
encore présent dans le coeur de bien des Français. Pour les 2 millions
d'appelés qui durant les «événements»
ont effectué leur service militaire (parfois de trente mois) en Algérie ; pour
les descendants du million de pieds‑noirs rapatriés en 1962; pour
les « harkis», ces Algériens qui ont
soutenu les forces armées françaises. Pour tous ces gens-là, l'Algérie reste
une blessure.
Les relations franco‑algériennes ne se
normaliseront jamais. La proximité géographique n’aura pas permis à la France
d'oublier l'Algérie, ni à l'Algérie d'oublier
la France. Certes, il y eut bien des hommes politiques favorables à une
saine distance, à une indifférence mutuelle entre les deux pays voisins... Les récents attentats à Paris et
l'ac-tuelle violence islamiste démontrent que ce type de raisonnement, par trop
simpliste, ne peut être de mise dans cette «situation où les
passions ont leurs raisons que la raison ne connaît pas.»
meurtrier, ère – mörderisch ; la chute – der Fall; la déchirure – die Zerrissenheit; l’horreur, f – der Schrecken, das Grauen; ébranler – erschüttern; le refus – die Verweigerung; la remise en cause – das Infragestellen; s’enfoncer – immer tiefer geraten; laissser carte, f blanche – freie Hand lassen; vaincu,e – besiegt; les événements, m – die Ereignisse; rapatrié,e – zurückgeführt; la blessure – die Wunde; favorable à – günstig; mutuel,le – gegenseitig; simpliste – simpel; ne pas être de mise – nicht angebracht werden
Entre 1954 - 1962
«L'Algérie, c'est la France»
L’Algérie est une partie de la France: il n'est
pas question qu'elle puisse s'en détacher. Nous sommes en 1954. La nation
tout entière adhère à la
thèse de l'« intégrité ter-ritoriale» : malgré les émeutes et les bombes
qui depuis l'automne éclatent sur tout le territoire de l'Algérie, un autre
discours que celui de la fermeté est
impensable. Les troupes envoyées sur place devront rétablir le calme et la
«bonne entente».
II est vrai qu'à cette époque, la grande majorité
des Français croit encore à la «mission civilisatrice» de leur pays. Le rôle de
la France est de conduire les peuples moins évolués sur les voies du progrès
et de diffuser les valeurs démocratiques. Ce travail n'est pas achevé en
Algérie et c'est ce qui conduira des hommes de gauche à rejoindre, dans la
défense de l'Algérie française, des rationalistes de droite. Au pourquoi de ces
émeutes en Algérie, on répond par la thèse des propagandes étrangères, du
panarabisme, du communisme. Le nationalisme algérien n'aurait il pas été
suscité, puis manipulé par Moscou qui utiliserait le relais du Caire alors
nassérienne...
L’armée qui, en 1954, part défendre les intérêts
de la France et qui vient de se voir dotée de pouvoirs spéciaux, considère
qu’elle a une mission à accomplir, la consolidation de l'Algérie française.
Mais deux ans plus tard, le cours des événements
se précipite. Une issue pacifique est inconcevable, d'autant
plus que le pétrole qui jaillit dans le Sud saharien est pour la France une promesse
d'indépendance énergétique. Une raison de plus pour rester en Algérie.
L’Algérie,
c’est la France
se détacher de – sich abspalten ; adhérer à – zustimmen ; l’émeute, f – der Aufstand ; la fermeté – die Entschlossenheit ; la voie – der Weg ; le progrès – der Fortschritt ; susciter – hervorrufen ; se précipiter – sich überstürzen ; l’issue, f – das Ende ; inconcevable – undenkbar ; la promesse – das Versprechen
La violence de la guerre
L'armée est sur place. Et ces hommes du contingent
qui, en Indochine, ont connu les possibilités de la guerre psychologique jurent
de retourner ces connaissances contre leurs ennemis. Nous sommes en 1955. La
mission des militaires est de gagner la cause musulmane. Bien vite, ils
font appel à la répression. Depuis 1956, l'Assemblée s'est dé-chargée de
ses responsabilités et a donné les pleins pouvoirs à une armée qui. dans le
seul but d'isoler le FLN, opère des ratissages,
regroupe les populations dans des camps, fait tout pour repérer le fellagha, s'entraîne à la torture et
élimine les suspects. En quelques mois, près de 400 000 militaires «sévissent»
sur le sol algérien. Et lorsque fin 56, début 57, des bombes explosent, tuant
de nombreux civils, le gouvernement français donne les pleins pouvoirs au
général Massu, commandant de la 10e division parachutiste. II est verbalement
incité à utiliser tous les moyens. La torture est devenue une
institution. Certes une commission de sauvegarde des droits et des
libertés individuelles a bien été instaurée. Mais le rapport est manipulé. Plus
rien ne peut arrêter la «gangrène». Avec l'arrivée du général de Gaulle
en 1958, elle se fera un peu plus discrète sur le sol algérien, contrairement à
la métropole où la police française «bascule»
elle aussi dans la répression.
Peu glorieuse pour la nation sera la fameuse
journée du 17 octobre 1961. Ce jour - là, la Fédération de France du FLN
algérien organise un rassemblement à Paris. On proteste contre le couvre‑feu
imposé aux Maghrébins depuis que des attentats ont eu lieu dans la capitale. En
fait on veut aussi soutenir ouvertement l'indépendance de l'Algérie. La
manifestation est interdite. Le lendemain, des chiffres officiels établiront l'arrestation
de centaines d'Algériens et la mort de trois manifestants avec soixante-quatre
blessés chez les Algériens et treize blessés parmi les forces de l’ordre.
Mais personne n'aura parié de la condition extrêmement brutale de ces
arrestations. Ce jour‑là, de véritables meurtres furent commis.
Les cadavres d'une soixantaine d'Algériens furent repêchés dans la Seine ou
retrouvés dans les bois de la région parisienne. Jusqu’à aujourd'hui, aucun coupable
n'a été désigné.
La violence de la guerre
jurer de – schwören ; la cause – de Sache ; se
décharger de – abgeben ; le but – das Ziel ; le FLN (Front de la libération
nationale) – nationale Befreiungsfront ; opérer – durchführen ; le
ratissage- Durchkämmungsaktion ; le fellagha – der algerische Partisan ; sévir – hart durchgreifen ;
inciter à – anstiften ; la sauvetage des droits – die Wahrung der
Rechte ; la
gangrène – hier : die Tortur, die legitimiert wird ; basculer – umkippen ; le couvre-feu - die
Ausgangssperre; l‘arrestation, f - die Festnahme ; les forces, f
de I‘ordre - die Sicherheitskräfte; le meurtre - der Mord ; le
coupable - der Schuldige
La scission de l'opinion
L’armée française torture. Le livre d'Henri Alleg (La Question), directeur du journal
communiste Alger républicain, qui raconte ce qu'il a subi en juin 1957,
fait scandale. Quelques intellectuels comme André Malraux ou Jean-Paul Sartre,
sont les seuls à prendre position. Silence des voix officielles, mutisme
de la radio contrôlée par l'État. Seule la presse écrite n'est pas avare
d’informations. C'est ainsi que, comme l'exprime l'historien René Rémond, la
«bataille de l'écrit» deviendra l'un des épisodes de cette guerre. Les
Français sont (en grande majorité) horrifiés à l'idée que la
patrie des Droits de l'Homme soit devenue un État tortionnaire. Des protestations
viennent de tous les horizons, même de la part de partisans de l'Algérie
française. La lassitude d'une guerre
sans nom qui s'éternise fera basculer l'opinion. À partir de début 1957 ‑
date où l'on note une aggravation des combats en Algérie ‑ on voit
apparaître une fêlure dans la conscience politique de la métropole. Les
Algériens du FLN ont décidé de porter la guerre dans les villes. Des bombes
explosent dans quelques lieux publics français. Pour la première fois, le
gouvernement se trouve confronté au terrorisme.
La scission de l'opinion
la scission - die
Spaltung ; subir- erleiden; le mutisme - das Schweigen; ne
pas être avare de - nicht reizen mit; être horrfié,e - entsetzt
sein; la lassitude - der Überdruss; s‘éterniser - sich in die Länge
ziehen; la fêlure - der Riss
Les porteurs de valise
Comment expliquer que si peu de Français se soient
engagés en faveur d'une Algérie indépendante? Les révélations sur la
torture, les répressions policières, le climat de délation et le racisme latent conduiront, début juillet 57, un bon
nombre d'«humanistes » de gauche à défendre l'idée d'une Algérie
algérienne. Très vite, des réseaux se constituent autour de Francis
Jeanson, philosophe sartrien qui explique clairement les raisons de son
engagement dans Les Temps modernes (revue fondée par Jean‑Paul Sartre) :
«Les motifs positifs sont faciles à concevoir. 1. Maintenir les
chances d'une amitié franco-algérienne ; 2. Réveiller la gauche en lui
rappelant son rôle à l'égard de l'opinion publique, quels sont ses vrais
alliés, et que l'anticolonialisme ne se pratique pas en restant sur la
touche pour y compter ses points.» Leur tâche? Chaque mois, des
millions de francs ‑ l'argent vient en partie de certains milieux
bancaires ‑ sont transfé-rés vers la Tunisie ou en Suisse pour le compte
du FLN. Le réseau des porteurs de valise possède un service de faux papiers...
Des filières sont installées en Suisse, en Belgique, en Allemagne. Et
lorsque le 5 septembre 1960, six Algériens et dix‑huit «porteurs de
valise» doivent être jugés pour atteinte à la sûreté de l'État, le pays
apprendra que des Français aident les Algériens pour des raisons politiques.
Mais déjà la France en a assez de la guerre. Les porteurs de valise seront
amnistiés en 1966.
Les porteurs de
valise
la révélation -
die Enthüllung ; la
délation - die Denunziation; le réseau - das Netz ; concevoir
- sich vorstellen ; maintenir – erhalten; rester sur la
touche - im Abseits bleiben; la tâche - die Aufgabe; la filière
- das Netz; l‘atteinte, f à la sûreté - der Landesverrat
Le rôle de l'OAS
L’organisation de l'armée sécrète (OAS) est née en
février 1961 . Qui rassemble‑t‑elle? Des militaires, des Français d'Algérie qui ne peuvent
accepter l'indépendance. On estime que plus de 1500 personnes firent partie,
plus ou moins activement, de cette organisation. Quant aux pieds‑noirs,
ils se déclarèrent presque tous en faveur de l'OAS. Calcul politique, espoir déçu?
Comme on a pu le lire dans Le Monde du 15 novembre 1961, «certains engagés par conviction,
accomplissent scrupuleusement les
tâches qui leur ont été
assignées; d'autres venus à l'OAS par ambition ou intérêt, espèrent
jouer quelque jour un rôle politique (...)». Pour la grande majorité des
Européens d'Algérie, l'OAS se présente comme un dernier espoir. Elle sera tenue
responsable, entre avril 61 et la mi-juin 62, de près de 800 attentats rien
qu'à Paris.
Le rôle de l‘OAS
déçu,e - enttäuscht ; la conviction -- die Überzeugung; assigner une tâche - eine Aufgabe zuweisen
Les accords d'Évian
Accueillis avec soulagement par les
Français de métropole, ils seront considérés par les Européens d'Algérie comme
un acte d'abandon. Que règlent ces accords? Bien sûr le cessez‑le‑feu
dès le lendemain et toutes les modalités du passage de souveraineté :
1. L’organisation d'un scrutin
d'autodétermination (le 1er juillet, 99,72 °% des électeurs approuveront
l'indépendance de l'Algérie).
2. Toutes les garanties demandées par la France
pour ses ressortissants: sécurité des personnes et des biens,
statut privilégié pour les Français restant en Algérie et possibilité de choix
entre nationalité française ou algérienne. En réalité la France fait de grandes
concessions au FLN. Le 3 juillet 1962, l'Algérie devient indépendante. Au fil
des ans, les accords signés seront piétinés. La France, en ne respectant
pas ses engagements, a sa part de responsabilité dans le dépérissement
des accords.
Les accords d'Évian
le soulagement - die Erleichterung ; l’abandon, m - die Preisgabe; la souveraineté - die Herrschaft; le scrutin - die Abstimmung; le ressortissant - der Staatsangehörige; les biens, m - das Hab und Gut; piétiner - niedertrampeln; le dépérissement - das Verkümmern
Un million de rapatriés
Mai‑juin 1962. C'est la panique en Algérie.
Des milliers de familles se pressent dans les ports et les aérodromes. Au
total, 968 685 Européens quitteront l'Algérie. Le Secrétariat d'État aux
rapatriés, créé en août 1961, s'efforcera d'assurer leur transport et
leur subsistance. La période de croissance et le plein emploi
facilitent leur réinsertion. Parmi ces rapatriés, 60 000 harkis fuient
les représailles. Ils conserveront la nationalité française.
Aujourd'hui, leurs difficultés d'insertion ne sont
toujours pas résolues. Et l'indemnisation
des rapatriés fait toujours l'objet de polémiques.
Un million de
rapatriés
s’efforcer de - sich bemühen ; la subsistance - der Unterhalt ; le plein emploi - die Vollbeschäftigung; la réinsertion - die Wiedereingliederung; fuir - fliehen; résoudre – lösen; l’indemnisation, f - die Entschädigung
France – Algérie : La déchirure
1.
Par quel
traité la guerre d’Algérie s’est-elle terminée ?
2.
En France,
quelles ont été les conséquences de la guerre d’Algérie ?
3.
Comment
expliquez-vous la thèse de l’ »intégrité territoriale » et l’idée de
la « mission civilisatrice » de la France ?
4.
Élaborez les
arguments avancés en faveur de la thèse de Mitterrand „L’Algérie,
c’est la France.“
5.
Faites une
petite recherche « Internet » sur le panarabisme et sur
« Nasser ».
6.
Quel
rôle l’armée française a-t-elle joué ?
A-t-elle abusé de ses pouvoirs ?
7.
Retracez les
événements de la guerre.
8.
Relatez ce
qui s’est passé le 17 octobre 1961 à Paris.
9.
Expliquez le
rôle des intellectuelles et l’organisation de l’opposition contre la
guerre d’Algérie.
10. Qui étaient les « porteurs de
valise » ?
11. Quel était le rôle de l’O.A.S.?
12. Quelle était la situation des pieds-noirs et des
« harkis » en mai-juin 1962 ?
Paris – Alger, 35 ans après !
Sept ans d'insurrection et un
bilan de pertes humaines qui fait encore l'objet de débats et
d'estimations contradictoires (entre 250 000 et 350 000 morts selon les sources).
Depuis 35 ans, l'histoire entre Paris et Alger a accumulé différends, griefs
et passions. Une saine distance, une entente cordiale ne s’est jamais
installée. Aujourd'hui, et cela depuis près de cinq ans déjà, le sang coule de
nouveau sur cette terre d'Afrique du Nord, la « voisine d'en face » de la
France. Il coule aussi dans l'Hexagone : au cours des 20 deniers mois, 10
attentats, attribués aux islamistes algériens, ont fait 12 morts et 230
blessés ( ?). Sans compter les Français assassinés en Algérie. La
France est frappée brutalement par cette « deuxième guerre d'Algérie » et
ce n'est pas un hasard.
Pendant toutes les années qui suivirent
l'indépendance, les Français firent comme si la page était tournée. On ne parla
presque plus de cette «guerre». II y eût bien quelques livres, quelques films
mais ils ne dérangèrent qu'une minorité d'intellectuels.
Comme disent les psychanalystes ‑
et dans le cas de la relation franco‑algérienne, ce vocabulaire est bien
utile ‑ la guerre d'Algérie fut occultée, refoulée, on
remit à plus tard le travail de deuil, on refusa d'assumer ce qui
s'était passé. D'où la nature névrotique des relations franco-algériennes. Le
Premier ministre, Alain Juppé, le dit d'ailleurs à sa manière en 1995, quand il
était encore ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand: « le
passé franco‑algérien pèse sur notre relation actuelle car ce passé n'a
jamais été vraiment soldé, ni d'un côté ni de l'autre».
Côté algérien, la guerre ne fut
pas tue comme elle le fut en France mais arrangée, fantasmée. L’armée,
aux commandes depuis le coup d'État du colonel Boumedienne le 19 juin 1965, a
imposé l'idée qu'ils avaient arraché l'indépendance à la France par une
victoire militaire. Un mensonge historique qui leur permit de confisquer
le pouvoir et de se dispenser de passer par les urnes tandis qu'une
génération entière – 70 % des Algériens n'étaient pas nés en 1962 lors de
l'indépendance ‑ était élevée dans une « culture de guerre » et
entretenait une relation d'amour-haine avec la France, un pays qui
compte encore un million d'Algériens et deux millions de personnes d'origine
algérienne sur son territoire. Malgré le chômage qui les frappe en priorité et
un racisme persistant l'intégration se fait peu à peu. Les mariages
mixtes sont de plus en plus nombreux et certaines familles sont installées dans
l'Hexagone depuis quatre générations.
Par ailleurs, plusieurs dizaines de milliers de bi‑nationaux
(une majorité d'épouses d'Algériens et leurs enfants) vivent toujours en
Algérie.
Malgré une politique d'arabisation
intensive, un très grand nombre d'Algériens continuent à parler français, une
langue qu'ils entretiennent d'ailleurs en écoutant les radios et chaînes de
télévisions françaises. De très nombreux cadres ont été formés en France, raflant
à leur retour les meilleurs emplois mais suscitant en même temps la jalousie
des arabophones. Une rancœur exploitée par les islamistes qui appellent
aujourd'hui à une «décolonisation culturelle» et font la chasse aux
«francisés».
Les liens économiques sont tout aussi
étroits: la France est le premier partenaire commercial de l'Algérie et Paris
est le premier acheteur de gaz naturel algérien et son premier fournisseur de biens d'équipement et consommation. En
outre, l'aide que la France accorde à l'Algérie ‑ environ cinq
milliards de francs par an – le soutien qu'elle lui apporte au sein des
institutions financières internationales fut, jusqu'à la remontée récente des
cours du pétrole, le principal soutien du régime algérien. La junte n'aurait
probablement pas réussi à se maintenir au pouvoir sans cette aide. La suspension
de celle‑ci est d'ailleurs la principale exigence des terroristes
islamistes en échange d'un arrêt des attentats.
Sur le plan politique, l'ambiguïté
règne. Depuis 1992, la politique de Paris vis‑à‑vis d'Alger relève
de la navigation à vue. On passe de la sévérité apparente
au silence complice en fonction des événements. En octobre 1995, le président
Jacques Chirac avait affirmé que l'aide financière serait désormais liée à
« la rapidité du processus démocratique ». Une fermeté dont on n'a
retrouvé nulle trace dans son allocution télévisée du 12
décembre dernier: «Si l'Algérie est isolée, notamment économiquement, alors le
pire est à craindre», a plaidé le chef de l'État. Le pire, c'est‑à‑dire
l'arrivée des islamistes au pouvoir, la déstabilisation du Maghreb et l'arrivée
de centaines de milliers de réfugiés algériens en France. Par
conséquent, Paris «conservera une relation, notamment économique, avec
l'Algérie», a ajouté Jacques Chirac. En dépit des questions des
journalistes, le Président n'a pas dit un mot du référendum organisé récemment
par la junte algérienne pour renforcer encore ses pouvoirs. II faut reconnaître
que la position de la France est très inconfortable : le pouvoir algérien et
les islamistes font tout pour l'impliquer dans le conflit, pour l'obliger à
choisir. Paris est constamment en position d'arbitre et a le sentiment
de vivre en permanence sous la menace et le chantage.
Ainsi, à chaque prise d'otages ou
face à la sauvagerie sanglante du dernier ramadan, les autorités françaises se
retrouvent face au même dilemme : tout faire pour sauver des vies sans donner
l'impression de s'immiscer dans les affaires intérieures algériennes;
garder un profil bas pour limiter les risques de représailles islamistes. Il
lui faut également veiller à ce que le drame algérien ne vienne pas se
superposer au malaise des jeunes d'origine maghrébine vivant en
France: un risque réel comme l'a montré le démantèlement de réseaux
islamistes terroristes composés de garçons issus des banlieues lyonnaise,
lilloise ou parisienne. Enfin, Paris veut maintenir à distance les Américains
qui tentent de grignoter les positions françaises en Afrique et qui ont,
par exemple, raflé au nez et à la barbe des Français un énorme contrat
pour la construction d'un gazoduc reliant l'Algérie à l'Europe, via le Maroc et
Gibraltar.
La marge de manœuvre de la France est donc extrêmement limitée.
D'autant qu’ elle a de moins en moins de moyens de pression sur le
gouvernement algérien. L’Algé-rie a aujourd'hui retrouvé une aisance
financière sans précédent depuis l'indépendance et peut donc se permettre
d'ignorer les bons conseils de Paris: l'envolée des cours du pétrole et
du dollar lui ont permis d'accumuler plus de 20 milliards de dollars de
réserves de change. Parallèlement, Alger a obtenu le rééchelonnement de
sa dette extérieure ainsi que des crédits importants de la Communauté
européenne. Enfin, les États‑Unis, l'Allemagne, le Canada, l'Espagne,
l'Italie ‑ et bientôt le Japon ‑ont décidé de rouvrir leurs lignes
de crédit.
Un seul rayon de soleil dans tout ce noir : les pays de l'Union européenne, après avoir longtemps laissé Paris se débattre seul, ont pris conscience du danger de déstabi-lisation au sud de l'Europe et semblent décidés à interrompre le tête‑à‑tête obsessionnel entre la France et l'Algérie. II est grand temps.
12.
A quelles
dates historiques l’auteur se réfère-t-il en mentionnant les „sept ans
d’insurrection“?
13.
Que
pensez-vous de la notion/du terme „insurrection“? Qu’est-ce qu’il exprime?
14.
Pourquoi
parle-t-on d’une insurrection et non d’une guerre?
15.
Expliquez
« la nature névrotique des relations franco-algériennes ».
16.
Essayez
d’expliquer ce que l’auteur entend par une „deuxième guerre d’Algérie“?
17.
Pourquoi
est-il d’avis que cette „deuxième guerre“ n’est pas le fruit du hasard?
18.
Décrivez les
attitudes des Français et des Algériens vis-à-vis de leur passé.
19.
Comment
expliquez-vous cette manière de parler de l’histoire?
20.
L’auteur
parle d’une relation d’amour-haine avec la France. Pourriez-vous vous imaginer
ce qu’il veut dire par là?
21.
Quels sont
les objectifs des islamistes en parlant d’une „décolonisation culturelle“ et
qui sont les „francisés“?
22.
En quoi
pourrait-on parler d’une interdépendance économique des deux pays?
23.
Comment se
montre l’ambiguïté de la politique française vis-à-vis de l’Algérie?
24.
Quels sont
les craintes du gouvernement français?
25. „La marge de manoeuvre de la France est donc extrêmement limitée.“ Essayez d’expliquer cette phrase.
l'insurrection, f ‑ der Aufstand; la perte ‑ der Verlust; la source ‑ die Quelle; le grief ‑ die Beschwerde; attribuée à – zugeschrieben; assassinée – umgebracht; occulter – verschweigen; refouler – verdrängen; le travail de deuil ‑ die Trauerarbeit; assumer ‑ (Verantwortung) übernehmen; solder ‑ Bilanz machen; taire – verschweigen; arracher – abtrotzen; le mensonge ‑ die Lüge; se dispenser de ‑ nicht hingehen; la haine ‑ der Haß; persistante – anhaltend; rafler ‑ an sich raffen; susciter – hervorrufen; la jalousie ‑ der Neid; la rancœur ‑ die Verbitterung, der Groll; le lien économique ‑ die wirtschaftliche Verbindung; les biens, m d'équipement ‑ die Investitionsgüter; en outre ‑ darüber hinaus; la suspension ‑ die Aussetzung; l'ambiguïté, f ‑ die Zweideutigkeit; la navigation à vue ‑ die Sichtnavigation: hier: die Konzeptlosigkeit; la sévérité ‑ die Strenge; apparent,e – scheinbar; nulle trace, f ‑ keine Spur; l'allocution, f télévisée ‑ die Fernsehansprache; le réfugié ‑ der Flüchtling; en dépit de – ungeachtet; l'arbitre, m ‑ der Schiedsrichter; la menace ‑ die Drohung; le chantage ‑ die Erpressung; la prise d'otages ‑ die Geiselnahme; la sauvagerie ‑ die Bestialität; s'immiscer ‑ sich einmischen; veiller à ‑ achten auf; se superposer – überlagern; le malaise ‑ das Unbehagen; le démantèlement ‑ die Zerschlagung; grignoter ‑ stückchenweise aushöhlen; au nez et à la barbe ‑ vor der Nase; la marge de mancouvre ‑ der Spielraum; le moyen de pression ‑ das Druckmittel; l'aisance, f ‑ der Wohlstand; l'envolée, f ‑ der rasante Preisanstieg; le rééchelonnement ‑ die Neustaffelung; la dette extérieure ‑ die Auslandsschuld; se débattre ‑ sich herumschlagen; obsessionnel, le ‑ zwanghaft
Écoute 3 (2002) : 52-55
Nach einem jahrelangen Krieg
entließ Frankreich am 18. März 1962 Algerien in die Unabhängigkeit. Erst heute,
vierzig Jahre danach, beginnt Frankreich ernsthaft mit der Aufarbeitung.
Von Jean-François Mondot
Après Vichy et la collaboration, l'Algérie! Le deuxième tabou
de l'histoire française du XXe siècle est en train de tomber. Cela a pris du
temps : attachée à la haute image qu'elle a d'elle-même, la France a
souvent été oublieuse de son passé au cours du siècle que nous venons de
quitter.
Les points communs entre Vichy et la guerre d'Algérie sont nombreux. D'abord
par la durée de l'oubli qui, dans les deux cas, a duré une quarantaine
d'années. Ce chiffre correspond à un changement de génération, mais aussi au délai minimum de 30 ans avant l'ouverture des archives
qui a donné de nouveaux éléments aux historiens. Pendant quarante ans, la
guerre d'Algérie a été une guerre qui n'osait pas dire son nom.
Dès le début, en 1954, il y a la volonté de minimiser le conflit. Le gouvernement parle d'«insurrection» et de «rebelles» face auxquels on «rétablit l'ordre républicain». À partir de 1956, on parle
des «événements d'Algérie» : comment parler d'une guerre avec
l'Algérie, puisque celle-ci se compose de trois départements français à part entière?
L'hypocrisie va donc durer 40 ans. Jusqu'en 1999, les
documents officiels qui font référence au conflit parlent pudiquement d'«opérations de maintien de l'ordre en Afrique du Nord». Et ce n'est qu'en juin 1999,
sous l'initiative du ministre des Anciens Combattants, Jean-Pierre Masseret, que l'Assemblée nationale a voté un texte permettant de parler de «guerre d'Algérie».
Une génération de jeunes historiens a également beaucoup contribué à ce que l'on appelle désormais les choses par leur
nom. Sur des sujets hier tabous comme la pratique de la torture ou bien l'abandon des harkis (lire pages suivantes), on commence à
avoir une vision bien plus objective qu'il y a encore 10 ans. Non seulement les
archives parlent, mais les acteurs de cette guerre, au soir de leur vie,
semblent éprouver un besoin de se décharger d'un passé trop lourd.
Ce devoir de mémoire est essentiel pour la France. Car, entre les anciens appelés (simples soldats qui ont servi en Algérie, deux
millions de Français), les pieds-noirs (les colons français d'Algérie, un million à
l'origine), les Algériens immigrés et leurs descendants, cela fait en tout six millions de personnes pour
qui l'Algérie reste une blessure.
Tant qu'une parole de vérité, établissant une bonne fois pour toutes les responsabilités des uns et des autres, ne se sera pas fait
entendre, l'Algérie empoisonnera l'unité nationale. Cela est apparu de manière
particulièrement claire lors du match de football France-Algérie le 6 octobre
2001. Ce devait être le «match de la réconciliation». Dans les tribunes, des fils et petits-fils
d'immigrés algériens. Que se passa-t-il? Les joueurs de l'équipe de France
ainsi que l'hymne français furent sifflés, et les supporters de l'équipe d'Algérie envahirent le terrain pour éviter une humiliation à leurs joueurs.
Comment
pouvait-il en être autrement? Beaucoup de jeunes Français d'origine algérienne
ont une identité blessée. Ni la France (sauf, un peu, à l'école), ni leurs
parents ne leur ont parlé de la guerre d'Algérie. Comment ceux-ci pouvaient-ils
expliquer à leurs enfants qu'ils étaient venus s'installer dans le pays qu'ils
avaient combattu?
Pour tous ces jeunes et pour tous ceux qui, en France, sont liés à l'Algérie d'une manière douloureuse, le moment
d'une parole claire semble venu. Avant de tourner la page, ne faut-il pas d'abord la lire?
Vichy Sitz der Regierung des Maréchal Pétain, der mit den Nazis kollaborierte; attaché,e à festhaltend an; oublieux,se vergesslich; le délai die Frist; minimiser herunterspielen; l'insurrection (f) der Aufstand; rétablir wiederherstellen; l'événement (m) das Ereignis; à part entière voll berechtigt; l'hypocrisie (f) die Heuchelei; pudiquement verhüllend; le maintien de l'ordre die Aufrechterhaltung der öffentlichen Ordnung; l'ancien combattant (m) der Veteran; voter un texte ein Gesetz verabschieden; contribuer à beitragen; le sujet das Thema; la torture die Folter; l'abandon (m) das Fallen- lassen, die Preisgabe; éprouver un besoin ein Bedürfnis empfinden; se décharger de sich befreien von; le devoir de mémoire die Erinnerungspflicht; essentiel,le entscheidend; l'appelé (m) der Einberufene; le pied-noir der Algerien-Franzose; les descendants (m/pl) die Nachkommen; la blessure die (moralische) Wunde; tant que solange; une bonne fois pour toutes ein für alle Mal; la responsabilité die Verantwortung; empoisonner vergiften; la réconciliation die Versöhnung; siffler auspfeifen; le supporter der Fan; envahir stürmen; l'humiliation (f) die Kränkung; lié,e à verbunden mit; tourner la page einen Schlussstrich ziehen.
La vérité sur la torture
Die Folterung algerischer Freiheitskämpfer war an der Tagesordnung und notwendig: so die Aussage eines Generals in seinem umstrittenen Buch.
La torture est
un de ces sujets que la France aurait à tout prix voulu oublier. Récemment, la parution du livre du général Aussaresses a remis ce sujet sous les feux de l'actualité.
Paul Aussaresses, général à la retraite, 83 ans, a raconté son expérience de la guerre
d'Algérie (il était responsable d'un bataillon de parachutistes à Alger en
1957) dans ce livre paru en mai 2001 : Services spéciaux, Algérie 55-57. Il y mentionne les actes de torture et même les assassinats qu'il a commis pendant cette période ; il raconte la torture à
l'électricité infligée aux Algériens auxquels on plaçait des électrodes
sur la langue ou sur les testicules ; il raconte comment il a fait «descendre» lui-même 60 prisonniers musulmans soupçonnés d'un massacre d'Européens en août 1955.
Autant que l'horreur des faits eux-même, c'est le ton du livre qui a choqué.
Car le général Aussaresses ne regrette absolument rien : «J'étais indifférent. Il fallait les tuer, c'est tout, et je l'ai
fait», écrit-il. Ou encore : «La torture devenait légitime dans les cas où l'urgence l'imposait. Un renseignement obtenu à temps pouvait sauver des dizaines de vies humaines.»
Cet argument est celui le plus couramment employé pour justifier l'usage de la
torture. Mais une jeune historienne, Raphaëlle Branche, démontre dans son livre
« La torture et l'armée » pendant la guerre d'Algérie, que la torture
en Algérie était bien plus que cela : «Torturer, ce n'est pas seulement faire
parler, c'est aussi faire entendre qui a le pouvoir.» Selon elle, 108 175 personnes ont subi la torture dans le centre le plus connu, la ferme
Améziane (région de Constantine). À partir de ce chiffre, elle estime à
plusieurs centaines de milliers le nombre d'Algériens qui ont été torturés par
l'armée française.
récemment kürzlich ; la parution das Erscheinen ; sous les feux de in den Blickpunkt ; l'actualité der Öffentlichkeit ; à la retraite in Rente; mentionner erwähnen; commettre un assassinat einen Mord begehen; infligé,e zugefügt; le testicule der Hoden; descendre (fam.) abknallen; le prisonnier der Gefangene; soupçonné,e verdächtigt; indifférent,e gleichgültig ; l'urgence (f) die Dringlichkeit; à temps rechtzeitig; faire entendre zu verstehen geben; subir erleiden.
La France rend enfin hommage aux harkis
Frankreich ließ zu, dass die
Algerier, die an seiner Seite gekämpft hatten, von den eigenen Landsleuten
massakriert wurden. Eine späte
Wiedergutmachung bahnt sich an.
En ce 25
septembre 2001, quand il prend la parole pour rendre solennellement hommage aux harkis, ces musulmans engagés aux côtés de
l'armée française, les mots de Jacques Chirac sont soigneusement pesés : «La France, en quittant le sol algérien, n'a
pas su empêcher le massacre des harkis. Elle n'a pas su sauver
ses enfants.»
Pour la première fois, du bout des lèvres, Jacques Chirac fait l'aveu d'une responsabilité française. Bien sûr, les
associations de harkis ne sont pas totalement satisfaites, car la France n'a
pas présenté explicitement ses excuses. Mais le progrès est net.
Pourquoi le problème des harkis est-il si douloureux? De manière rigoureuse, on appelle «harkis» les musulmans qui ne
faisaient pas partie des appelés ou des groupes régulières, mais qui étaient
des «supplétifs», sous contrat mensuel et sans statut militaire. En mars 1962,
il y avait 140 000 musulmans au service de la France, dont 56 000 dans les
troupes régulières. Pourquoi s'étaient-ils engagés aux côtés de la France?
Certains ont été forcés. D'autres se sont engagés par haine des brutalités du FLN. Un certain nombre, enfin, s'est engagé par conviction. Lors des accords d'Évian, le sort de ces musulmans considérés comme des traîtres par le FLN a bien entendu été évoqué : les négociateurs français avaient
obtenu un accord suivant lequel aucunes représailles ne seraient exercées
contre eux. Mais cet engagement avait été conclu avec le GPRA (Gouvernement
provisoire de la République algérienne). Or, au moment où l'Algérie devient
indépendante, ce gouvernement éclate. Et le nouveau gouvernement ne se sent pas lié par les engagements du GPRA.
Des massacres
éclatent. Or les harkis, et c'est là le point le plus douloureux de la mauvaise conscience française, ont été désarmés.
Sans défense, beaucoup d'entre eux (entre 30 000 et 100 000) sont alors
massacrés par les hommes du FLN ; 20 000 trouvent refuge en France où ils seront parqués dans des camps dans des conditions déplorables. Rejetés par les Algériens qui les considèrent comme des
traîtres, et abandonnés par les Français, les harkis et leurs descendants
allaient entamer un long et difficile combat contre l'oubli.
rendre hommage ehren ; solennellement
feierlich ; soigneusement pesé,e abgewägt ;
empêcher
verhindern ; du
bout des lèvres widerwillig ; faire l'aveu (m) eingestehen ; explicitement
ausdrücklich ; de manière rigoureuse streng genommen ; les supplétifs (m/pl) die Hilfstruppen ; le contrat
der Vertrag ; forcer
zwingen ; la
haine der Hass ; le
FLN (Front de libération nationale) Befreiungsbewegung; la conviction
die Überzeugung; le
sort das Schicksal; le traître der Verräter; bien entendu selbstverständlich; éclater
auseinanderbrechen; lié,e
gebunden; la
mauvaise conscience das schlechte Gewissen; désarmer entwaffnen; trouver refuge
(m) Zuflucht finden; parquer zusammenpferchen; le camp das Lager; déplorable erbärmlich; rejeté,e verstoßen; entamer beginnen.
Les chiffres de la guerre d'Algérie
* Nombre total de victimes : entre 200 000 et 300 000 morts ou disparus
* Nombre de victimes chez les Français : 24 000 morts (dont 4 500 musulmans)
* Nombre de victimes du côté du FLN : 141 000
* Nombre de victimes civiles du terrorisme du FLN : 19 000 morts (dont 6 000
musulmans), 21 000 blessés et 14 000 disparus
* Nombre de victimes du terrorisme de l'OAS : 2 700 morts
la victime das Opfer; le disparu der
Vermisste
1. Dans quelle mesure
l'Algérie a été un tabou au même titre que Vichy et pour quelle raison ce tabou
est en train de tomber?
2. Par quels moyens la IV République a-t-elle essayé de minimiser le conflit ?
3. Quand est-ce que la désignation "guerre d'Algérie" a été reconnu
officiellement ?
4. A l'heure actuelle, quelles sont les personnes qui sont toujours directement
concernées par la "blessure" de l'Algérie ?
5. Pourqui le match de foot de 2001 était-il un événement historique?
6. En quoi consiste
l'ambiguité des jeunes algériens?
7. Pourquoi est-ce que le
livre du général Aussaresses a remis la responsabilité du gouvernement français
sous les feux de l'actualité?
8. Les harkis, qui
étaient-ils?
9. Pourquoi s'étaient-ils engagés aux côtés de la France?
10. Quel a été le sort des harkis?
39 ans
après la fin de la guerre d'Algérie
Libération,
30.08.2001, par Jacqueline Coignard
Les harkis – anciens supplétifs
algériens de l’armée française en Algérie – ont porté plainte pour crime contre l’humanité. Ils accusent la France
de les avoir trahis en 1962 et de les
avoir livrés à la vengeance
collective des nationalistes algériens. On estime à 65 000 le nombre des harkis
massacrés sur ordre des autorités algériennes après l’indépendance du pays.
C’est aujourd’hui qu’un groupe de harkis va déposer auprès du tribunal de grande
instance de Paris une plainte contre
X qui vise la France pour « crime contre l’humanité ». L’annonce
qu’en avait faite au mois d’avril Me
Philippe Reulet, leur avocat, sonnait comme un appel à la mobilisation et aux témoignages. Finalement, ils seront neuf
particuliers et une association à porter cette accusation.
Selon les plaignants, la France a
sciemment condamné les harkis et
leurs familles à une mort certaine, dès la signature des accords d’Evian qui mettaient un terme à la guerre d’Algérie, en mars 1962. Et de décrire les
étapes d’un lâchage planifié :
on désarme par la force ou par la ruse ces
supplétifs de l’armée française ; on les exclut des plans d’évacuation ; on leur interdit toute retraite vers l’Hexagone. Tout en ayant la certitude
qu’un bain de sang les attend. Quant à
ceux qui ont malgré tout réussi à s’enfuir et qui n’ont pas été refoulés à leur arrivée sur le sol
français, ils ont été parqués dans
des camps, dans des conditions qui constituent des « atteintes graves à leurs droits essentiels », expliquent les requérants.
LES opérations de désarmement collectif dans les harkas ont démarré dès mars 1962, alors que la France s’engageait à rester
garante du maintien de l’ordre jusqu’au
2 juillet, veille de l’indépendance
de l’Algérie. Les supplétifs n’avaient aucune raison de s’y prêter de bonne grâce : au cours des mois
précédents, « les principaux responsables politiques et militaires du FLN
appelaient sans précautions oratoires au meurtre des harkis et de leurs familles, qui n’étaient plus
désignés que sous le vocable unique de
traîtres », écrit Me Reulet. (…)
Pour démontrer que les autorités françaises ne se faisaient aucune illusion
sur les « promesses de pardon » faites par l’ALN (Armée de libération
nationale algérienne) pendant les négociations
préparatoires aux accords d’Evian, Me Reulet cite le livre écrit par un
militaire, le général Maurice Faivre. Qui indique que des directives secrètes
algériennes, interceptées par l’armée
française (…) donnaient pour mission de
« se montrer conciliant envers les harkis afin de ne pas provoquer leur
départ en métropole, ce qui leur
permettrait d’échapper à la justice de l’Algérie indépendante. Les valets du régime ne trouveront le repos
que dans la tombe ».
C’est donc en toute connaissance de
cause que les autorités françaises ont bloqué
en Algérie les harkis qu’elles avaient utilisés depuis 1954 pour leur
connaissance du terrain, estiment les signataires de la plainte. Ils reproduisent
notamment deux documents où Louis Joxe, ministre d’État chargé des Affaires algériennes, rappelle que les militaires ou
fonctionnaires qui aideraient au rapatriement
de harkis en métropole doivent être sanctionnés.
Une note détaillée du commandement supérieur des forces armées en Algérie
insiste : « n’accorder asile que dans des cas exceptionnels ».
Non seulement parce que la présence en France des harkis n’est pas souhaitée,
mais aussi parce qu’il s’agit de ne pas
froisser « le gouvernement algérien, (…) en protégeant ses
opposants ».
C’est ainsi que les harkis ont été égorgés
par dizaines de milliers par le FLN victorieux ou les combattants de la
vingt-cinquième heure. « Ces exécutions massives et sommaires constituent, pas leur ampleur
et le fait qu’elles aient été perpétrées
et inspirées pour des raisons politiques, des crimes contre l’humanité »,
écrit Me Reulet. Les plaignants relèvent
par ailleurs que les familles « accueillies » l’ont été dans des
conditions très spéciales : camps insalubres,
travaux forcés sans rémunération, couvre-feu. (…)
Les harkis porteurs de cette plainte ne veulent pas se contenter de l’unique journée nationale d’hommage qui leur est réservée, à l’initiative du président de la République, le 25 septembre prochain. Ils veulent que la vérité soit établie, même quarante ans après. « Il ne s’agit pas de faire l’Histoire devant une juridiction. Je ne suis pas pour la judiciarisation de l’Histoire. Mais nous voulons des comptes : qui a fait quoi, et pourquoi », explique Me Reulet. (…)
Vocabulaire
La guerre d’Algérie der
algerische Unabhängigkeitskrieg (1954-1962) – blessure (f.) h.: moralische Wunde – les supplétifs (m.pl.) h.: die Hilfstruppen – porter plainte (f.) Anzeige erstatten –
le crime contre l’humanité das
(nicht verjährbare) Verbrechen gegen die Menschheit – trahir verraten – vengeance
(f.) Rache – déposer (Anzeige,
Klage) einreichen – le tribunal de
grande instance das Zivilgericht (der 2. Instanz) – la plainte contre X die Anzeige gegen Unbekannt – viser qn s. gegen jdn. richten – Me = Maître (Rechtsanwalt oder Notar)
– témoignage (m.) Zeugenaussage – le particulier die Privatperson – le plaignant der Kläger – sciemment wissentlich – les accords d’Évian das
Friedensabkommen von Évian (zwischen Frankreich un den alger. Nationalisten,
18-3-1962) – terme (m.) h. :
Ende – la lâchage das Fallenlassen,
die Preisgabe – ruse (f.) List – exclure ausschließen – évacuation (f.) gem. : der in
Algerien lebende Franzose – retraite
(f.) Rückzug – l’Hexagone (m.) gem.:
Frankreich – tout en ayant la certitude
gleichwohl man die Gewissheit hat – quant
à was ...betrifft – refouler
zurückdrängen – sol (m.) Boden – parquer zusammenpferchen – atteinte (f.) Verletzung – le requérant der Antragsteller – LES...la harka (arab.) das Harki-Regiment
– démarrer beginnen – alors que während – s’engager s. verpflichten – le maintien der Erhalt – la veille der Vortag – s’y prêter de bonne grâce gerne dabei
mitmachen – le FLN Front de
libération nationale (spätere Einheitspartei der alger. Nationalisten) – sans précautions oratoires ohne
Vorsicht bei der Wortwahl – meurtre (m.)
Ermordung – unique einzig – traître (m.) Verräter – intercepter abfangen – mission (f.) h.: Auftrag – en métropole (f.) gem.: im
französischen Mutterland – valet (m.) Diener – tombe (f.) Grab – en toute
connaissance de cause in voller Kenntnis der Sachlage – bloquer qn jdn. festsetzen – chargé de beauftragt mit – le rapatriement die Rückführung in
die Heimat – sanctionner bestrafen – froisser kränken – égorger qn jdm. Die Kehle durchschneiden
– sommaire (Exekution) im
Schnellverfahren – ampleur (f.)
Ausmaß – perpétrer verüben – relever h.: betonen – par ailleurs außerdem -
accueilli gem.: von Frankreich als Asylanten aufgenommen – insalubre gesundheitsschädlich,
verslumt – rémunération (f.)
Bezahlung – le couvre-feu die
Ausgangssperre – la judiciarisation de
l’Histoire die strafrechtliche Aufarbeitung der Geschichte – vouloir des comptes (m.pl.) Rechenschaft verlangen.
Qui sont
les harkis?
« Militaire indigène d’Afrique du Nord qui servait dans une milice
supplétive (harka) au côté des Français. » La définition de harkis (mot
arabe) proposée par le dictionnaire Robert date des débuts de la guerre
d’Algérie. Les premiers régiments de harkis ont été formés en 1954 pour défendre
les villages contre les nationalistes algériens. Au cours du conflit, les
harkis ont aussi opéré en commando offensif, sous la responsabilité d’un
officier français. Quelque 250 000
harkis auraient ainsi servi aux côtés de l’armée française en Algérie, entre
1954 et 1962. Le nombre des harkis assassinés comme « traîtres » pas
les nationalistes au lendemain de l’indépendance (juillet 1962) est difficile à
préciser. Les chiffres avancés varient, selon les sources, entre 65 000 et 150
000. Aujourd’hui, le terme harki désigne les enfants de ceux qui ont réussi à
se réfugier en France grâce á des initiatives courageuses d’officiers français.
Les harkis de France et leurs familles représentent entre 400 000 et 900 000
personnes installées pour la plupart dans la Région sud de la France, dans des
conditions précaires.
Vocabulaire
Indigène einheimisch – une milice supplétive eine Hilfsmiliz – assassiner ermorden – traître
(m.) Verräter – au lendemain de
kurz nach – source (f.) Quelle – se réfugier sich flüchten.
Sujets
d’étude
LES HARKIS à travers la presse
LEMONDE.FR 08.06.01
http://www.lemonde.fr/article/0,5987,3212-3515-194364,00.html
Pendant vingt ans, des
familles ont été parquées derrière les barbelés du camp de Bias.
Bias est un petit village champêtre de trois mille habitants, près de
Villeneuve-sur-Lot (Lot-et-Garonne). A l'écart de la D911 qui mène au village,
s'étend le centre d'accueil des rapatriés d'Algérie, là où se trouvait le camp
de Bias; le "mouroir des harkis", soufflent ses habitants.
Aujourd'hui, les
barbelés ont disparu. Deux cents personnes, des harkis et leurs enfants, vivent
dans de petits pavillons individuels. Il a fallu attendre les émeutes de 1975
pour que l'on envisage de raser le camp et de le reconstruire en dur, ce qui ne
sera fait qu'en 1983. A partir de 1962, année de l'indépendance en Algérie, on
y a enfermé des centaines de Français musulmans rapatriés. Le camp de Bias a
hébergé essentiellement des invalides, des vieillards et leurs familles.
"Ils étaient tous salement amochés, traumatisés par la guerre et leur
départ d'Algérie, se souvient Patrick Jammes, médecin pendant trente ans du
dispensaire installé dans le camp. Ils avaient des bouts de plastique et des
cicatrices partout. Les conditions de leur accueil étaient déplorables : on les
qualifiait de traîtres dans une atmosphère de racisme anti-arabe."
Les supplétifs étaient
isolés : grillages, barbelés, sapins géants, entrée cadenassée la nuit tombée,
école, alimentation et dispensaire intégrés. L'électricité était coupée à 22
heures; les courriers étaient ouverts et le drapeau était levé chaque matin au
son du clairon. Surveillance, intimidation, corruption et abus de pouvoir
rythmaient le quotidien des 1300habitants. Ils ne pouvaient se doucher qu'une
fois par semaine. Plusieurs familles partageaient les mêmes toilettes
extérieures et toutes vivaient dans quatre baraquements en ciment datant des
années 1930. Les enfants étaient envoyés en centre de redressement pour un
papier jeté par terre. "On allait dans des établissements spécialisés avec
d'autres enfants de harkis, s'emporte Larbi Bouzaboun, aujourd'hui employé à la
ville de Villeneuve-sur-Lot. On était dressés à coups de poing et on n'avait
pas d'autre choix que celui d'apprendre des métiers imposés : maçon, peintre en
bâtiment… C'est pas normal."
ALCOOLISME ET CRISES
D'ANGOISSE
Les hommes se sont
souvent réfugiés dans l'alcool. Certains allaient au dispensaire pour un cachet
de valium ou une piqûre de tranquillisant. D'autres, les mêmes parfois, étaient
internés en hôpital psychiatrique. "Un pavillon de l'HP local était
réservé au camp, rappelle M. Jammes. Au début, on les envoyait par car entier.
Le directeur de l'époque s'en servait pour mater les récalcitrants." Mais
les crises de démence, d'angoisse, de délire, les coups de fusil étaient réels
et les pathologies mentales plus développées qu'ailleurs. Presque tout le monde
était rongé de cauchemars. Certains le sont toujours. A l'angle d'une rue, un
minuscule jardin est protégé par… des barbelés. "C'était un vieux qui
habitait là, raconte un voisin. Il a toujours eu peur du retour des fellaghas."
Le jour du cessez-le-feu
en Algérie, en 1962, les harkis avaient été désarmés. Les anciens de Bias se
souviennent de leur départ précipité, contre l'avis du gouvernement français.
Certains ont abandonné maison, femme et enfants. D'autres sont restés. La
plupart ont été tués, poursuivis par le FLN ou la vindicte populaire, ou ont
été emprisonnés dans les geôles algériennes.
Sur le banc d'un Abribus,
quatre vieux harkis jettent leur regard dans le vide. Mohamed Bouafia pose ses
mains crispées sur une canne. Ses yeux, comme sa voix, sont minuscules et
fatigués. Il fait partie de ceux qui sont restés en Algérie et n'est arrivé à
Bias qu'en 1968. Depuis 1962, il croupissait dans le camp Maréchal-Foch, à côté
de Tizi Ouzou. "Quand on m'a mis en prison, on m'a dit qu'on allait tous
mourir et chaque nuit, j'entendais des prisonniers crier, tués à coups de
pioche." "Parfois, on devait courir pieds nus sur des tessons de
bouteille, ajoute Mouloud, détenu dans le même camp. Ou alors, on subissait la
“poche”, du sel glissé entre la peau et la chair…" Il fait du vent avec sa
casquette, comme pour faire disparaître les mauvais souvenirs : "Ils nous
ont cassés, tout cassés." Tous considèrent qu'ils ont été enrôlés de force
dans l'armée française. "Ils ont tué mes parents et, après, le capitaine
m'a demandé de choisir entre la mort et l'armée, se souvient M. Bouafia. Mes
frères, eux, étaient FLN. Je ne les ai jamais revus." Malgré ses
cauchemars, le vieil homme ne regrette rien : "Si c'était à refaire, je le
referais avec un gouvernement français." Ils sont nombreux à être plus
amers : "Pourquoi, après avoir été fidèles à la France, a-t-on été trahis,
abandonnés et oubliés ?"
Claudia Courtois
Pour aller plus loin:
Plainte contre X pour crimes contre l'Humanité
Extraits de témoignages: http://www.harkis.com/plainte.htm
HARKIS
Une
histoire dramatique et refoulée
http://perso.wanadoo.fr/jacques.orlianges/Harkis.htm
HARKIS
Définition de l'Encyclopaedia Universalis
http://www.harkis.com/harkis.htm
L'Express - Témoignages
de harkis
30/08/2001
La plainte des harkis est-elle justifiée ?
par Laurent Chabrun, Alexandre Lenoir et Thomas Varela
Quarante ans après, ils poursuivent la France pour
crime contre
l'humanité. L'Express présente les pièces du dossier et ouvre le débat
http://www.lexpress.fr/Express/Info/France/Dossier/harkis/dossier.asp
Pieds-noirs, Harkis
Le devoir de mémoire
Discours d'Alain Madelin
prononcé au Cannet le 30 novembre 2000
http://www.alainmadelin.com/campagne/dossiers/harkis.htm
Histoire détaillée des
Harkis
http://www.chez.com/justiceharkis/
QUI SONT LES HARKIS ?
LES ACCORDS D'EVIAN
LE MASSACRE DES HARKIS
DOCUMENTS
BIBLIOGRAPHIE
PHOTOS ET TEMOIGAGES
DE GAULLE ET LA TRAGEDIE DES HARKIS
§
Au lendemain des accords d’Évian (18 mars 1962),
entre 10 000 et 150 000 harkis restés en Algérie furent massacrés par leurs compatriotes, qui regardaient les
anciens supplétifs de l’armée française
comme des traîtres. Dans son livre
« Un mensonge français :
enquête sur la guerre », l’auteur Georges-Marc Benamou accuse les
autorités françaises de l’époque, notamment le général de Gaulle et son
ministre Pierre Messmer, d’avoir
volontairement abandonné les harkis à leur sort. Pourquoi ? Retour sur
les faits historiques.
En mars 1959, à propos de l’Algérie,
de Gaulle confie à Alain Peyrefitte, qu’il reçoit pour la
première fois à l’Élysée et dont les circonstances feront un confident : « Il ne faut pas
se payer de mots ! C’est très
bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns.
Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une
vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité.
Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un
peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion
chrétienne. »
Au cours du même entretien, le président de la République
s’exclame. « Si nous faisions l’intégration, si tous les Arabes et
Berbères d’Algérie étaient considérés comme des Français, comment les empêcherait-on de venir s’installer en métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé ? Mon
village ne s’appellerait plus Colombey-les-Deux-Églises, mais
Colombey-les-Deux-Mosquées ! » Quelques mois plus tard, il dira
encore : « On peut intégrer des individus ; et encore, dans une certaine mesure seulement. »
CES réflexions éclairent la politique qui, trois ans plus tard, après la signature
des accords d’Évian mettant fin officiellement aux combats en Algérie, sera
suivie à l’égard des supplétifs de
l’armée française, communément baptisés
harkis.
CE qui attend ces indésirables, ce sont donc des camps tels que Rivesaltes, dans les Pyrénées-Orientales, où furent internés
autrefois des républicains espagnols chassés de leur pays par la victoire franquiste, puis des Juifs sous le régime de Vichy ;
Bagnols-les-Bains, en Lozère ; Bias, dans le Lot-et-Garonne ; bien
d’autres encore. Des ghettos ruraux... (...)
Par touches successives, les
gouvernements qui se succéderont tenteront
d’améliorer le sort des harkis et, en fin de compte, de leur rendre justice. Mais au fil des années « beaucoup de ces
anciens supplétifs » disparaîtront
sans avoir vu le bout de leur malheur. Des blessures ne seront jamais
refermées, des tragédies ne seront pas évitées. Une jeune femme comme Dalila
Kerchouche, aujourd’hui journaliste à L’EXPRESS, constitue un modèle
d’intégration réussie. Mais l’un de ses frères, atteint d’un incoercible mal de vivre après avoir grandi dans un
camp, s’est pendu.
Claude
Jacquemart
4-11-2003
Le Figaro
|
La guerre |
der algerische
Unabhängigkeitskrieg (1954-1962) |
le harki |
Der Harki (Algerienkrieg)
muslimischer Milizionär im Dienste der französischen Armee |
|
au lendemain de |
kurz nach |
les accords d’Évian |
die Waffenstillstandsvereinbarungen
von Evian (s. unten) |
|
les compatriotes |
die Landsleute |
les supplétifs |
die Hilfstruppen |
|
traître (m.) |
Verräter |
mensonge (m.) |
Lüge (Édt. Robert Laffont) |
|
Pierre Messmer |
Ancien ministre des armées
françaises |
volontairement |
absichtlich |
|
abandonner qn à son sort |
Jdn. seinem Schicksal
überlassen |
EN ...confier |
anvertrauen |
|
Alain Peyrefitte |
Politiker, damaliger
Berater de Gaulles |
(le palais de) l’Élysée |
Siège du président de la
République |
|
et dont les circonstances font un confident |
und aus dem die Umständen
e-n Vertrauten machen |
se payer de mots |
unnötig viel reden |
|
vocation (f.) |
Berufung ; Anspruch |
entretien (m.) |
h. : Gespräch |
|
empêcher qn de faire qc |
jdn. daran hindern, etw.
zu tun |
s’installer en métropole (f.) |
im französischen Mutterland
niederlassen |
|
alors que |
obgleich, wo doch |
et encore |
und gleichwohl |
|
CES... éclairer |
erhellen |
communément |
gemeinhin |
|
baptiser |
taufen |
CE...indésirable |
unerwünscht |
|
camp (m.) |
h. : Internierungslager |
Pyrénées-Orientales/Lot-et-Garonne/Lozère |
noms de départements |
|
la victoire des franquistes |
der Sieg der Frankisten im
span. Bürgerkrieg (1938) |
le régime de Vichy |
1940-1944, Kollaboration mit
Deutschland |
|
rural |
ländlich |
par touches successives |
nach und nach |
|
tenter de faire qc |
etw. zu tun versuchen |
améliorer |
verbessern |
|
en fin de compte |
schließlich |
rendre justice à qn |
jdm. Gerechtigkeit zukommen
lassen |
|
au fil des années |
im Laufe der Jahre |
disparaître |
h. : versterben |
|
être atteint d’un mal de vivre |
von Lebensüberdruss
befallen sein (atteindre) |
incoercible |
nicht unterdrückbar |
|
se pendre |
sich erhängen |
|
|
France, guerre d'Algérie et
torture
Philippe Bernard
Article paru dans Le Monde du 22.06.00
La guerre
d'Algérie est revenue à grands pas dans la mémoire française, avec la parution
des aveux du général Aussaresses, militaire et agent secret chargé entre 1955
et 1957 des pires besognes1. Ces aveux, ainsi que le
témoignage de Louisette Ighilahriz, militante du FLN, torturée en 1957, et les
déclarations contradictoires des généraux Massu et Bigeard, avaient déjà
relancé le débat sur la responsabilité de l'Etat français dans les pratiques de
torture pendant la guerre d'Algérie. Si le PCF (Parti communiste français)
notamment a réclamé la création d'une enquête parlementaire, Lionel Jospin a
tranché en faveur de la constitution d'une commission d'historiens. Alors que
l'attitude de François Mitterrand, alors garde des sceaux2,
est mise en cause, des témoignages accusent le général Schmitt. Lors du procès
du général Aussaresses, 100 000 F d'amende ont été requis. La Cour d'appel a
confirmé qu'il ne pouvait être poursuivi pour "crimes contre
l'humanité".
La
« gangrène3 » au cœur de la République
« Interrogatoire
prolongé », « méthodes de coercition4 »,
« procédés spéciaux » : les euphémismes5 n'ont
pas manqué pour désigner, pendant la guerre d'Algérie, le recours à la torture
par la police et l'armée françaises. Cette gangrène, présente dans l'Algérie
française avant même le soulèvement nationaliste de 1954, connaît son paroxysme6
à partir de 1957, lorsque le président du conseil, le socialiste Guy Mollet,
ayant obtenu des députés du Front républicain le vote de « pouvoirs
spéciaux », charge l'armée de rétablir l'ordre dans la capitale
algérienne, en proie à7 de multiples attentats sanglants.
TORTURE GÉNÉRALISÉE
L'utilisation de la torture, sous le
commandement du général Jacques Massu, pour gagner cette « bataille
d'Alger », sera ensuite généralisée, jusqu'à être exportée en métropole,
dans des locaux de police, pour sévir8 contre des collecteurs
de fonds du FLN. A Alger comme dans le bled, des « centres de tri »
et des salles de torture sont aménagés ; l'usage de l'électricité
- la « gégène9 » - et du supplice10
de la baignoire est répandu ; et lorsque les suppliciés11
sont sommairement exécutés, on parle de « corvée de bois ».
Aucun des responsables de ces atrocités12, couvertes il est
vrai par les plus hautes autorités de la République, n'a jamais été inquiété.
Systématiquement niée par le
pouvoir, cette réalité a été largement connue de l'opinion française sans
provoquer de révolte, au-delà des cercles d'intellectuels et de militants qui
en avaient révélé l'existence. « Dès maintenant, prévient pourtant Hubert
Beuve-Méry dans Le Monde du 13 mars 1957, les Français doivent
savoir qu'ils n'ont plus tout à fait le droit de condamner dans les mêmes
termes qu'il y a dix ans les destructions d'Oradour et les tortionnaires de la
Gestapo. » Quelques semaines plus tôt, l'écrivain catholique Pierre-Henri
Simon avait publié un livre intitulé Contre la torture. Jusqu'à la fin du
conflit, en 1962, des journaux comme L'Humanité, L'Express,
Témoignage chrétien, France-Observateur, Le Canard enchaîné et
Le Monde multiplient les révélations sur la torture en Algérie, au prix
d'une répression judiciaire permanente.
En février 1958, la publication de
La Question, témoignage d'Henri Alleg, journaliste communiste
victime de tortures, vaut à Jérôme Lindon, responsable des éditions
de Minuit, d'être menacé d'inculpation13 pour
« participation à une entreprise de démoralisation de l'armée, ayant pour
objet de nuire14 à la défense nationale ». Saisi,
l'ouvrage a un immense retentissement15. Car la riposte16
s'organise : à la fin de 1957, l'historien Pierre Vidal-Naquet
a fondé le Comité Audin, du nom d'un enseignant de l'université
d'Alger, communiste, disparu après être passé entre les mains des hommes de
Massu. Après 1958, les vaines tentatives du nouveau pouvoir gaulliste pour
interdire l'usage de la torture et les déchirements finaux du conflit algérien
éclipsent17 un débat qui restera tabou bien après les accords
d'Evian en 1962.
UNE DIMENSION POLITIQUE
En 1971, le général Massu lui-même
lance un pavé dans la mare. Dans La Vraie Bataille d'Alger (éditions
Plon), il assume la responsabilité d'un large usage de la torture par ses
subordonnés18, le justifiant par la nécessité de stopper les
attentats terroristes et d'éviter la mort d'innocents. « Alors,
pratiquement, précise le général, si pour faire »cracher le morceau« il fallait
que »ça cogne19 un peu«, les questionneurs étaient conduits à
faire subir aux prévenus des douleurs physiques dont la violence était graduée
pour aboutir à l'aveu. Certes il y avait des risques, et des accidents se sont
produits (...). Le procédé le plus couramment employé, en sus20
des gifles, était l'électricité (...) »
Le brûlot21 du
« vainqueur » de la bataille d'Alger suscite une vive controverse,
qui rebondit22, l'année suivante, avec la publication en
France de La Torture dans la République de Pierre Vidal-Naquet
(éditions de Minuit), écrit au lendemain de la guerre, mais interdit pendant
dix ans en France et seulement disponible en Grande-Bretagne et en Italie.
L'historien analyse « la dimension politique de la torture en tant
qu'institution d'Etat », symptôme tragique des abandons successifs des
gouvernants en matière de libertés publiques.
Si des méthodes dignes de la Gestapo
ont pu resurgir23 en France si peu de temps après la
Libération, c'est que « toute société qui se sent menacée par la
dissidence24 (...) peut parfaitement (...) tolérer
l'utilisation (...) de la torture », écrit M. Vidal-Naquet. A
la banalisation de la « question », il oppose un constat25
terrible : « Par son »aveu«, la victime fait beaucoup plus que donner
un »renseignement«. Elle reconnaît son bourreau26 comme
maître et possesseur de sa parole, c'est-à-dire de son humanité. »
A. Explication des mots
difficiles :
1.
la besogne :
le travail, la tâche, la mission
2.
le garde des sceaux : le ministre de la justice.
3.
la gangrène : fig. la corruption, la pourriture.
4.
la coercition : Action de forcer qqn à faire qqch, et, spécial., à obéir à la loi = la contrainte,
l’obligation,
la pression.
5.
l’euphémisme : façon de présenter une réalité brutale ou blessante par une expression moins choquante. Exemple: l’euphémisme pour "mourir" est "s'en aller" ; on dit aussi « quelqu’un n’est
plus » pour remplacer « quelqu’un est mort ».
6.
le paroxysme : Point le plus aigu ou le point culminant (d'une passion, d'une sensation, etc.). Paroxysme de la colère, du plaisir.
7.
en proie à :
être victime de qqun/qqch. (jdm/etwas ausgeliefert sein)
8.
sévir :
se comporter durement ; punir, réprimer avec rigueur ou résolution.
9.
la gégène : C’est un appareil manuel qui sert à produire du courant électrique. Il est
menu d’une manivelle.
10. le supplice : tout ce qui cause une vive souffrance physique ou morale. Le supplice de la soif. Le supplice de l'attente.
11. atrocité : fait très cruel,
pénible et insupportable.
12. le supplicié : personne qui a subi le supplice.
13. l’inculpation : l’accusation
14. nuire à : causer un dommage (à qqn, qqch). Il cherche à me nuire.
15. le retentissement : la réaction évoquée par une question ou un sujet
critiques.
16. la riposte : réponse vive, prompte repartie à une attaque verbale.
17. éclipser : fig. empêcher (qqch ou qqn) de paraître, en attirant sur soi toute l'attention. Eclipser ses partenaires.
18. le subordonné : qui est hiérarchiquement inférieur à. Le chef du personnel est le
subordonné du directeur.
19. cogner : battre, frapper (qqn.), frapper fort (avec l'idée de répétition). Cogner à la porte.
21. le brûlot : attaque par un écrit polémique et indiscutable.
22. rebondir : (ici)
susciter
des réactions différentes …
23. resurgir : surgir de nouveau : Apparaître brusquement. Fig. Se manifester brusquement.
24. la dissidence : action, état de l'individu, du groupe qui cesse d'obéir à l'autorité établie ou qui se sépare de la communauté à laquelle il appartient; Province qui entre en dissidence = qui se sépare…
25. le constat : (ici) la constatation. Ce qu’on peut remarquer dans ses
détails.
26. le bourreau : 1. exécuteur des jugements criminels (surtout de la peine de mort). 2. Homme cruel, inhumain. (Der Henker, der Peiniger)
B.
Exercices de vocabulaire :
-
confession (Paragraphe.1) :
-
contradictoire (P.1) :
-
discussion (P.1) :
-
surtout (P.1) :
-
recherche (P.1) :
-
agression (P.2) :
-
tuer (P.3) :
-
refuser (P.4) :
-
causer (P.4) :
-
texte publié (P.5) :
-
arriver à (réussir) (P.6) :
-
délaissement (P.7) :
Relevez tous les
mots du texte évoquant l’idée de la torture et essayez de leur trouver des
synonymes.
1.
torturer
2.
3.
Quels sont les
termes utilisés par les autorités françaises par euphémisme pour cacher la
vérité de la pratique de la torture ?
ü ….
ü ….
ü ….
4.
lancer un pavé dans la mare : briser le silence ; un pavé dans la mare: un événement inattendu qui trouble une situation jusque-là tranquille et sans surprise.
5.
trancher en faveur de : se décider pour un camp, un groupe ou une idée etc.
6.
cracher le morceau : dire la vérité difficile : « pour cracher le morceau, il
faut que sa cogne » : pour révéler la vérité, il faut que sa fasse
mal.
C.
Compréhension :
1.
Questions de compréhension :
|
Personnages |
Actions et faits |
|
Général Massu |
|
|
Louisette Ighilahriz |
|
|
Général Aussaresses |
|
|
Général Schmitt |
|
|
Pierre Henri Simon |
|
|
Henri Alleg |
|
|
Jérôme Lindon |
|
|
Pierre Vidal-Naquet |
|
3.
Vrai ou faux ?
a.
P. Vidal-Naquet est d’avis que chaque société menacée de séparation a le
droit absolu de recourir à la force. (-------)
b.
Les tentatives du pouvoir gaulliste pour interdire la pratique de la
torture en Algérie étaient efficaces. (-------)
c.
Lionel Jospin et François Mitterrand partageaient le même avis envers la
création de commission d’investigation sur les pratiques de la torture en Algérie.
(-------)
4.
Commentez la phrase suivante :
« Dès
maintenant, …, les Français doivent savoir qu'ils n'ont plus tout à fait le
droit de condamner dans les mêmes termes qu'il y a dix ans les destructions
d'Oradour et les tortionnaires de la Gestapo. »
Pour en savoir plus:
La Corvée de Bois
Parmi les méthodes, il en était une, secrète, inavouée, mais en réalité
assez connue pour terroriser l'adversaire, «la corvée de bois». L'armée
française l'a pratiquée (…) au nom de la République. On a vu des unités
régulières, des sections, emmener en pleine campagne un groupe de «prisonniers
de guerre» ou de simples «suspects» pour effectuer une corvée de bois, et là,
faire mine de leur rendre la liberté, de les laisser partir, et puis de les
abattre - comme les lapins de la Règle du jeu, de Renoir - ou, dans
d'autres cas de figure, de leur faire creuser leur tombe avant de les achever,
ou de leur tirer dessus parce qu'«ils tentaient de fuir».
Jean Sprecher - à contre-courant – 2000
Dictionnaire du
cancre:
1.
la torture: c’est un sport dur qui sert de preuve de puissance physique des
tortionnaires et de l’endurance mentale des suppliciés !
2.
la gégène: c’est une technologie de pointe permettant de générer
l’électricité à partir du corps humain !!
3.
l’aveu : c’est une histoire irréelle qu’on est forcé de raconter
lorsqu’en est sous la gégène pour
pouvoir échapper aux douleurs mortelles et satisfaire le sadisme
tortionnaires !!!

Pessin -
Le Monde - 6/7 mai 2001
„Bataille d’Alger“ ou „guerre d’Algérie“ ?
Pendant
l’occupation française en Algérie qui s’étendait de 1830 jusqu’en 1962, l’année
de l’accession à l’indépendance, le mouvement de la libération algérien a pris
d’ampleur et gagné d’efficacité à partir de 1954. L’insurrection algérienne a atteint son point culminant en
1957. Les autorités françaises ont dû recourir aux efforts de centaines de
milliers de soldats dans le but de « rétablir l’ordre ». Mais cette
action a tourné en guerre terrible qui a fait plus d’un demi million de
victimes autochtones (on en parle même d’un million et demi!!).
Ayant « les
mains libres », les militaires ont pratiqué toutes sortes de torture, des
massacres et d’exécutions sommaires contre les Algériens et même des Français
(Communistes ou militants de droits de l’homme en faveur de la décolonisation
de l’Algérie). Mais ils n’ont jamais réussi à étouffer l’insurrection devenue
de plus en plus féroce et intraitable. Malgré les tentatives de l’AOS
(Organisation Armée Secrète) de révolter contre le courant gouvernemental
gaulliste (de Charles de Gaulles) alors approuvant l’indépendance de l’Algérie,
et en dépit du putsch des Généraux ‘puissants’, l’Algérie a fini par accéder à
liberté avec les accords d’Evian de 1962.
Pour tourner cette
« page noire » définitivement, on ne parlait dès lors en France que
de la « bataille d’Alger », des «
événements d’insurrection » « les actions de maintien de
l’ordre » etc., mais jamais d’une véritable guerre en Algérie ! Cela
est dû en premier lieu au fait que l’Algérie était toujours considérée comme
une partie du territoire français. En outre, on n’aimait point parler d’une
guerre dans laquelle la France avait la supériorité militaire absolue face aux
maquisards et civils algériens, ce qui serait sans doute une tache noire dans
l’histoire française ! Enfin, et après tout, on voulait tout simplement
enterrer les crimes exécutés à l’encontre des Algériens pour échapper à des
poursuites et dédommagements éventuels…
Elmejri, Négï
Nul ne sera soumis à la
torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.
Article 5 de la
déclaration universelle des droits de l’homme du 10/12/1948
La torture pendant la guerre d'Algérie (1954-1962)
Le rôle de l'armée française hier et aujourd'hui
Par
Marianne Arens et Françoise Thull
L'armée française a systématiquement pratiqué l'assassinat1
et la torture sur ses adversaires. Un débat public à ce sujet est en cours en
France depuis des mois. En novembre dernier, deux hauts responsables militaires
français à la retraite ont révélé au quotidien Le Monde qu'ils avaient,
torturé, maltraité et assassiné des membres du FLN (Front de libération
nationale), le mouvement de libération algérien de l'époque, entre 1954 et 1962
lors de la guerre d'Algérie.
Le général Jacques Massu, 92 ans, qui était en 1957 le chef des tristement
célèbres "paras" (10e division de parachutistes) et son bras droit le
général Paul Aussaresses, 82 ans, chargé des services de renseignement à Alger,
ont confirmé que plus de 3000 prisonniers qui avaient à l'époque été portés
"disparus", avaient en réalité été exécutés. Aussaresses a reconnu la
réalité, en 1957, de la torture et des exécutions sommaires dans les pratiques
de la politique de guerre française. Il s'est vanté2 d'avoir
employé des moyens qui sortaient des normes établies par les lois de la guerre
ainsi que d'avoir ordonné à ses subordonnés de tuer. Il reconnaît avoir
lui-même procédé à 24 exécutions sommaires de membres du FLN. Et il ajouta
" ne pas avoir à se repentir3 ".
Le débat sur la torture fut relancé par la publication dans Le Monde
du témoignage d'une ancienne victime de la torture: Louisetta Ighil Ahgiz, une
jeune militante4 de 20 ans à l'époque, qui était tombée en
septembre 1957 entre les mains des tortionnaires5, et qui
souffre aujourd'hui encore, à l'âge de 64 ans, des séquelles6
physiques et psychiques de la torture. Elle avait été capturée7
après être tombée avec son commando FLN dans une embuscade8
du général Massu. Elle avait été emmenée, grièvement blessée, à son quartier
général. Là, elle fut sévèrement torturée, sans relâche9,
trois mois durant. Louisette précisa comment Massu ou bien le général Bigeard,
quand ils venaient la voir, l'insultaient10 et l'humiliaient11
avant de donner l'ordre par gestes de la torturer. "C'est comme s'il
existait un code muet établi" ajouta-t-elle. Elle ne doit sa survie qu'à
un médecin militaire qui la découvrit fin décembre 1957. Il la fit transporter
dans un hôpital où elle échappa à ses tortionnaires. C'est cet homme qu'elle
voulait retrouver au moyen de son récit dans Le Monde pour pouvoir lui
dire merci.
Le récit de Louisetta Ighil Ahgiz fut à l'origine d'un flot12
de courriers de lecteurs et d'articles dans de nombreux médias français. Un
autre ancien combattant du FLN, Noui M'Hidi Abdelkader, qui avait été lui-même
arrêté à Paris en 1958 et incarcéré13 et torturé à
Versailles, confirme par exemple que la torture avait également été pratiquée
dans la capitale. Il est convaincu que les archives, qui n'ont toujours pas été
ouvertes, recèlent14 les déclarations de milliers de victimes
de la torture.
La guerre
d'Algérie 1954-1962
En 1954, la lutte pour l'indépendance de l'Algérie qui jusqu'alors ne
faisait que couver15, prit réellement l'ampleur d'une guerre.
Peu de temps auparavant, l'armée française, après sa défaite historique à Dien
Bien Phu, avait dû se retirer du Vietnam et avait transféré la majeure partie
des troupes de la Légion étrangère en Algérie, sa plus importante et sa plus
ancienne colonie. Alors que les attentats du mouvement de libération nationale
FLN se multipliaient en 1954, le gouvernement français décida de ne céder en
aucun cas l'Algérie qui était une colonie française depuis 1830. Pour la
première fois les appelés du contingent16 furent envoyés dans
une colonie et, dès le milieu de l'année 1956, on trouvait quelque 500 000
soldats français en terre algérienne.
Durant cette période qui s'étendit jusqu'en 1962, 1,7 million de Français
ont combattu en Algérie. 25 000 furent tués et 60 000 blessés, alors que du
côté algérien plus d'un demi million de personnes trouvèrent la mort. En dépit
de ces chiffres exorbitants17, il fut pendant longtemps
interdit d'utiliser officiellement le nom de " guerre " et l'on ne
parlait que des "événements d'Algérie" ou d'opérations de maintien
d'ordre dans les trois provinces algériennes. C'est seulement en octobre 1999
que l'Assemblée nationale accepta que ces événements soient désignés du nom de
guerre d'Algérie.
C'était un gouvernement social-démocrate, le gouvernement de Guy Mollet
(SFIO), qui laissa à la force d'occupation les mains libres pour torturer: en
juin 1956, avant la bataille d'Alger, l'Assemblée nationale accepta les
propositions de Guy Mollet de suspendre18 la garantie des
libertés individuelles et de permettre aux gendarmes, aux policiers et aux
militaires stationnés en Algérie le droit de pratiquer des
"interrogatoires poussés", d'introduire des "mesures
d'urgence" ou d'appliquer des "traitements spéciaux". "Ils
[les responsables politiques de l'époque] nous laissaient faire ce que nous
jugions nécessaire", confirme aujourd'hui Aussaresses, le général en
retraite.
Robert Lacoste, le ministre résident de l'Algérie de l'époque, appartenait
lui aussi au parti social-démocrate de la SFIO. Le social-démocrate François
Mitterrand, le futur président de la République, déclarait devant le Parlement
le 5 novembre 1954 en tant que ministre de l'Intérieur: "La rébellion19
algérienne ne peut trouver qu'une forme terminale: la guerre". Il clama20
pathétiquement que l'Algérie est la France et que la Méditerranée sépare la
France comme la Seine Paris. Devenu ministre de la Justice, il se prononça le
10 février 1957 contre le recours en grâce demandé pour le militant communiste
Fernand Iveton qui fut condamné à mort et exécuté.
(…..)
Les témoignages des victimes et les documents publiés récemment ne laissent
aucun doute quant à la brutalité et à l'ampleur21 de la
pratique systématique et à grande échelle de la torture, entre autres, le viol,
le jet d'eau froide, le supplice de la baignoire remplie d'excréments22
et les électrochocs. Même l'arrière-pays, où l'électricité ne se rendait pas,
ne fut épargné des électrochocs, administrés par la "gégène", la
génératrice à pédale des postes de radio de campagne.
Le commandement en Algérie se trouvait entre les mains d'un groupe de
généraux de haut rang qui avaient, lors de la Deuxième guerre mondiale,
quelques années plus tôt, participé sous Charles de Gaulle à la lutte contre
l'Allemagne nazie. Alors qu'en 1959, de Gaulle, qui était devenu Président de
la République en 1958, envisageait prudemment23 un référendum24
sur l'indépendance de l'Algérie, ces généraux organisèrent une tentative de
putsch en avril 1961, sous le cri de guerre "Algérie française".
Après son échec, ils fondèrent l'OAS (Organisation armée secrète) qui devait
commettre de nombreux attentats contre la population civile en Algérie et en
France.
Grâce à l'amnistie générale qui fut partie intégrante des accords d'Evian
proclamant l'indépendance de l'Algérie en 1962, et d'une nouvelle amnistie
survenue à la fin des années 1960, ces généraux ne furent, par la suite, jamais
poursuivis par la justice ni pour leur tentative de putsch ni pour la pratique
systématique de la torture.
Source : http://www.wsws.org/francais/News/2001/avril01/01avril01_algerie.shtml
Vocabulaires :
1.
l’assassinat : le meurtre, assassiner = tuer. Assassin = meurtrier
2.
se vanter de : se louer / se flatter avec exagération.
3.
se repentir: exprimer son regret.
4.
le/la militant(e) : un membre actif.
5.
le/la tortionnaire: celui qui exécute la torture.
6.
la séquelle : la conséquence ; l’effet.
7.
capturer : attraper ; arrêter.
8.
l’embuscade : le
piège. (der Hinterhalt)
9.
sans relâche : continuellement; sans pause; sans arrêt.
10.
insulter : injurier ; blesser (moralement) ;
11.
humilier : maltraiter de façon dégradante.
12.
le flot : le débordement ; l’abondance.
13.
incarcérer : emprisonner
14.
receler : cacher ; renfermer ; détenir.
15.
couver : en train de se développer, grandir et d’être mûr.
16.
le contingent : (der Jahrgang Wehrdienstpflichtiger)
17.
exorbitant : excessif ; exagéré.
18.
suspendre : arrêter (une procédure) ; interrompre.
19.
la rébellion : la révolte ; le soulèvement.
20.
clamer : crier, proclamer,
21.
l’ampleur : la grandeur; prendre de l’ampleur : devenir important.
22.
l’excrément : mélange de bout et d’ordures
23.
prudemment : (adv.) attentivement.
24.
le référendum :
le vote du peuple portant sur une affaire polémique.
Compréhension :
1.
Vrai ou
faux : mettez [V] pour vrai et [F] pour faux !
a.
Le débat public sur la torture a
nettement commencé après les aveux de deux anciens Généraux de l’armée
française. [ ___ ]
b.
Le général Paul Aussaresses était le
supérieur du général Jacques Massu. [ ___ ]
c.
Les aveux des deux généraux n’étaient
pas conformes. [ ___ ]
d.
Les « moyens » employés par
l’armée française (en Algérie) étaient contre les lois de la guerre. [ ___ ]
e.
Louisetta a été torturée par le général
Massu et le général Bigeard. [ ___
]
f.
C’est un médecin qui lui a sauvé la
vie. [ ___ ]
g.
Noui M'Hidi Abdelkader était une autre
victime de la torture en Algérie. [ ___
]
h.
C’est le gouvernement social démocrate
qui a donné le feu vert aux autorités françaises de pratiquer la torture en
Algérie. [ ___ ]
i.
François Mitterrand, le futur
président de la République, était en faveur d’une guerre contre les Algériens.
[ ___ ]
j.
Les témoignages des victimes prouvent
clairement la terrible pratique de la torture en Algérie. [ ___ ]
k.
Charles de Gaulle est devenu président
de la République en 1959. [ ___ ]
l.
Les fondateurs de l’OAS sont les mêmes
organisateurs de la tentative de putsch en avril 1961. [ ___ ]
2.
Répondez aux
questions suivantes :
a.
Quel est le nombre des « victimes
directes » du général Aussaresses ? Est-ce qu’il regrette ses
crimes ?
b.
Comment Louisetta était-elle tombée
dans les mains des généraux tortionnaires ?
c.
Pourquoi le gouvernement français n’a
jamais voulu céder l’Algérie ?
d.
Dans quel but a-t-on proposé la
suspension de la garantie des libertés individuelles ?
e.
Relevez les différents moyens de la
torture mentionnés dans le texte.
f.
À votre avis, quel était l’objectif
principal de l’OAS ? Quels sont les moyens utilisés par ses militants pour
achever cet objectif ?
g.
Est-ce que les auteurs de la tentative
de putsch ont été jugés ?
3.
Question de
réflexion :
La France a occupé l’Algérie en 1830, mais elle n’était en Tunisie et au
Maroc, les deux pays voisins de l’Algérie, qu’un demi siècle plus tard. Ces
deux derniers pays on accédé à l’indépendance en 1956, soit 6 ans avant
l’Agérie.
Quelles sont les raisons qui faisaient l’intérêt de la France en Algérie
beaucoup plus important qu’en Tunisie et au Maroc ?
4.
Tâche de
recherche :
Essayer à l’aide d’un moteur de recherche d’Internet quelconque de faire
mieux connaître le général Massu et le général Aussaresses. Mentionnez surtout
le sort de leur poursuite judiciaire.
La « brochure » de la torture :

Des
victimes exécutées dans une cellule de torture!!!!
©
Collection privée.

La tête
d'un combattant du FLN fixée sur le pare-chocs d'un camion blindé français,
près d'Aïn Beïda, dans le département de Constantine.
© Collection privée.

Une
jeune Algérienne mise à nu et emmenée par deux soldats français, appelés du
contingent, dans la région de Constantine (1960).
© Collection privée.

Les
cadavres ensanglantés de deux jeunes algériens,
à la sortie d'une salle de torture dans la région de Constantine (1960).
© Collection privée.

Une petite « pause »
entre les séances dures de la torture !!! © Collection privée.

Des
soldats français devant les cadavres de
combattants algériens, dans la région d'Aïn Beïda (avril 1959).
© Collection privée.
Le témoignage d’une victime de torture
SAÏD FERDI : « Un enfant dans la guerre »
SEUIL Pages 45 à 51
CHAPITRE 2
3 mars 1958, six heures : comme tous les
matins à la même heure, je sortis de la maison et pris le chemin de l'école,
mes livres sous le bras. Au bout d'une cinquantaine de mètres, je m'arrêtai
pour me laver dans un ruisseau. Autour de moi, tout était calme. Je commençai à
me laver. Soudain, je reçus un coup violent derrière la tête. Je restai une
dizaine de minutes par terre, à moitié assommé. Peu à peu, mes esprits me revinrent
et j'aperçus un soldat. A sa vue, j'eus terriblement peur. Il ramassa mes
livres, en ouvrit un, et me posa une question. Il parlait berbère et je
ne compris pas. Il me fit alors comprendre par gestes de marcher devant lui.
Nous parcourûmes quelque trois cents mètres à travers champs. Tous les dix pas,
il me donnait un coup de pied. Nous rejoignîmes un groupe de cinq hommes dont
un gradé. Celui-ci s'avança vers moi accompagné d'un interprète. Sa première
question fut :
-
As-tu vu quelqu'un courir par ici ?
-
Non, je sors juste de la maison. Je n'ai rien
vu.
-
Où vas-tu avec ces livres ?
-
A l'école.
-
Quel âge as-tu ?
-
Treize ans et demi.
-
Fais voir tes papiers.
-
Je n'en ai pas. Je suis trop jeune pour en
avoir.
-
Alors on t'amène à la caserne pour vérifier
ton identité.
Je me mis à protester,
disant :
-
Pourquoi m'emmenez-vous ? Je n'ai rien fait.
Avant même que j'aie achevé
ma phrase, le soldat qui m'avait arrêté s'avança vivement vers moi et dit en
arabe en me giflant :
-
Ta gueule, espèce de chien!
La
gifle fut si violente que mes oreilles en sifflèrent au moins deux heures. Dès
cet instant, je compris que ces sauvages n'avaient aucun sentiment et qu'avec
eux, il fallait 'attendre au pire. Il me fit asseoir. J’attendis deux heures,
le temps que la section qui était à la recherche d'un évadé fouille*
tous les alentours. Pendant cette attente, j'essayais d'imaginer ce qui allait
m'arriver. Mon gardien était en face de moi. De temps en temps, il me donnait
un coup de crosse* dans les épaules tout en me parlant, bien que je ne
comprenne rien.
Peu à peu, je ne fis plus
attention aux coups, tant la vue de cette brute* me terrifiait. Il avait
le crâne* rasé et portait de longues moustaches. Je n'avais jamais vu
quelqu'un de semblable. Il était encore plus horrible d'aspect qu’il ne l'était
dans son comportement. L'image diabolique de son visage restera toujours
vivante dans mon esprit. Enfin, le gradé* et les autres soldats furent
de retour, accompagnés d'une dizaine de civils qu'ils venaient de ramasser.
Leur arrivée me soulagea car le gardien cessa de me frapper et l'interprète, la
seule personne qui pouvait me comprendre, était revenu. Celui-ci, me voyant si
terrifié me réconforta* en me disant : « Tu seras relâché dès la
vérification de ton identité. Ils ne pourront pas te garder, tu es trop jeune.
» Ils nous dirigèrent vers la caserne, tout en me tenant à l'écart du groupe
des autres civils.
En effet, à cause de l'un de mes livres
contenant des chants patriotiques qu'on apprenait à l'école en secret, ils
semblaient me suspecter particulièrement. Au bout de huit cents mètres, nous
entrâmes dans la caserne. Tout m'y sembla étrange. Je ne comprenais pas les
militaires quand ils parlaient. A mes yeux, ils se ressemblaient tous. J'eus
tout de suite l'impression d'avoir pénétré dans un monde à part, monde de bêtes
sauvages, monde d'où je n'aurais aucune chance de sortir. Ils nous firent
asseoir le long d'un mur, espacés* les uns des autres de quelques
mètres. Un gardien nous empêchait de communiquer entre nous.
Le gradé qui nous avait arrêtés et
l'interprète emmenèrent un premier civil dans une pièce toute proche. Toutes
les vingt-cinq minutes, ils revenaient en prendre un autre, sans que les
précédents réapparaissent. Cela dura près de trois heures. J'étais le dernier quand,
vers midi, ils vinrent me chercher. Nous entrâmes dans la pièce qui ne
comportait qu'une table et trois chaises. On m'invita gentiment à m'asseoir. Le
chef s'assit en face de moi. Après qu'ils eurent échangé quelques paroles,
l'interprète me dit:
-
C'est l'heure de la soupe. On va t'amener à
manger et à boire. Nous, nous allons déjeuner. On se retrouvera après.
Il ajouta :
-
Ici, il ne faut pas avoir peur.
Il me demanda ce que je voulais boire et
manger, et me proposa du vin. Puis il quitta la salle et me laissa seul avec le
gradé. Celui-ci, me désignant du bout de sa canne*, me répétait avec un
sourire une parole que je ne comprenais pas, mais dont je me suis souvenu par
la suite et que j'ai traduite : « Toi, petit fellagha! » Il semblait si
gentil que je ne m'inquiétais pas. L'interprète m'apporta une gamelle*
de soupe et me dit en partant avec le gradé :
-
Essaie de te rappeler le nom des personnes
qui aident les révolutionnaires*. Penses-y bien, sinon tu auras des
ennuis.
Je restai seul près d'une heure, sans toucher
à la soupe et sans cesser de penser à ce qui allait se passer à leur retour.
Mais n'ayant rien fait, je ne pouvais croire qu'il puisse ni arriver quelque
chose. Ils revinrent et commencèrent à me questionner. Je restai sans rien
dire. L'interprète me mit en garde, disant qu'à cause de mon livre de chants
patriotiques imprimé en Egypte, j'étais assez compromis :
-
Dis tout ce que tu sais, alors il ne
t'arrivera rien.
Il avait une liste de noms
qu'il me lut, me demandant si je connaissais ces gens et dans l'affirmative,
ce que je savais d'eux. Je les connaissais presque tous, et le lui dis. Tout le
village les connaissait. Les Français les soupçonnaient de collaborer avec le
FLN.
Ils insistèrent longuement puis reconnurent
qu'effectivement je pouvais ne pas connaître leurs activités, mais ils me
demandèrent alors qui ramassait l'argent et qui annonçait les réunions. Je leur
dis n'en rien savoir, que je n'avais jamais assisté à une réunion, et expliquai
que, parce que j'étais trop jeune, les gens n'avaient pas confiance en moi et
ne me mettaient au courant de rien. Dès que j'eus ainsi répondu, le gradé se
dressa, se mit à frapper le sol avec une canne et à crier ce que l'interprète
me traduisait aussitôt :
-
Comment se fait-il que tu ne sois au courant
de rien alors que tu as deux frères qui sont avec le FLN ?
L'interprète ajouta :
-
Tu ferais mieux de dire quelque chose si tu
ne veux pas être torturé.
Comme je restais silencieux, le gradé s'excita
et commença à me donner des petits coups de canne sur la tête. Je répétai la
même réponse et les coups devinrent plus forts, de plus en plus forts. Soudain,
le sang se mit à couler. Voyant cela, il s'acharna* encore plus
violemment. Après deux heures de ce traitement, ils me laissèrent, couvert de
sang, me disant de réfléchir et qu'à leur retour, si je ne parlais pas, ils me
passeraient à la gégène. J'avais bien entendu parler comme de quelque chose
d'horrible de cette méthode de torture, mais je n'avais jamais imaginé que je
la subirais un jour. J'étais horrifié à la pensée d'être torturé alors que je
n'étais qu’un gosse. Une heure après, ils revinrent. D'office*, le gradé
me donna deux coups de canne et me demanda si j'étais décidé à parler.
-
Parler de quoi? Je ne connais personne,
répondis-je.
L'interprète dit alors :
-
Viens avec nous. Tu parleras de force.
Ils m'emmenèrent dans une petite cour voisine,
bordée par des cellules et par une pièce plus large située face à l'entrée.
Puis, dans celle-ci, au centre de laquelle il y avait une table en fer portant
des sangles*, l'interprète m'ordonna de me déshabiller, tout en
m'envoyant deux coups de pied. Je restai sans bouger. Ils se jetèrent sur moi.
Un instant après je me retrouvai nu sur la table, attaché par une ceinture à la
taille et une sangle à chaque membre. L'interprète me dit alors :
-
Décide-toi à parler avant qu'on commence.
Ils ne voulaient pas
admettre que je puisse ne rien savoir. Le gradé avait une boîte près de lui
d'où sortaient deux fils et sur laquelle était fixée une manivelle*. Il m'enroula*
l'extrémité de l'un des deux fils sur la verge*, puis tenant l'extrémité
de l'autre fil appuyée sur une de mes oreilles, il donna quelques tours de
manivelle. La douleur fut telle que je suffoquai* puis hurlai
horriblement. Il recommença l'opération plusieurs fois, déplaçant l'extrémité
du fil libre sur les diverses parties du visage et du corps. A chaque
interruption, il me posait une question. Comme je n'y répondais pas, il
recommençait.
Quand par la suite, et même bien des années
après, je repensais à cette scène, j'étais pris de tremblements*. La
séance fut interrompue au bout d'une vingtaine de minutes par l'arrivée d'un
homme coiffé* d'un képi*, qui s'adressa au gradé. Je ne
comprenais pas leurs paroles, mais je sentais que cet homme protestait contre
le traitement qu'on m'infligeait*. Il me détacha lui-même puis me mena
aux cuisines. J'avais la figure pleine de sang dû aux coups reçus et tout mon
corps tremblait. A la cuisine, je me lavai et il me proposa à manger. J'en
étais bien incapable. Il me conduisit alors dans son bureau où je me rendis
compte qu'il commandait la caserne. Il en était le capitaine. Dans
l'après-midi, deux gendarmes, que je connaissais de vue, vinrent à la caserne.
L'un deux, qui parlait parfaitement arabe, me posa quelques questions pour
vérifier mon identité, puis me dit :
- Ton père est venu nous rendre visite cet après-midi et nous signaler ta
disparition. Que veux-tu qu'on lui dise ?
Je demandai qu'on me laisse
partir et dis que je lui parlerais moi-même. Mais il me répondit:
-
Non, on te garde ici pour te protéger du FLN,
car il est question qu'ils ramassent tous les jeunes de ton âge pour les
envoyer en Tunisie ou les garder avec eux.
-
Ce n'est pas vrai. Laissez-moi partir. Ils ne
me feront rien.
-
Et tes frères ? Ils les ont bien pris avec
eux.
-
Mes frères ont plus de vingt ans et moi j'en
ai treize.
-
On va dire à ton père que tu es chez nous et
ne risques rien. Pour le moment, on te garde.
J'essayai de protester, mais en vain. Les
gendarmes partirent. Il était près de dix-sept heures. Le capitaine fit appeler
l'interprète et me dit On va t'emmener dormir. Nous reparlerons demain. Mais
dès maintenant, rassure-toi : tu ne seras jamais ni torturé, ni maltraité,
j'y veillerai moi-même. L'interprète m'emmena et m'enferma dans la pièce du bas
d'un mirador. En tout et pour tout, il y avait dans cette pièce une couche de
sable épaisse d'une dizaine de centimètres. Je m'assis et attendis. Dans la
soirée, je commençai à souffrir du froid et de la faim. J'essayai de dormir
pour me reposer de cette dure journée. Mais cela m'était impossible. J’étais la
proie de la frayeur* provoquée par ce terrible après-midi. Dès que je
repensais à la séance de la gégène, les tremblements me reprenaient. Je
souffrais aussi de la séparation d'avec mes parents que je n'avais encore
jamais quittés. Quand, malgré tout cela, je m'assoupissais*, un bruit me
réveillait. Toutes les deux heures, la relève des sentinelles* faisait
un vacarme épouvantable*, et toutes les vingt minutes, se produisait un
bruit de pas et de voix que j'ai su, par la suite, être le passage du gradé de
relève.
De surcroît*,
au cours de la nuit, la caserne fut harcelée* par le FLN. Pendant une
dizaine de minutes, deux mitrailleuses* de 12,7 mm et une dizaine
d'armes individuelles firent vibrer les murs de mon réduit*. J'avais
déjà entendu tirer, mais jamais de si près. Enfermé dans ce mirador, dans
l'obscurité, seul, ne sachant pas ce qui se passait, entendant courir, je fus
pris de panique. Au moindre bruit près de la porte, je croyais que l'on venait
me chercher. Je passai le reste de la nuit glacé de froid et de peur, attendant
le lever du jour. Vers huit heures, l'interprète entra avec un quart de café
que je bus, et qui me réchauffa un peu. Une heure plus tard, le capitaine me fit
conduire dans son bureau et m'annonça une nouvelle bouleversante:
-
Ton père est revenu nous voir ce matin. Il a
demandé de tes nouvelles. Nous lui avons répondu que tu restais avec nous et ne
voulais pas rentrer chez toi. Il a demandé à te voir et à te parler. J'ai
accepté. Mais prends garde, tu devras te conduire ainsi avec lui : tu lui diras
que tu as toi-même demandé à rester chez nous et que tu ne veux plus jamais
rentrer chez toi.
Je me mis à protester avec virulence*.
Après quelques minutes de discussion, ils me dirent que si je n'acceptais pas,
mon père aurait de graves ennuis. Je compris qu'il serait emprisonné, peut-être
torturé, ou même risquerait sa vie. A cause de cette menace, je finis par
accepter, sachant fort bien que mon père ne croirait jamais de telles paroles.
Mon visage couvert de traces de tortures lui révélerait d'ailleurs la vérité.
Le capitaine fit alors venir mon père dans la pièce. A son entrée, celui-ci, me
voyant dans cet état, resta quelques secondes figé de stupeur*. Il ne pouvait
plus parler et murmura quelques mots inaudibles*. Je n'avais jamais vu
mon père aussi bouleversé. Durant les dix minutes qu'on nous accorda sous la
surveillance de l'interprète, nous parlâmes très peu. L'émotion nous nouait
la gorge*...
Source : http://lewebduloch.free.fr/resistance/vauter/une/torture.htm
Vocabulaires :
1.
fouiller : chercher
2.
la crosse : le bâton
3.
la brute : la personne brutale
4.
le crâne : der
Schädel
5.
le gradé : un officier
portant un grade.
6.
réconforter : Consoler,
redonner
du courage,
de l'espoir.
7.
espacé : être séparés les uns des autres d’une
certaine distance.
8.
la canne : Bâton sur lequel on s'appuie
en marchant
9.
le révolutionnaire : le révolté.
10. s'acharner :
s'acharner sur une victime: la maltraiter sans arrêt.
11. d'office : sans raison précise.
12. la sangle : bande
plate
et
large
(de
cuir,
de
tissu,
etc.)
qui
sert
à
attacher.
13. la manivelle : die Kurbel
14. enrouler : aufwickeln
15. la verge : le
membre génétique masculin.
16.
suffoquer : étouffer, asphixier.
17. les
tremblements : die Erschütterungen
18. coiffé : être
coiffé de qqc : porter qqc sur la tête.
19. le képi : das Käppi
20.
infliger : faire subir,
faire souffrir.
21.
le mirador: la tour de garde.
22. la frayeur : la
peur extrême.
23. s’assoupir :
en train de tomber en sommeil.
24. les
sentinelles : la garde militaire.
25. épouvantable :
horrible, terrible, effrayant.
26. de surcroît :
de surplus
27. harceler :
(ici) importuner, gêner l’adversaire pour troubler son calme.
28. la
mitrailleuse : das Maschinengewehr
29. le réduit : petite
cellule
généralement sans lumière.
30. la virulence :
violence, véhémence.
31. figé de
stupeur : aussi : frappé de stupeur : verblüfft sein.
32. inaudible :
inécoutable (qu’on ne peut pas écouter.
33.
nouer la gorge : l'émotion/les sanglots leur ont noué la
gorge : ihre Kehle waren vor Rührung/vor
lautem Weinen wie zugeschnürt.
Exercice de
vocabulaire:
Retrouvez dans le texte les mots traduisant les termes
suivants :
a.
bewusstlos (P. 1) :
b.
die Orfeige (P. 2) :
c.
entflohener Häftling (P. 2) :
d.
die Umgebung (P. 2) :
e.
der Dolmetscher (P. 2) :
f.
das Blechnapf (P. 5)
g.
Ärger haben (P. 5) :
h.
erleiden (P. 8) :
i.
heulen, schreien (P. 9) :
j.
misshandeln (P. 11) :
k.
das Opfer (P. 11) :
l.
der Lärm (P. 11) :
m. erschütternd (P. 12) :
Questions de compréhension :
A-
Corrigez les fausses phrases suivantes :
a.
les soldats étaient à la recherche de Saïd ce matin-là.
b.
Saïd était particulièrement soupçonné car il était élève.
c.
Dans sa cellule, Saïd avait seulement peur de l’obscurité.
d.
L’entourage de la caserne était calme pendant cette nuit.
e.
Malgré tout, Saïd a pu quand même dormir cette nuit-là.
B-
Répondez aux questions suivantes :
a.
Pourquoi Saïd a-t-il du être emmené à la caserne militaire ?
b.
Pourquoi devrait-il être libéré après la vérification de son
identité ?
c.
À votre avis, pourquoi le capitaine de la caserne a-t-il
protesté contre le traitement brutal infligé à Saïd ?
d.
Quel est le chantage fait pas les militaires pour forcer Saïd à accepter
d’être gardé dans la caserne ?
e.
Pourquoi est-ce qu’on a insisté à garder Saïd dans la caserne ?
Savoir
plus !
Partisan armé combattant pour l'indépendance de son pays, de 1954 à 1962, en Algérie. Ce mot pluriel (donc
le singulier est ‘Fellag’) signifie dans le dialecte arabe du Nord d’Afrique le
révolté qui veut prendre ou récupérer quelque chose par force. Pendant les
guerres de libération en Tunisie, en Algérie et au Maroc, ce terme
correspondait aux maquisards vivant généralement dans les montagnes où ils sont
plus ou moins à l’abri de la ‘machine’ militaire coloniale.
Les berbères sont les
autochtones de l’Afrique du nord. Il subsiste une trentaine de millions de
berbérophones occupant des territoires plus ou moins vastes repartis sur une
dizaine de pays. Alors que l’appellation « berbère », qui vient du
latin barbarus, est le nom donné par les Romains à toutes les peules qui
leur étaient étrangers, les Berbères se désignent eux-mêmes par le terme d’Amazigh
qui signifie « homme libre ».
Minoritaires en Tunisie et en
Libye et n’occupant que quelques petits villages montagneux éloignés au sud, leur poids démographique est
plus important en Algérie (25% de la population entière) et surtout au Maroc
(40%).
Occupées par la même
puissance coloniale, la Tunisie et l’Algérie avaient toujours un destin
commun : la lutte pour l’indépendance.
Pendant leur longue
lutte de libération, les Tunisiens et les Algériens ne cessaient de s’entraider
et de se soutenir mutuellement. Ils
échangeaient souvent les combattants, armes et munitions, informations et
conseils. En outre, ils fournissaient des endroits de refuge les uns pour les
autres.
Pendant la guerre
d’Algérie, la Tunisie, devenue indépendante à partir de 1956, a servi d’arrière
base militaire pour les Algériens dans leurs combats ultimes contre la
colonisation française. Les événements sanglants de Sakiat Sidi Youssef, ville
tunisienne à la frontière algérienne, en sont toujours la preuve, lorsqu’en
1961, Algériens et Tunisiens ont combattu ensemble les soldats français venus à
la poursuite des maquisards algériens dans une vaine tentative d’étouffer la
révolution algérienne.
Dictionnaire du
cancre :
Le livre : c’est une
pièce justificative de révolte dans les mains des pauvres élèves algériens de
l’époque.
Le réduit : c’est une
pension militaire française où l’on est logé et nourri gratuitement !
La brute : c’est la
version naturelle et sans masque d’un être humain obsédé par la violence et
l’hostilité.
La guerre d'Algérie et la torture à travers la
presse: travail en équipes / analyse de documents authentiques / projets /
exposés / bilan en plenum
http://www.ph-ludwigsburg.de/html/2b-frnz-s-01/overmann/baf4/algerie/torture.htm

·
Formez des
équipes et préparez un exposé à partir des sujets tirés de la presse:
Liens pour l’exploitation de documents
authentiques
La torture, guerre d'Algérie 1954-1962. Dossier présenté par l'Association
Internet des droits de l'Homme
(http://www.droitshumains.org/faits_documents/algerie/index.html)
ou
Articles de presse sur la torture :
( http://www.ph-ludwigsburg.de/html/2b-frnz-s-01/overmann/baf4/algerie/torpr.htm
)
© Association Internet des droits de l'Homme
1962-2000/1 - 40 ANS APRÈS, L’EXIGENCE DE VÉRITÉ
Près de 40 ans après les accords d’Evian (18 mars 1962) - qui ont permis
l’accession de l’Algérie à l’indépendance -, la mémoire de la guerre d’Algérie
ressurgit en France pour les témoins et les acteurs de ce drame qui a duré de
1954 à 1962. L’histoire enfouie de la torture pratiquée par l’armée française a
ressurgi véritablement, en octobre 2000, à la suite de l’appel lancé par 12
anciens militants de la cause algérienne qui demandaient à l’Etat français de
reconnaître les crimes commis et de s’en excuser, comme il l’a fait pour ceux
de Vichy.
1. L’APPEL DE 12 INTELLECTUELS
Le 31 octobre 2000, douze intellectuels français, parmi lesquels Henri
Alleg, auteur de ”La Question”, et les historiens Madeleine Rebérioux, Pierre
Vidal-Naquet et Jean-Pierre Vernant, lancent un ”appel à la condamnation de la
torture durant la guerre d’Algérie”. Le 18 mai 2001, les ”Douze” rendent public
un second appel qui réitère leurs demandes après la publication du livre du
général Aussaresses.
2.JACQUES MASSU Déclarations
Jacques Massu, 92 ans, général du cadre de réserve. En 1957, commandant de
la 10e division parachutiste, chargée du rétablissement de l’ordre à Alger. Ses
déclarations au journal ”Le Monde”, juin et novembre 2000.
3. PAUL AUSSARESSES Déclarations
Paul Aussaresses, 82 ans, général du cadre de réserve. En 1957, commandant,
coordinateur des services de renseignement à Alger. Ses déclarations au
journal "Le Monde", novembre 2000.
4. 40 ANS APRÈS, L’EXIGENCE DE JUSTICE
Les ”aveux” du général Paul Aussaresses sont accablants. Les faits relatés
- tortures, exécutions sommaires et massacres de civils - peuvent-ils échapper
à toute poursuite pénale ? Est-il encore possible de juger aujourd’hui les
militaires qui se sont rendus coupables d’actes de torture ?
5. LES AVEUX DE PAUL AUSSARESSES - Mai 2001
Le général Paul Aussaresses, 83 ans, personnage central de la bataille
d’Alger en 1957, revendique, sans remords, dans un livre – ”Services spéciaux,
Algérie 1955-1957 ” – les tortures et les exécutions dont il fut l’organisateur
ou le protagoniste.
6. BOURDET et MAURIAC dénoncent la torture
1951 – 1554 ... Du "J'accuse" de Claude Bourdet [”France
Observateur”] à la condamnation de la torture par François Mauriac
[”L’Express”].
7. LES PROPOS DU GÉNÉRAL AUSSARESSES : condamnations et plaintes
Les réactions en France après les nouvelles révélations du général Aussaresses
sur les tortures et les exécutions sommaires pratiquées par l’armée durant la
guerre d’Algérie. Les plaintes déposées par les organisations de défense des
droits de l’homme et par Josette Audin.. Ouverture d’une enquête pour ”apologie
de crimes de guerre”.
Sites payants
http://www.lemonde.fr/dossier/0,5987,3212-3515--,00.html
Le Monde - Dossier sur la guerre d'Algérie et la torture
Le tabou des viols : Mohamed Garne, né d'un viol pendant la guerre
d'Algérie, reconnu comme victime - Le Monde 23.11.01 ; Le tabou du viol
des femmes pendant la guerre d'Algérie commence à être levé - Le Monde
11.10.01 ; "Dans l'esprit de nos parents, il aurait mieux valu que
nous soyons mortes" - Le Monde 11.10.01
Les militaires face à la torture: Le Monde 02.05.01 ; 03.05.01 ;
07.05.01 ; 14.06.01 ; 15.06.01 ; 28.06.01 ; 22.11.00
Les harkis : Pendant vingt ans, des familles ont été parquées
derrière les barbelés du camp de Bias - Le Monde 08.06.01 ; La
communauté harkie demande à la justice de reconnaître son drame de 1962 -
Le Monde 08.06.01
L'attitude de François
Mitterrand : Torture en
Algérie : que savait et qu'a fait François Mitterrand ? - Le Monde
12.05.01 ; Les hésitations du futur chef de l'Etat, militaire puis
fonctionnaire à Alger - Le Monde 05.05.01
http://www.lemonde.fr/article/0,5987,3212-3515-248587,00.html
Le procès de Paul Aussaresses :
Le général Aussaresses est cité
devant le tribunal de Paris pour "apologie de crimes de guerre". - Le
Monde 15.06.01 ; Le général Aussaresses jugé pour "complicité d'apologie
de crimes de guerre" - Le Monde 26.11.01 "Le général Paul Aussaresses
ne le cache pas : il ne regrette rien. D'abord parce que ce n'est pas son
style, ensuite parce qu'il estime qu'il fallait que quelqu'un fasse le sale
travail en Algérie… - Le Monde 27.11.01 ; Le Monde 14.12.01
·
Faites une
recherche sur le général Massu en
vous servant des moteurs de recherche français
(http://www.ph-ludwigsburg.de/html/2b-frnz-s-01/overmann/baf1) et exposez vos
résultats en plenum.
Des
extraits vidéo sur la guerre d’Algérie
http://www.ph-ludwigsburg.de/html/2b-frnz-s-01/overmann/baf4/algerie/algvideo.htm
La guerre d'Algérie à la télévision française - L'INA propose, à travers
les actualités françaises de l'époque, de découvrir ou de redécouvrir
l'attitude des médias français face à cette guerre qui, longtemps, n'a pas dit
son nom : des premiers événements (1954) aux accords d'Evian (1962).

Pour ou contre le foulard islamique à l'école
Revue de la Presse, No 11, novembre 2001, par Sonia Nowoselsky
Impasse. C’était en automne 1992. Encadré
par un foulard, le visage d’une adolescente,
Samira Kherouaa, 13 ans, était au cœur de l’actualité. Avec ses parents, la
jeune musulmane venait alors de gagner une bataille. Expulsée, deux ans plus tôt, d’un collège de Seine-Saint-Denis pour avoir refusé
d’ôter son voile en classe, elle y revenait, tête haute et voilée. Ainsi en
avait décidé le Conseil d’État.
L’affaire, comme la première du genre en
1989, avait fait du bruit. D’autres,
semblables, ont suivi - près de 400 entre 1994 et 1998. Si la circulaire Bayrou de 1994 interdit le port ostentatoire de signes
religieux à l’école, le problème n’est pas réglé
pour autant et divise
régulièrement les classes intellectuelle et politique françaises. Tandis que de nombreux chefs d’établissement ne veulent pas du
foulard islamique dans l’espace scolaire
au nom de la laïcité, les tribunaux administratifs, eux, ont
de plus en plus tendance à le tolérer au nom de la liberté d’expression. C’est l’impasse.
Laïcité, principe fondamental. En France, la
laïcité de l’enseignement public remonte
à 1882. Depuis cette date, l’école de la République est neutre, et le contenu des
programmes laïque, tout comme le personnel pédagogique du primaire et du secondaire.
Pression, propagande ou provocation de nature religieuse n’y sont pas
acceptées. Selon les récentes décisions
du Conseil d’État, le port du voile islamique n’est pas incompatible avec le
principe de la laïcité. A condition de
rester discret. Mais où sont les limites ? L’État, laïque depuis la « loi de séparation » de 1905,
« assure la liberté de conscience » et « garantit le libre exercice des cultes ».
Dans quelle mesure les religions ont-elles alors le droit de quitter la sphère du privé et d’être visibles aux yeux de tous ?
Pour le foulard à l’école, revendiquent d’abord le droit
à la différence, qui lui aussi fait partie des traditions républicaines de
liberté. L’école, disent-ils, est un lieu
où on devrait apprendre à accepter l’autre non l’exclure ; si son enseignement est laïc, elle n’a pas à imposer l’athéisme. La France, pays
multiculturel, devrait respecter les particularités
de toutes les religions pratiquées sur son sol. D’autant que l’islam est la deuxième religion de l’Hexagone.
Quelque 4 millions de musulmans, soit 7 % de sa population totale, y vivent.
Dont la moitié est de nationalité française.
Contre le foulard. Tolérance zéro chez les
féministes ou des intellectuels comme le philosophe Alain Finkielkraut. Le
voile symbolise l’oppression des filles
et des femmes musulmanes dans la vie publique et leur soumission complète à leurs familles. Incompatible avec le principe
de l’égalité des sexes, il est en outre
l’expression d’un extrémisme religieux : en Algérie, des femmes ont été assassinées par des islamistes parce
qu’elles avaient refusé de porter ce vêtement. Autoriser de le mettre en classe
est scandaleux : c’est menacer les
valeurs républicaines de liberté et
de laïcité. L’école doit permettre la coexistence
de tous les élèves dans une absolue neutralité. Sinon, c’est la porte ouverte à
tous les excès.
Que disent les jeunes voilées ? Leurs parents
ne les contraignent pas à porter le
foulard islamique, entend-on ici et là. Elles le feraient, au contraire, en
toute liberté. Ce qui est sûr, c’est que les jeunes musulmanes d’aujourd’hui
cherchent leur voie entre la culture
de leurs pères et celle de la France, où elles ont grandi. À certaines, il semble possible d’être citoyenne française à part entière tout en étant musulmane. D’occuper une vraie place
dans la société française tout en choisissant de porter le foulard par conviction religieuse.
Après le 11 septembre. Depuis les attentats à New
York et Washington le 11 septembre dernier, la question du foulard pourrait à
nouveau peser lourdement sur les écoles. La situation, au
quotidien, est délicate pour tous les acteurs : professeurs, élèves, chefs
d’établissement. La tolérance de tous est mise
à rude épreuve. Mais là encore, avec sa grande capacité d’intégration des
différences, le subtil principe de laïcité devrait être assez fort pour faire face à ces temps difficiles.
Sujets d’étude
1. Trouvez des synonymes pour « impasse »,
puis interprétez le terme dans le contexte.
2. Décrivez la « bataille » de Samira
Kherouaa. Y a-t-il eu des cas similaires auparavant ?
3. Pourquoi la circulaire Bayrou ne règle-t-elle pas
le problème ?
4. Expliquez les trois principes de la laïcité et
donnez-en des exemples.
5. Quelles actions religieuses sont rejetées ?
6. Quelles sont les garanties assurées par la loi de
séparation ?
7. Énumérez tous les arguments avancés en faveur du
port du voile. Donnez des exemples concrets.
8. Énumérez tous les arguments avancés en défaveur du
port du voile.
9. Formulez votre avis personnel par écrit.
Discussion
en plenum
10. En équipes, élaborez une liste avec des arguments
pour ou contre le port du voile pour entamer une discussion en classe.
11. A votre avis, peut-on être citoyen français à part
entière tout en étant musulmane et en portant le foulard par conviction
religieuse ?
12. Pourquoi, à votre avis, la situation reste
délicate pour les professeurs, les élèves et les chefs d’établissement ?
Organiser un débat.
Pour
aller plus loin :
13. Préparez un petit exposé sur la loi de séparation
de 1905 en exploitant des sites internet.
Vocabulaire
Le foulard islamique d. islamische Schleier/Kopftuch – impasse (f.) Sackgasse – encadré eingerahmt – adolescent/e Jugendliche/r – expulser qn de qc jdn. von etw. verweisen – Seine-Saint-Denis département de la région parisienne – refuser ablehnen, sich weigern – ôter h. : ablegen – voile (m.) Schleier – le Conseil d’État das höchste Verwaltungsgericht Frankreichs – genre (m.) Art – faire du bruit großes Aufsehehn erregen – circulaire (f.) Runderlass, François Bayrou damaliger Ministre de l’Éducation nationle – le port das Tragen, h. : das ostentative Zurschaustellen – signe (m.) h.: sichtbares Zeichen – régler un problème ein Problem lösen – pour autant deswegen – diviser spalten – tandis que während – le chef d’établissement (scolaire) der Schulleiter – espace (m.) Raum – (le principe de) la laÎcité das Prinzip der Trennung von Staat und Kirche („la laÎcité, c’est-á-dire l’État neutre entre les religions“, Ernest Renan) – le tribunal administratif das Verwaltungsgericht – la liberté d’expression (f.) die Meinungsfreiheit – remonter à von etw. datieren – neutre gem. das Schulwesen respektiert die Religionen und ist unparteilich – contenu (m.) Inhalt – laïc, -que religionsfrei – le primaire die Grundschule – pression (f.) (gesellschaftlicher, sozialer) Druck – récent jüngst – décision (f.) Entscheidung, h.: Urteil – incompatible avec qn unvereinbar mit einer Sache – à condition de rester discret vorausgesetzt, es (das Tragen) bleibt unauffällig – la loi de séparation (de l’État et de l’Église) – assurer la liberté de conscience die Gewissensfreiheit garantieren – le libre exercice des cultes die freie Ausübung der Religionen – quitter verlassen – visible sichtbar – revendiquer geltend machen – le droit à la différence das Recht auf das Anderssein – lieu (m.) Ort – exclure ausschließen – imposer aufzwingen, durchsetzen – particularité (f.) Eigenart, Spezifität – d’autant que zumal – l’Hexagone (m.)das Sechseck, gem.: Frankreich – oppression (f.) Unterdrückung – soumission (f.) Unterwerfung – en outre außerdem – assassiner ermorden – menacer bedrohen, gefährden – valeur (f.) Wert – coexistence (f.) Nebeneinaderbestehen, -leben – contraindre zwingen – voie (f.) Weg – être citoyen/enne francais/e à part entière frz. Staatsbürger/in mit allen Rechten und Pflichen sein – conviction (f.) Überzeugung – peser sur qc auf einer Sache lasten – mettre qc à rude épreuve (f.) etw. auf eine harte Probe stellen – faire face à qc h.: einer Sache gewachsen sein.
Les massacres du 17
octobre 1961
(Pont parisien en octobre 1961)
5 octobre
1961 communiqué
du préfet de police Maurice Papon
Dans le
but de mettre un terme sans délai aux agissements criminels des terroristes,
des mesures nouvelles viennent d'être décidées par la préfecture de police. En
vue d'en faciliter l'exécution, il est conseillé de la façon la plus pressante
aux travailleurs algériens de s'abstenir de circuler la nuit dans les rues de
Paris et de la banlieue parisienne, et plus particulièrement de 20h30 à 5h30 du
matin. (...)
D'autre
part, il a été constaté que les attentats sont la plupart du temps le fait de
groupes de trois ou quatre hommes. En conséquence, il est très vivement
recommandé aux Français musulmans de circuler isolément, les petits groupes
risquant de paraître suspects aux rondes et patrouilles de police. Enfin, le
préfet de police a décidé que les débits de boissons tenus et fréquentés par
les Français musulmans d'Algérie doivent fermer chaque jour à 19 heures .
Ce qui s'est passé le 17 octobre 1961
par Charlotte Nordmann
http://17octobre1961.free.fr/pages/Histoire.htm
Les événements du 17 octobre 1961 ont longtemps été
frappés d'un oubli presque entier. Longtemps, nul ne semblait savoir qu'avait
eu lieu en 1961 une manifestation de masse d'Algériens à Paris, ni qu'elle
avait été réprimée avec une extrême violence. Il importe de déterminer les
raisons de cet oubli, mais aussi de comprendre comment il a pu être, depuis les
années 1980, progressivement et partiellement dissipé . Ce n'est qu'à cette
condition qu'il sera possible de rendre raison de l'ambiguïté de la "mémoire
officielle" du 17 octobre 1961 qui se construit actuellement.
1. Le contexte
En 1961, la nécessité d'une solution négociée au conflit algérien s'est
imposée. Des négociations ont été officiellement ouvertes entre le gouvernement
français et le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne le 20 mai
1961. Il est hors de doute pour les participants que les négociations
aboutiront à l'institution d'un État algérien indépendant : les discussions
portent sur les conditions exactes de l'indépendance. Et pourtant c'est à
partir de l'été 1961 qu'eurent lieu les plus terribles violences que connut le
territoire métropolitain pendant la Guerre d'Algérie. C'est cette contradiction
que met en évidence l'examen des faits qui ont conduit aux massacres du 17 octobre
1961.
En 1961, Maurice Papon est préfet de police de Paris. Nommé à ce poste en 1958
sous la IVème République, il y a été maintenu par le président Charles de
Gaulle sous la Vème. Lorsqu'en 1958 M. Papon est nommé préfet, à la suite de
violentes manifestations de policiers parisiens, sa recommandation est "
l'efficacité " dont il a fait preuve lors de son mandat de préfet à
Constantine. De 1956 à 1958, en tant que préfet et IGAME pour les départements
de l'Est algérien, il a instauré un système de répression dans lequel la
torture est systématique, les exécutions sommaires courantes. Lorsqu'il est
nommé préfet de police à Paris en 1958, il répond à une campagne d'attentats
menés en métropole par le F.L.N. en organisant des rafles massives de "Français
musulmans d'Algérie ". Les violences à l'encontre de la population
nord-africaine de Paris s'institutionnalisent : le préfet de police crée la
Force de police auxiliaire, constituée de harkis, qui pratique la torture ; il
fait ouvrir le Centre d'Identification de Vincennes, où peuvent être internés,
sur simple décision administrative, sans jugement, les Nord-Africains "
suspects". M. Papon va jusqu'à instaurer, le 1er septembre 1958, un
couvre-feu pour les Nord-africains. Boycotté par le F.L.N., il tombe peu à peu
en désuétude. Au cours des opérations de police, des internements, des rafles
et des "contrôle" par les harkis, des hommes disparaissent. De
nombreuses plaintes sont déposées, pour torture, pour meurtre ; malgré
l'accumulation de témoignages accablants, malgré les constatations de sévices
par des médecins, malgré le nombre de disparitions, aucune plainte n'aboutira.
Toute la population nord-africaine de la région parisienne souffre de ces
rafles systématiques et de la violence des harkis qui patrouillent dans les
quartiers qu'elle habite, par exemple dans le 18ème ou le 13ème
arrondissement.
Ces violences s'ajoutent à la condition extrêmement dure qui est faite par
ailleurs aux travailleurs nord-africains en métropole. Dans leur très grande
majorité, ce sont des célibataires que de grandes firmes industrielles
françaises ont fait venir par contingents : la France manque de main d'œuvre et
les populations rurales d'Algérie ou du Maroc constituent une force de travail
docile. Ils vivent dans des hôtels à Paris ou dans des bidonvilles, comme à
Nanterre. La surpopulation et l'isolement forcé qu'ils subissent tiennent à la
fois à leur pauvreté et au refus des propriétaires français de leur louer des
appartements. Les Algériens " immigrés " en métropole sont très
strictement encadrés par le F.L.N. Cela signifie en particulier que tous sont
contraints de cotiser - ceux qui refusent risquent la mort.
2. D'août 1961 au
couvre-feu d'octobre
En août 1961, les rafles et les perquisitions
s'intensifient, les violences et les détentions arbitraires, au faciès, se
multiplient. Ce redoublement de l'offensive policière se produit alors que le
F.L.N. a cessé ses attentats à Paris et en banlieue depuis plusieurs semaines.
Les attentats de l'O.A.S. deviennent au même moment de plus en plus nombreux,
visant parfois des hôtels où vivent des Algériens. Fin juillet 1961, les
négociations entre le gouvernement français et le G.P.R.A. ont achoppé sur la
question du Sahara, la France contestant la souveraineté du futur État algérien
sur cette région. En août 1961, le président Charles de Gaulle est prêt à céder
sur cette question d'importance pour relancer les négociations. Il entend en
même temps être en position de force pour négocier. C'est le sens de son geste
lorsque, fin août 1961, il démet de ses fonctions le Garde des Sceaux Edmond
Michelet, favorable depuis longtemps à la négociation avec le F.L.N. Il cède
ainsi à la pression de son Premier ministre Michel Debré, lequel est
profondément partisan de l'Algérie française. En renvoyant Edmond Michelet, il
signifie qu'il accepte le durcissement de la répression contreles
« Français musulmans d’Algérie ».
Le F.L.N. décide, fin août 1961, de reprendre sa campagne d'attentats en
métropole. Les policiers sont visés ; onze d'entre eux seront tués et dix-sept
autres blessés de la fin août au début octobre 1961. A la suite de ces
attentats, trois organisations syndicales de policiers, dont la principale, se
constituent en un " Comité permanent de coordination et de défense "
et exigent du pouvoir des exécutions de condamnés à mort et un couvre-feu pour
les Nord-africains A partir de septembre 1961, des rafles massives sont
organisées. Au cours de ces rafles, des personnes disparaissent. C'est aussi à
partir de septembre que l'on commence à entendre parler de cadavres de
Nord-africains retrouvés dans la Seine. A la pression des policiers, qui
parlent de " se faire justice soi-même ", M. Papon répond par un
discours sans ambiguïté : le 2 octobre, aux obsèques d'un policier, il déclare:
" Pour un coup rendu, nous en porterons dix ", puis, plus tard, il
assure les policiers que, s'ils tirent les premiers, ils seront " couverts
". Le 5 octobre, il instaure un couvre-feu pour les " Français
musulmans d'Algérie ". Malgré les dénégations du ministre de l'Intérieur,
ce couvre-feu raciste institutionnalise la confusion entre
« Algérien » et criminel.
3. La manifestation
Le F.L.N. décide d'organiser un boycott du
couvre-feu. Une circulaire du 7 octobre met fin à la campagne d'attentats en
métropole : il s'agit par ce boycott de changer entièrement de stratégie et de
renverser l'opinion publique française. Alors que les attentats s'inscrivaient
dans une logique de clandestinité et de guerre, le boycott du couvre-feu doit
prendre la forme d'une manifestation pacifique de masse, au grand jour. La
manifestation doit avoir lieu dans tout Paris, le long des artères principales
de la ville. Tous doivent y participer, les familles entières. Les manifestants
ont la consigne de ne répondre à aucune provocation, à aucune violence ; des
cadres du F.L.N. les fouillent avant la manifestation pour s'assurer qu'ils
n'ont rien qui puisse servir d'arme. Tous les Algériens de la région parisienne
doivent participer à la manifestation, sous la contrainte si nécessaire : il
s'agit non seulement pour la Fédération de France du F.L.N. de démontrer son
emprise sur les Algériens en métropole, mais aussi de faire exister aux yeux
des Français le peuple algérien. A l'institutionnalisation de l'arbitraire et
du racisme, il faut répondre par la revendication d'une existence politique.
Les dirigeants de la Fédération de France estiment que la répression qui ne
peut manquer de s'abattre sur les manifestants mettra en lumière la violence du
pouvoir et la légitimité de la lutte du peuple algérien pour son indépendance.
Au matin du mardi 17 octobre, la police sait
qu'une manifestation de masse se prépare ; des cars de police quadrillent la
ville, des policiers cernent les bouches de métro aux portes de Paris, prêts à
arrêter les manifestants. Aux portes de Paris, à la sortie des métros Étoile,
Opéra, dans les couloirs de la station Concorde, sur les Grands Boulevards, les
manifestants seront systématiquement matraqués, à coups de crosse, de gourdin,
de bâton, souvent jusqu'à ce qu'ils s'effondrent. Les policiers frappent au
visage, au ventre, des manifestants qui ne font montre à aucun moment d'aucune
violence ni d'aucune résistance. Sur le boulevard Bonne-Nouvelle, au pont de
Neuilly, au Pont-Neuf d'Argenteuil et en d'autres lieux, les policiers tirent
sur les manifestants. Sur les ponts aux portes de Paris et sur le pont
Saint-Michel, des hommes sont précipités à la Seine. En plein Paris et pendant
plusieurs heures se déroule une véritable chasse au faciès, à laquelle la
population parisienne assiste et collabore même parfois. Le préfet de police M.
Papon suit toutes les opérations et se rend lui-même à l'Etoile, pour constater
leur " bon déroulement ". Il a aussi connaissance de toutes les
liaisons radio de la police. Il sait donc que de faux messages d'information
circulent selon lesquels des policiers auraient été tués. Il ne les démentira
pas.
Plus de dix mille Algériens sont interpellés. Ils sont internés au palais des
Sports, au Parc des Expositions, au stade de Coubertin, au Centre
d'Identification de Vincennes, pendant près de quatre jours. Quatre jours
pendant lesquels les violences continuent. A leur arrivée, les manifestants
sont systématiquement battus. Dans l'enceinte des lieux d'internement, on
assiste à des exécutions et nombreux sont ceux qui meurent de blessures non
soignées. Au lendemain de la manifestation, le bilan officiel est de deux morts
algériens. Il fait état de " tirs échangés " entre la police et les
manifestants. Malgré les efforts de quelques parlementaires, le gouvernement
empêche la création d'une commission d'enquête. Aucune des plaintes déposées
n’aboutira.
S'il n'est pas possible de déterminer exactement
combien d'Algériens furent tués le 17 octobre 1961 et les jours qui suivirent,
il reste que le chiffre de plusieurs centaines de morts, avancé par J-L.
Einaudi dans son livre La Bataille de Paris à partir de l'étude de
registres de cimetières, de témoignages et de documents internes du F.L.N., est
le plus vraisemblable. De nombreuses archives administratives qui auraient été
essentielles au dénombrement des victimes ont aujourd'hui disparu. Ceci
explique pourquoi le rapport Mandelkern - commandité par le gouvernement et
rendu public en 1998 - et le livre de J-P. Brunet, qui tous deux se fondent sur
les archives existantes de la préfecture de Police, concluent à un nombre de
morts bien inférieur - autour d'une quarantaine. Le rapport Mandelkern reprend
du reste à son compte la version selon laquelle des tirs auraient été échangés
entre les manifestants et la police.
L'oubli et la mémoire
par Charlotte Nordmann et
Jérôme Vidal
1. La censure étatique
L'oubli qui a frappé la journée du 17 octobre 1961 est-il dû à la censure
organisée par le pouvoir ? C'est une explication que l'on a souvent invoquée ;
et au regard du nombre des saisies et des interdictions de publication, elle
semble justifiée. Le gouvernement chercha à imposer le silence sur la terrible
répression qui frappa ce jour là les Algériens. Au lendemain de la
manifestation, le bilan officiel est de trois morts. Pour maintenir cette
version, le gouvernement doit faire taire ceux qui la contesteraient. Le 17
octobre même, on interdit aux journalistes d'être présents. Les quelques images
de télévision qui existent sont dues à des télévisions étrangères. Ceux qui
tentent malgré tout de prendre des photos voient leur matériel détruit. Les
saisissantes photos prises par Elie Kagan durent l'être clandestinement. Les
lieux d'internement restèrent interdits aux journalistes pendant les quatre
jours que dura la détention des Algériens ; les seuls témoignages qui les
décrivent sont dus aux manifestants eux-mêmes, à des médecins, à des militaires
ou à des appelés.
Le journal Vérité-Liberté, qui dénonce les massacres et reproduit des
témoignages, en particulier un tract de policiers dénonçant la violence extrême
de la répression, est immédiatement saisi sur ordre du préfet de police M.
Papon. Fin 1961, le livre Ratonnades à Paris, de P. Péju, est saisi lui aussi.
Le film de J. Panijel, Octobre à Paris, qui reconstitue la manifestation à
partir des photos de E. Kagan et de témoignages d'Algériens, est saisi par la
police lors de sa première projection, en octobre 1962. Malgré les efforts de
certains parlementaires, le gouvernement empêche la création d'une commission
d'enquête sur les crimes du 17 octobre et des jours suivants. Aucune des
poursuites judiciaires engagées, aucune des plaintes déposées n'a non plus
abouti. Aucun policier ne sera condamné pour les crimes commis, aucun
responsable politique n'aura à en répondre. Il ne fait pas de doute que le
gouvernement a tout mis en œuvre pour s'assurer du recouvrement des crimes du
17 octobre 1961.
La censure ne semble pourtant pas suffire à expliquer l'oubli du 17 octobre, si
l'on considère en particulier ce qui a été écrit dans la presse dans les jours
qui ont suivi les massacres : beaucoup de choses ont été sues et portées à
l'attention du public. L'oubli du 17 octobre ne s'explique donc pas simplement
par un défaut de connaissance. En effet, si dans un premier temps chacun des
journaux adopte un discours correspondant à sa position politique, moins d'une
semaine après les faits, tous s'accordent pour dénoncer les violences
policières. Au lendemain de la manifestation, seuls L'Humanité et Libération
dénoncent la violence de la répression ; Le Monde et La Croix,
se voulant neutres, relaient la version officielle de " heurts " avec
la police tandis que Le Figaro et France-Soir affirment que ce
sont les manifestants, " fanatisés " ou " manipulés " par
le F.L.N., qui se sont rendus coupables de violences à l'encontre des
policiers. Mais dans la semaine qui suit la manifestation, à mesure que les
témoignages affluent, un consensus se dégage dans la presse : tous en viennent
à dénoncer les " violences à froid " dont ont été victimes des
manifestants pacifiques. La plupart des journaux publient des enquêtes sur le
bidonville de Nanterre. Tous font état des corps que l'on retrouve
quotidiennement dans la Seine. La presse n'a donc pas été silencieuse : elle a
su l'essentiel des faits et en a traité publiquement, malgré la censure.
Presque immédiatement après la manifestation, les violences terribles
auxquelles elle a donné lieu ont été, pour une part essentielle, rendues
publiques. La raison de l'oubli du 17 octobre 1961 doit donc être cherchée
ailleurs que dans la censure organisée par l'Etat.
2. "L'oubli" de la Guerre d'Algérie
Un premier élément de réponse s'impose : le 17 octobre 1961 a d'abord été
oublié au même titre tous les crimes de la Guerre d'Algérie. Ce ne sont pas
seulement les violences du 17 octobre 1961 qui ont longtemps été recouvertes
d'une chape de silence et d'oubli, c'est l'ensemble des crimes de la police et
de l'armée française pendant cette " opération de maintien de l'ordre
". En effet, la guerre, qui dura près de dix ans, a déchiré les Français
et, lorsque la paix est enfin conclue, c'est sur un oubli collectif autant
qu'individuel que se reconstruit l'unité de la nation française. Le conflit a
profondément divisé le pays : quelle unité aurait pu se dégager entre les
colons prêts à commettre des attentats pour conserver une Algérie française,
ceux dont l'Algérie est simplement le pays, qui y ont toujours vécu, entre les
Français de la métropole qui désirent avant tout la paix et acceptent par conséquent
que l'indépendance soit accordée à l'Algérie et ceux qui prennent parti pour
l'indépendance et s'engagent à des degrés divers au côté du F.L.N. ? A cette
division on n'a su opposer que le silence et l'oubli, individuel comme
étatique. Combien d'appelés, contraints pendant la guerre à commettre les pires
violences, n'ont trouvé de " solution " à ce déchirement intérieur
que dans le silence ? L'indépendance proclamée, le gouvernement édicte la loi
d'amnistie : aucun des crimes commis au titre de la poursuite de la guerre ne
pourra faire l'objet de sanctions pénales.
Bibliographie: http://17octobre1961.free.fr/pages/dossiers/biblio.htm#livre
Témoignages: http://17octobre1961.free.fr/pages/Temoin-Docu.htm
Accords d'Évian
Le général de Gaulle qui a mis à profit les événements d'Alger pour revenir au
pouvoir en France reprend en main l'armée, puis prépare lentement l'opinion à
des négociations avec le F.L.N. Celles-ci s'engagent en 1960 et, malgré la
résistance désespérée des partisans de l' " Algérie française "
regroupés dans l'Organisation de l'Armée Secrète (O.A.S.), elles aboutissent en
mars 1962 aux accords d’Évian.
1 -
L'Etat algérien exercera sa souveraineté pleine et entière à l'intérieur et à
l'extérieur.
Cette souveraineté
s'exercera dans tous les domaines, notamment la défense nationale et les
affaires étrangères. L'État algérien se donnera librement ses propres
institutions et choisira le régime politique et social qu'il jugera le plus
conforme à ses intérêts. Sur le plan international, il définira et appliquera
en toute souveraineté la politique de son choix (...)
L'État algérien souscrira
sans réserve à la Déclaration universelle des droits de l'homme et fondera ses
institutions sur les principes démocratiques et sur l'égalité des droits
politiques entre tous les citoyens sans discrimination de race, d'origine ou de
religion. Il appliquera, notamment, les garanties reconnues aux citoyens de
statut civil français.
2 -
Des droits et libertés des personnes et de leurs garanties.
Dispositions communes :
nul ne pourra faire l'objet de mesures de police ou de justice, de sanctions
disciplinaires ou d'une discrimination quelconque en raison d'opinions émises à
l'occasion des événements survenus en Algérie avant le jour du scrutin
d'autodétermination ; d'actes commis à l'occasion des mêmes événements avant le
jour de la proclamation du cessez-le-feu. Aucun Algérien ne pourra être
contraint de quitter le territoire algérien, ni empêché d'en sortir.
Dispositions concernant
les citoyens français de statut civil de droit commun : dans le cadre de la
législation algérienne sur la nationalité, la situation légale des citoyens
français de statut civil de droit commun est réglée selon les principes
suivants. Pour une période de trois années à dater du jour de
l'autodétermination, les citoyens français de statut civil de droit commun :
nés en Algérie et justifiant de dix années de résidence habituelle et régulière
sur le territoire algérien au jour de l'autodétermination : ou justifiant de
dix années de résidence habituelle et régulière sur le territoire algérien au
jour de l'autodétermination et dont le père ou la mère né en Algérie remplit,
ou aurait pu remplir, les conditions pour exercer les droits civiques; ou
justifiant de vingt années de résidence habituelle et régulière sur le
territoire algérien au jour de l'autodétermination, bénéficieront, de plein
droit, des droits civiques algériens et seront considérés, de ce fait, comme
des nationaux français exerçant les droits civiques algériens (...)
Au terme du délai de
trois années susvisé, ils acquièrent la nationalité algérienne par une demande
d'inscription ou de confirmation de leur inscription sur les listes électorales
; à défaut de cette demande, ils sont admis au bénéfice de la convention
d'établissement (...)
3 -
De la coopération entre la France et l'Algérie.
Les relations entre les
deux pays seront fondées, dans le respect mutuel de leur indépendance, sur la
réciprocité des avantages et l'intérêt des deux parties.
L'Algérie garantit les
intérêts de la France et les droits acquis des personnes physiques et morales
dans les conditions fixées par les présentes déclarations. En contrepartie, la
France accordera à l'Algérie son assistance technique et culturelle et
apportera à son développement économique et social une aide financière
privilégiée. »
Extrait de Jacques Dalloz, "Textes sur la décolonisation", PUF,
Paris, 1989
Sujets d'étude
Les accords d‘Evian
§ Der 19. März 1962 – ein Datum, das in die französische Geschichte einging, denn an diesem Tag wurde der Krieg mit Algerien offiziell beendet. Einen Tag zuvor wurden die Verträge von Evian unterzeichnet, die in der Praxis allerdings kaum Anwendung fanden.
L’an dernier, dans une petite ville
de l’Ardèche, mon attention avait été attirée par le nom d’une rue adjacente de
l’avenue principale : « Rue du 19 mars 1962. » En ma qualité de
pied-noir je n’avais pas besoin d’explication mais j’avais cependant posé
innocemment la question à sept ou huit personnes en demandant de quoi il
s’agissait et que signifiait cette date : « Mais, mon cher monsieur,
c’est la fin de la guerre d’Algérie. » Pauvre peuple de France, qui croit
que la guerre a existé alors que, pour tous les gouvernements qui se sont
succédé de 1954 à 1962, la guerre d’Algérie n’a jamais eu lieu car il ne s’est
toujours agi que « d’opérations de maintien de l’ordre ». Eh oui...
Les accords d’Evian furent en réalité conclus le 18 mars pour un cessez-le-feu
proclamé le 19, accords assortis de déclarations de principe relatives à
l’autodétermination. Ce que toutes les personnes interrogées dans cette petite
ville ignoraient, et j’ai constaté que la plupart des Français l’ignorent
également, c’est que les accords d’Evian ne furent jamais appliqués.
Mais que disaient ces fameux
accords ? Voici, à titre d’information, le texte intégral de la
déclaration générale. Il n’est pas long et mérite d’être cité : « Le
peuple français a, par référendum du 8 janvier 1961 reconnu aux Algériens le droit de choisir, par voie d’une
consultation au suffrage direct et universel, leur destin politique par rapport
à la République française. Les pourparlers qui ont eu lieu à Evian du 7 au 18
mars 1961 entre le gouvernement de la République et le F.N.L. ont abouti à la
conclusion suivante : un cessez-le-feu est conclu. Il sera mis fin aux
opérations militaires et à la lutte armée sur l’ensemble du territoire algérien
le 19 mars. Les garanties relatives à la mise en œuvre de l’autodétermination
et l’organisation des pouvoirs publics en Algérie pendant la période
transitoire ont été définies d’un commun accord. La formation, à l’issue de
l’autodétermination, d’un État indépendant et souverain paraissant conforme aux
réalités algériennes et, dans ces conditions, la coopération de la France et de
l’Algérie répondant aux intérêts des deux pays, le gouvernement français estime
avec le F.N.L. que la solution de l’indépendance de l’Algérie en coopération
avec la France est celle qui correspond à cette situation. Le gouvernement et
le F.N.L. ont donc défini d’un commun accord cette solution dans des
déclarations qui seront soumises à l’approbation des électeurs lors du scrutin
d’autodétermination. » Les accords portent la date du 18 mars 1962.
C’est le général de Gaulle qui, le
16 septembre 1959, substitua au postulat de « l’Algérie française »
la formule « d’autodétermination ». Cette base nouvelle devait
permettre la discussion. Ce qui ne signifiait pas la fin des combats, bien au
contraire. Dix mois plus tard, le 14 juin 1960, le général de Gaulle offre
« aux dirigeants de la rébellion » de venir en France « trouver
une issue honorable aux combats ». Le premier contact officiel entre le
gouvernement français et le F.N.L. a lieu à Melun en juin-juillet. Le temps
passe. La situation devient de plus en plus pénible et, dans certains secteurs,
les « opérations » sont de plus en plus meurtrières. Peu de temps
après le référendum du 8 janvier 1961, en février exactement, Georges Pompidou
prend secrètement contact en Suisse avec le F.N.L. Puis des conversations ont
lieu à Evian en mai-juin et à Lugrin en juillet. Mais ces négociations
échouent. Pourquoi ? Parce que le F.N.L. voulait que soient prises en
compte deux revendications : la reconnaissance du Sahara comme territoire
algérien et l’unité du peuple, ce dernier point signifiant le refus d’un statut
spécial pour les Européens. Il faudra attendre plusieurs mois pour qu’en 1962
de nouveaux pourparlers aient lieu aux Rousses, dans le Jura, et enfin à Évian.
Cette longue attente aura été marquée par deux déclarations du général de
Gaulle : la première, le 5 septembre 1961, reconnaissant que le Sahara
était algérien, la seconde, le 5 février 1962, renonçant à créer pour les Européens
une minorité institutionnelle. Les deux principaux obstacles étant levés, les
discussions pouvaient commencer. Il était clair désormais que les négociations
ne pouvaient déboucher que sur l’indépendance totale de l’Algérie.
parallèlement à la déclaration générale des accords d’Evian, il y avait des
précisions et des clauses particulières pour leur application. Ainsi des
garanties étaient prévues pour les intérêts militaires de la France à
Mers-el-Kébir, pour ses intérêts pétroliers au Sahara, et surtout des garanties
pour les Français qui resteraient en Algérie après l’indépendance. deux régimes
étaient prévus. L’un pour les Français qui, pendant une période transitoire de
trois ans, ne seraient pas en situation de bénéficier des droits civiques algériens
ou les Français qui, passé ce délai de trois ans, ne voudraient pas opter pour
la nationalité algérienne : il existait pour cette catégorie de Français
le principe d’une convention d’établissement. L’autre régime était réservé aux
Français prétendant à la jouissance des droits civiques algériens ; cette
jouissance garantissait le respect des particularités culturelles, religieuses,
linguistiques ; l’institution des droits politiques dans des assemblées
avec représentation proportionnelle, le respect de certains droits juridiques
liés au statut personnel de cette minorité française.
De telles perspectives étaient
séduisantes en théorie. Dans la pratique, elles ne furent jamais appliquées.
D’un côté, l’Algérie indépendante et souveraine n’avait plus à se soucier des
éventuels intérêts particuliers de la France à Mers-el-Kébir et au Sahara, d’un
autre côté, ni le général de Gaulle ni son gouvernement n’avaient prévu que la
minorité française, qui dépassait largement le million, refuserait de rester en
Algérie. Après la signature des accords d’Evian, c’est par centaines de
milliers que les Français quittèrent l’Algérie. Dès lors, les accords
devenaient inutiles. Les raisons pour lesquelles les Français ne restèrent pas
en Algérie sont indépendantes des accords d’Evian. Ces fameux accords furent
pour certains le dénouement d’un long cauchemar et pour d’autres le triste
symbole de ce que peut être la honte en politique.
Georges
Beuchard, Écoute 21
|
adjacent,
e |
angrenzend |
innocemment |
Arglos |
|
se
succéder |
aufeinander folgen |
le
maintien |
Aufrechterhaltung, Erhalt |
|
les
accords, m |
Vereinbarungen, Verträge |
le
cessez-le-feu |
Waffenstillstand |
|
la déclaration de principe |
Grundsatzerklärung |
relatif, ve à |
in Bezug auf, betreffend |
|
l’autodétermination (f.) |
Selbstbestimmung |
à titre d’information |
als, zur Information |
|
le référendum |
Volksentscheid |
par voie de |
auf dem Wege |
|
au suffrage direct et universel |
mit direkter und allgemeiner Wahl |
les pourparlers (m.) |
Verhandlungen, Besprechungen |
|
F.L.N. le Front de Libération National |
algerische Befreiungsfront |
aboutir à |
führen zu |
|
transitoire,- |
Übergangs- |
à l’issue de |
am Ausgang von |
|
estimer |
schätzen, der Meinung sein |
soumettre qc à |
unterbreiten |
|
l’approbation (f.) |
Billigung |
le scrutin |
Wahlgang |
|
substituer qc à qc |
etw. durch etw. ersetzen |
le postulat |
Forderung |
|
prendre en compte |
in Betracht ziehen, berücksichtigen |
la revendication |
Forderung |
|
déboucher sur |
münden in, führen zu |
bénéficier de |
Genießen |
|
le droit civique |
Bürgerrecht |
le délai |
Frist |
|
prétendre à qc |
streben nach, Anspruch erheben auf |
la jouissance |
Genuß |
|
séduisante, e |
verführerisch |
le dénouement |
Auflösung |
|
le cauchemar |
Alptraum |
|
|
LES
ACCORDS D’EVIAN RESTES LETTRE MORTE
Le 18 mars1962 à
Évian-les-Bains (sur le lac Léman), la France et le Front de Libération
nationale (FLN) algérien signent les accords qui mettent fin aux combats en
Algérien et qui ouvrent le chemin vers l’indépendance du pays (proclamée le 5
juillet 1962). À l’époque, les autorités françaises sont bien conscientes des
dangers qui planent sur les quelque 200 000 harkis et leurs familles vivant en
Algérie. Après huit années de guerre, un sentiment de vengeance collective
s’est installé dans le pays. Aux yeux
des nationalistes algériens, les harkis ont collaboré avec l’ennemi français et
sont des traîtres à punir. Ainsi, pour empêcher l’éventualité de représailles
contre les anciens alliés de la France, des clauses de protection sont inclues
dans les accords d’Èvian : « Les deux parties s’engagent À interdire
tout recours aux actes de violence collective et individuelle... Aucun Algérien
ne pourra être contraint de quitter le territoire algérien ni empêché d’en
sortir », stipule, entre autres, le texte des accords. Cependant, quand la
violence populaire se déchaîne contre les harkis, avec l’approbation tacite des
nouvelles autorités algériennes, les dirigeants français restent passifs. Par
crainte de provoquer un nouveau conflit militaire, ils préfèrent baisser les
bras plutôt que de protéger leurs anciens amis. Une attitude qui scellera le
sort de la majorité des harkis. A l’inverse des pieds-noirs, le nombre des
harkis « rapatriés » en France - avec leurs familles quelque 50 000
personnes - restera limité.
rester
lettre morte (Vertrag)
wirkungslos bleiben, missachtet werden
le lac
Léman der
Genfer See
FLN die
künftige sozialistische Einheitspartei Algeriens
conscient bewusst
planer schweben
vengeance
(f.) Rache
empêcher verhindern
clause
(f.) Klausel
inclure einfügen
s’engager sich verpflichten
le
recours (à la violence) der Rückgriff-, die
Anwendung (von Gewalt)
être
contraint de faire qc gezwungen sein, etw.
zu tun
stipuler festlegen
se
déchaîner sich entladen
l’approbation
(f.) tacite die stillschweigende
Billigung
crainte
(f.) Furcht
baisser
les bras (fig.) tatenlos zuschauen
sceller besiegeln
les
pieds-noirs gem. : die ca.
1 Million Algerienfranzosen, die 1962 ins französische Zwangsexil gehen
mussten, ebenfalls unter Missachtung der Beschlüsse von Evian.
rapatrier in die Heimat
zurückführen.
LA
COLONISATION TELLE QU'ON L'ENSEIGNE
L'histoire
expurgée de la guerre d'Algérie
Par MAURICE T. MASCHINO
Journaliste, auteur de Oubliez les philosophes,
Complexe , Bruxelles, 2001.
Le Monde Diplomatique
FÉVRIER 2001. Pages 8 et 9.
http://www.monde-diplomatique.fr/2001/02/MASCHINO/14870.html
LA COLONISATION TELLE QU'ON L'ENSEIGNE
L'histoire expurgée de la guerre d'Algérie
IL aura fallu près de quarante ans pour que s'engage
enfin en France le débat sur la torture durant la guerre d'Algérie (1954-1962),
pour que l'on accepte d'écouter les voix meurtries des victimes. Avec bien des
embarras et des et malgré les réticences, voire les entraves des autorités
officielles, tant il est difficile de revenir sur cette « guerre sans nom », enfouie
au plus profond des mémoires. Tant il est difficile aussi de lever le voile qui
s'est abattu sur l'histoire coloniale et ses innombrables crimes, cette
histoire que les manuels scolaires présentent toujours comme « une belle
aventure intellectuelle » dont le bilan serait « globalement positif ».![]()
Septembre 1957 : composée de diverses personnalités et nommée par le
gouvernement français sous la pression de l'opposition de gauche, la Commission
de sauvegarde des droits et des libertés individuelles constate, dans un
rapport accablant, que la torture est une pratique courante en Algérie.
Décembre 2000 : devant l'émoi suscité par la publication, dans Le Monde,
de nouveaux témoignages sur la torture, le premier ministre estime qu'il s'agit
là de « dévoiements minoritaires ». Première contrevérité. Mais il n'est
pas hostile, ajoute-t-il sans rire, à ce que les historiens fassent la lumière
sur ces « dévoiements » : deuxième contrevérité... Contrairement à son
engagement du 27 juillet I997, et sauf dérogation durement arrachée, les
archives les plus sensibles ne sont toujours pas consultables.
1957-2001 : depuis quarante-quatre ans, de Guy Mollet à M. Lionel Jospin,
la France officielle vit dans la culture du mensonge. Fait mine de vouloir
s'informer et bloque le libre accès à l'information. Avoue à demi (« La
France a éprouvé quelque difficulté à regarder sa propre histoire avec lucidité
», dit M. Jospin), puis se rétracte. Et ne veut rien savoir. Ou le moins
possible. Et, lorsqu'un général déclare au journal télévisé de 20 heures qu'il
a, de sa propre main, et au mépris de toutes les lois de la guerre, exécuté
froidement vingt-quatre prisonniers algériens, fait la sourde oreille.
Au demeurant, sans le moindre remords. Si forte aussi est la conviction,
largement partagée par les citoyens, y compris des historiens et des
enseignants, que, malgré d'inévitables et « regrettables » « bavures », la
France a beaucoup apporté - des routes, des hôpitaux, des écoles, comme on
sait... - aux peuples qu'elle a soumis.
« Oui, la colonisation a eu du positif, affirme B.D., professeur en classe préparatoire dans l'un des deux lycées
parisiens où se concentre l'élite de demain. On a quand même légué à
l'Algérie des infrastructures modernes, un système éducatif, des bibliothèques,
des centres sociaux... Il n'y avait que 10 % d'étudiants algériens en 1962 ?
C'est peu, bien sûr, mais ce n'est pas rien ! »
Bonne conscience des uns, mauvaise foi des autres : c'est dans cette
atmosphère d'autosatisfaction, de déni permanent et d'occultation à tout prix
d'une réalité épouvantable (lorsqu'on l'examine sans lunettes tricolores) que
s'inscrit, dans les écoles, l'enseignement de l'histoire. Chapeauté par un
pouvoir politique, tous partis confondus, qui entend maintenir les citoyens
dans l'ignorance, tout en leur faisant croire qu'il les informe, cet
enseignement est incapable d'instruire les jeunes sur les réalités du système
colonial - la négation absolue qu'il représente de l'être humain comme des
valeurs proclamées de la République - pas davantage qu'il ne leur permet de
comprendre ce que, jusqu'au 10 août 1999, on se refusait, officiellement, à
appeler une guerre.
Instructions ministérielles, programmes, horaires, manuels, tout l'arsenal
pédagogique est mis en oeuvre pour que les élèves des écoles, des collèges et
des lycées en sachent le moins possible.
Tout commence dès l'école élémentaire. Où l'instituteur doit survoler en
cinq ans deux mille ans d'histoire. « La colonisation ? Oui, j'en parle,
très vite, dit l'un d'eux. Mais les photos du livre complètent le cours.
» Ou le contredisent (éventuellement) : presque toutes donnent une image
positive de l'occupation française. Algérie 1860, de gentils petits « indigènes
» boivent la parole du maître, des colons mettent en valeur des terres
(Hachette [1]).
L'instituteur, sans doute, peut en faire un commentaire critique, mais, le
plus souvent, il ne veut pas « choquer » de « jeunes esprits »,
et, comme le reconnaît notre interlocuteur, « on n'insiste pas trop sur les
mauvais côtés de la colonisation ». Nul doute que ces « côtés »-là sont
vite oubliés, d'autant plus qu'aucune photo - enfumades de Bugeaud, coups de
matraque, enfants loqueteux, gourbis misérables - n'en donne la moindre idée.
En guise d'histoire, de la propagande. La plus grossière qui soit. La plus
cynique. Autant par ce qu'elle tait que par ce qu'elle célèbre : rien n'est dit
aux élèves, qui étudient en 4e « le partage du monde », des pillages et
exactions de toutes sortes auxquels ce partage a donné lieu ; tout les incite,
au contraire, à admirer la belle « aventure intellectuelle » qu'a représentée
pour les Européens l'exploration du monde du XIXe siècle. « On sera
attentif, précisent les instructions officielles de 1995, aux aspects
culturels du phénomène : développement des sociétés de géographie, essor de
l'ethnologie (2)... » De l'utilité du « bon sauvage »...
Des programmes réduits et réducteurs
MIS en condition par leurs années d'école et de collège, les élèves sont
prêts, au lycée, à accepter sans le moindre esprit critique (puisqu'on a tout
fait pour l'étouffer) la version tronquée, expurgée et globalement propre de la
guerre d'Algérie.
A condition, naturellement, que l'enseignant la prenne comme objet d'étude.
La guerre d'Algérie n'est pas expressément mentionnée dans le programme de 3e,
ou dans cette partie du programme, elle-même réduite à la portion congrue, qui
permet de l'aborder : « De la guerre froide au monde d'aujourd'hui
(relations Est-Ouest, décolonisation, éclatement du monde communiste). »
« Les programmes actuels sont beaucoup plus réduits, et réducteurs, que les
précédents, constate O.D.,
professeur agrégé. Loin de former un chapitre à part, la décolonisation ne
représente plus qu'un paragraphe dans l'étude des relations internationales de
1945 à nos jours. Autrement dit, presque rien. Quel temps peut-on consacrer à
la guerre d'Algérie lorsqu'on doit expliquer la conférence de Bandung, la
décolonisation de l'Inde, de l'Indonésie, de l'Indochine ? Une heure, c'est
déjà beaucoup, et les manuels sont très succincts : conformes aux programmes de
1989, les nouveaux accordent moins de place à la décolonisation qu'à la
colonisation et à la seconde guerre mondiale. »
Sur la table, dans la « salle des profs », quelques spécimens. « En
Algérie, la répression et la guerre (1954-1962) répondent à la guérilla menée
par le FLN » (Bréal, 3e). Mais pourquoi cette « guérilla » ? La
chronologie, dans la partie « documents », n'explique rien, et pas davantage
les extraits d'un discours de Bigeard. Le Magnard fait encore mieux : dans la
partie « cours », il « liquide » en cinq lignes la guerre d'Algérie et publie
comme « documents » quatre photos peu suggestives (par exemple, un bureau de
vote à Alger en 1962).
Ecole élémentaire, collège, lycée : austérité jospinienne oblige - le
régime maigre, pour tous, est de rigueur.
Les « terminales » ne sont pas mieux servis. Et ne sont même pas en état,
pour la plupart, d'entendre les propos sensés qu'un enseignant, éventuellement,
peut leur tenir : le matraquage idéologique auquel ils ont été soumis les
années précédentes les rend souvent insensibles à un contre-discours. «
Seuls ceux dont la famille a été touchée posent des questions, observe
G.R., professeur agrégé dans un lycée de province. Les autres prennent des
notes, gentiment. Comme j'en prenais quand, en classe, on me parlait de la
guerre de 14... »
Abreuvés d'images qui célèbrent, même si elles ne la nomment pas, la «
mission civilisatrice » de la « métropole », ignorant presque tout des profits
(matériels, symboliques) que « métropolitains » et colons tiraient de
l'exploitation du peuple algérien, n'ayant jamais eu l'occasion d'analyser le
système colonial dans ses manifestations « concrètes », telles que les ont
subies les colonisés (racisme - dont aucun manuel, excepté le Bréal de
terminale, ne dit mot -, injustices de toutes sortes, inégalités économiques,
sociales, politiques, culturelles), ils ne sont pas à même de comprendre pour
quelles raisons, sinon leur « fanatisme » ou leur « ingratitude », les «
musulmans » se sont révoltés, ni pourquoi la France s'est opposée si violemment
à leur « émancipation », comme disent pudiquement les livres de classe.
« Comme les Algériens n'apparaissent pas dans leur condition
d'"indigènes" et leur statut de sous-citoyens, comme l'histoire du
mouvement nationaliste n'est jamais évoquée, comme aucune des grandes figures
de la résistance - Messali
Hadj, Ferhat Abbas - n'émerge ni ne retient l'attention, dit
Benjamin Stora, bref, comme on n'explique pas aux élèves ce qu'a été la
colonisation, on les rend incapables de comprendre pourquoi il y a eu
décolonisation. »
« C'est vrai, admet
Jean-Pierre Rioux, inspecteur général d'histoire, la décolonisation arrive
un peu ex-abrupto. Mais rien n'interdit au professeur de combler les lacunes. »
Rien non plus ne l'y oblige ; tout l'incite, au contraire - et d'abord, la
façon même, quasi clandestine, dont la guerre d'Algérie s'insère dans le
programme -, à ne pas s'attarder sur une question « mineure».
De la même manière qu'en 3e, et selon la même logique de désinformation, ou
d'information au rabais qui sévit dans l'ensemble des programmes d'histoire, la
guerre d'Algérie n'est pas l'objet, en terminale, d'un chapitre particulier.
Elle n'est même
mentionnée, comme telle, dans aucune des sections du programme - le monde de
1939 à nos jours. « Elle est repoussée dans les coins », constate
l'historien Gilles Manceron. Marginalisée. Etudiée éventuellement comme exemple
dans la rubrique Emancipation des peuples colonisés (« Certains collègues
l'expédient en quelques mots et préfèrent insister sur l'Inde ou l'Indonésie »,
assure L.P., professeur agrégé), elle peut aussi être abordée en rapport avec
la fin de la IVe République, c'est-à-dire comme une affaire française (qui a
mal tourné) et dans une perspective avant tout hexagonale. « On a pour
mission de présenter aux élèves un paysage vu du côté français », confirme
l'inspecteur général Rioux.
Ne pas surcharger l'élève de mauvais souvenirs
IL n'est donc pas étonnant que beaucoup d'enseignants ne s'y attardent pas.
Non (ou pas seulement) à cause du manque de temps et de la surcharge des
programmes, mais parce que ce paysage-là n'est pas particulièrement plaisant à
contempler. Evoquer les horreurs que l'armée française a commises, la lâcheté
et la duplicité des divers gouvernements, les compromissions des partis, de
gauche comme de droite, en gêne plus d'un : « La guerre d'Algérie n'est pas
très bien placée dans une vision du politiquement correct qui découlerait tout
entier du plus jamais ça après Auschwitz », convient l'inspecteur général
Rioux, qui ne semble pas souhaiter, au demeurant, qu'on s'y arrête trop
longtemps.
Et de poursuivre : « Au nom de quoi faudrait-il s'attarder délibérément
sur la guerre d'Algérie ? Pourquoi ne pas s'attarder sur la guerre du Vietnam
ou le Kosovo ? C'est un peu sans fin. Et au détriment d'aspects plus flatteurs
ou plus positifs du siècle. Nous n'attirons pas assez l'attention des élèves
sur ce qu'a été le développement des médias ou le développement des sciences et
des techniques Je ne suis pas sûr qu'on prépare bien les jeunes à comprendre
des révolutions du type Internet. Et puis, il y a d'autres échéances civiques :
l'Europe, par exemple. C'est aussi important qu'un long épilogue sur la guerre
d'Algérie. »
Affaire entendue - et classée : comme les élèves ne doivent pas être «
les otages du devoir de mémoire », selon l'inspecteur général Jean-Louis
Nembrini, il n'est donc pas question de les surcharger de (mauvais) souvenirs.
Et le mieux (dans cette optique) est de s'en tenir aux quelques repères,
toujours très maigres, que proposent les manuels.
Légèrement retouchés, ils parlent bien de guerre. Mais, comme effrayés de
leur audace, ils n'en disent pas plus : de quelle guerre s'agit-il ? D'une
guerre de libération ? Impensable dans une perspective française, la seule
retenue. D'une guerre de reconquête coloniale ? Assurément, mais l'expression
est gênante, et trop parlante. Excepté le Bréal - le seul qui n'ait pas peur
des mots et soit d'une honnêteté remarquable : « Du droit des peuples à
disposer d'eux-mêmes », annonce le titre du chapitre sur la guerre d'Algérie -,
tous les autres s'en tiennent à un prudent clair-obscur.
La même ambiguïté concerne les combattants. Si l'on ne sait pas de quelle
guerre il s'agit, on ne sait pas davantage qui se bat : les termes qu'on
emploie tout naturellement lorsqu'on traite de la seconde guerre mondiale (les
Allemands, les SS, l'occupant / les Français, les résistants) sont évidemment
bannis. « L'occupant ? s'insurge une professeure agrégée. Mais vous
perdez la tête ! L'occupant, c'est Klaus Barbie à Lyon. » Et Massu à Alger,
non ? « Ah non, dit-elle en s'étouffant presque, vous exagérez !
Pourquoi vouloir assimiler la colonisation à autre chose ? »
Mais que les manuels assimilent implicitement la guerre d'Algérie à une
croisade ne la choque pas outre mesure : « Les mots qui reviennent le plus
souvent - les Européens, les musulmans - ne sont pas très exacts, j'en
conviens, mais ce sont les plus commodes. » Les plus commodes, en effet,
pour brouiller les cartes et diaboliser l'ennemi : comment s'identifier à des
musulmans, quand, à l'école primaire, on a pris parti pour Charles Martel ?
Ni maquisards, ni résistants, ni patriotes
LE vocabulaire des manuels manque totalement de rigueur et d'honnêteté,
prête constamment à confusion, mêle les genres (le politique et le
psychologique) : l'un parle de « séparation douloureuse » (Hachette) -
mais « douloureuse » pour qui ? l'autre, de « déchirements coloniaux
» (Magnard), tel autre, d'indépendance « arrachée », avec
guillemets, tandis qu'un quatrième, plus audacieux, n'en met pas. Presque tous
éprouvent les plus grandes difficultés à nommer clairement cette guerre, sa
finalité, ceux qu'elle confronte : aux Européens, aux colons, aux parachutistes
s'opposent des musulmans, des fellaghas, des terroristes - jamais des
maquisards, des résistants, des patriotes.
Les manuels sont tout aussi mal à l'aise quand il s'agit de nommer les
faits. La plupart s'en tiennent au minimum, très peu évoquent les massacres de
Sétif en 1945, encore moins le carnage de Philippeville en août 1955 et, entre
le 1er novembre 1954 (« Toussaint rouge », « insurrection », « vague
d'attentats ») et les accords d'Evian, citent, de la façon la plus neutre,
la plus plate, les épisodes majeurs de la guerre : bataille d'Alger, chute de
la IVe République, arrivée au pouvoir de de Gaulle, putsch des généraux, OAS, «
retour des pieds-noirs ».
Presque tous évoquent la torture, mais la minimisent : « Certains
militaires utilisent la torture » (Hatier), les massacres d'Européens
entraînent une répression très dure « et même des tortures de la part de
l'armée » (Belin). C'est regrettable, mais l'armée y est « contrainte »
(Hachette), et comme il s'agit d'« arracher des renseignements » (Istra,
Nathan), de « démonter les réseaux du FLN » (Hatier) et d'empêcher des
attentats (presque toujours cités dans la même phrase où l'on parle des
tortures), la fin, somme toute, justifie les moyens.
Ce n'est certes pas écrit noir sur blanc, c'est suggéré : loin de faire
réfléchir les élèves sur le scandale d'une République qui foule aux pieds ses
valeurs, les manuels font le dos rond, excusent quasiment, quand ils ne
s'efforcent pas de justifier ou de légitimer ce qu'ils présentent presque tous
comme un mal nécessaire, mais efficace : « Les paras brisent par la torture
les réseaux du FLN » (Magnard). Les voilà donc absous : de tortionnaires,
ils deviennent des Tarzans au grand coeur.
Gênés, d'autres emploient des euphémismes et disent sans dire : « Le FLN
est malmené » (« bataille d'Alger »). « On est bien obligé de tenir compte des
groupes de pression, du lobby de l'armée, par exemple, qui est très fort »,
explique un responsable éditorial des éditions Hachette, qui « assume »,
comme il dit, la phrase incriminée : « Nous avons fait le choix de ne pas
citer la torture, qui est un sujet polémique. Un manuel n'est pas une
tribune... On ne s'interdit pas de citer les faits, naturellement, mais il y a
trois ans, quand le manuel a été écrit, donc avant le livre et les aveux de
Massu, la torture n'était pas encore un fait historique. »
Un cas particulier, ce manuel ? Sur la torture, oui. Mais la plupart des
autres choisissent tout autant leurs faits. Très discrets sur les raisons de
cette guerre (ils invoquent plus volontiers l'opposition des Etats-Unis et de
l'Union soviétique au maintien de la présence française en Algérie que les
horreurs du colonialisme), très circonspects sur le déroulement des opérations
(ratissages de mechtas, exécutions sommaires, napalm sur les Aurès, camps de
regroupement ne sont pas évoqués), très avares de chiffres (aucun ne précise
que plus de deux millions d'appelés ont été envoyés en Algérie), ils ne disent
presque rien de l'opposition française à la reconquête.
Quelques-uns citent la démission du général de Bollardière, publient, dans
la partie « documents » (ce qui évite de commenter), le « Manifeste des 121 »
(3), signalent La Question, d'Henri Alleg. Mais aucun ne présente des
extraits du Déserteur, de Maurienne, ou du Désert à l'aube, de
Noël Favrelière, aucun ne rappelle la lettre-réquisitoire de Sartre au procès
Jeanson (ici ou là, une vague allusion aux « porteurs de valises »), aucun ne
mentionne les 269 saisies de livres et journaux en « métropole » (586 en
Algérie), ni les films interdits (4), aucun n'analyse cette extraordinaire
manipulation de l'opinion à laquelle se sont livrés, pendant huit ans, les
différents gouvernements de la République : fausses promesses, mensonges, dénis
- les « historiens » scolaires ne connaissent pas.
Aucun, enfin, ne prête attention aux conséquences, politiques, humaines, en
France comme en Algérie, de la guerre : à la trappe les harkis, les
pieds-noirs, les rappelés et leurs traumatismes, les centaines de milliers
d'Algériens aux douars détruits, aux vies saccagées. La guerre, dites-vous ?
Mais quelle guerre ? Commencée sans raison (puisqu'on n'en parle pas), la
guerre d'Algérie s'achève, huit ans plus tard, sans laisser de traces
(puisqu'on ne les évoque pas). Neutralisée, aseptisée, quasiment évacuée, elle
ne risque pas d'inciter les élèves à la réflexion.
Ce n'est pas l'opinion, évidemment, de l'inspecteur général Jean-Louis
Nembrini, qui se réjouit que sa présentation, dans les manuels, évite toute «
dramatisation » : « Faire ressortir de manière excessive l'émotionnel,
ce n'est pas servir l'objectivité historique. Il faut éviter le clinquant...
Faire assimiler aux élèves les valeurs de la démocratie et de la République, ce
n'est pas rechercher des coupables. »
Mais quelles valeurs transmet-on lorsque, sous prétexte d'objectivité, on
met sur le même plan les bourreaux et les victimes, les tortionnaires et les
torturés, le général de Bollardière, mis aux arrêts de forteresse pour s'être
opposé à la torture, et les généraux putschistes, réhabilités par François
Mitterrand ? Loin de respecter les valeurs, les porte-parole du pouvoir les
bafouent, tout autant que leurs commanditaires.
« Les manuels sont de
véritables véhicules de l'histoire officielle », analyse Sandrine Lemaire, agrégée d'histoire,
chercheuse, et qui eut le plus grand mal à faire accepter à l'éditeur son
chapitre sur la guerre d'Algérie. « Ce sont des échantillons particulièrement
révélateurs de ce qu'un Etat veut faire passer en tant que mémoire. »
Les enseignants, sans
doute, ne sont pas obligés de transmettre le message tel qu'il est émis : ils
sont libres - les Instructions officielles ne cessent de le rappeler - de
construire leur cours comme ils l'entendent et de fournir aux élèves tous
matériaux de réflexion qu'ils jugent utiles.
C'est vrai, mais
l'exercice de cette liberté est singulièrement difficile. « Les programmes
sont agencés de telle sorte, explique Mme V., qu'après avoir étudié la
conquête de l'Algérie en 1re, les élèves abordent, en terminale, la
décolonisation. Mais le système colonial lui-même, et les résistances qu'il a
suscitées dès le début, sont évacués de la lettre des programmes. Il y a un
grand vide entre la mise en place du système impérialiste et sa contestation. »
Le plus contraignant,
poursuit cette historienne, n'est pas tellement le contenu idéologique - «
Nous sommes quand même capables de prendre de la distance ! », mais «
l'obligation d'assurer un enseignement exclusivement synthétique, sans avoir
donné des pistes d'analyse. C'est là que le bât blesse. On présente aux élèves
une synthèse que ne prépare aucune analyse. » Autrement dit, une
pseudo-synthèse. Ou un résumé, sans étude préalable de ce qui est résumé. C'est
absurde, et c'est voulu : c'est à ce prix-là qu'on n'entre pas dans les
détails, passe sous silence ce qui gêne, construit un discours le plus
consensuel possible et propose aux élèves une lecture sans relief des événements.
« Un cours d'histoire n'est pas une cour d'appel »
LA parade, pour l'enseignant qui respecte son métier et refuse de faire le
jeu (truqué) du pouvoir ? Essayer de combler les lacunes, en privilégiant
l'étude détaillée de deux ou trois questions du programme - du coup, il en
sacrifie d'autres -, en composant pour ses élèves des fiches complémentaires,
en chargeant des volontaires de constituer un dossier. « Tâche difficile,
souligne Mme V. Il faut ruser avec le temps, qui nous presse, et ne pas
oublier qu'en fin d'année il y a l'examen - le brevet, le bac. On doit
donc faire tout le programme, et si l'on s'arrête un peu trop sur une question,
on risque de passer trop vite sur une autre. C'est un vrai casse-tête. »
De temps à autre, Mme V. et ses collègues invitent un intervenant. Mais en
dehors des heures de cours, et à condition que l'administration donne son
accord. Celle de leur lycée est libérale. Mais il arrive qu'à l'échelon du
proviseur, de l'inspecteur d'académie ou du rectorat il y ait blocage : en
poste, il y a peu d'années, dans l'académie de Reims, Sandrine Lemaire se vit
interdire par le recteur l'organisation d'une exposition sur « images et
colonies » : le bureaucrate qui la reçut pour lui signifier cette interdiction
refusa de lui transmettre la lettre du recteur - parfaitement arbitraire.
Mme V., Sandrine Lemaire, d'autres professeurs, ici et là : une minorité.
La plupart ne prennent pas d'initiatives « intempestives », font leur cours
sans zèle excessif et s'en tiennent à un discours qu'ils croient neutre : «
Un cours d'histoire n'est pas une cour d'appel, décrète une agrégée... La
torture ? Je n'y passe pas plus de dix minutes ! ajoute-t-elle, excédée. Il
y a beaucoup trop de pathos autour de ça. Moi, je réagis en historienne... Ce
qui n'autorise pas, bien sûr, à tenir un discours purement chirurgical, mais
enfin... »
Sont-ils moins méprisants, bien des enseignants ne sont pas outillés
intellectuellement pour construire un contre-discours. Formés comme tout le
monde par l'école républicaine, ils manquent souvent d'éléments pour s'écarter
des chemins balisés. D'une université à l'autre, les programmes varient - on
peut très bien réussir aux concours sans avoir étudié en détail la guerre
d'Algérie, qui, au demeurant, « tombe » très rarement à l'oral, et encore plus
rarement à l'écrit - et l'on peut devenir professeur des écoles (instituteur)
sans avoir appris ce qu'on devra enseigner : « Les deux tiers des candidats
qui se présentent au concours d'entrée à l'IUFM n'ont pas fait d'histoire depuis
le bac, explique Gilles Ragache, maître de conférences en poste dans un
institut universitaire de formation des maîtres. Et au concours, l'histoire
est une matière à option... »
Mais il y a pire : il n'est pas sûr que les horaires d'histoire, dans les
nouveaux programmes, ne soient pas réduits. Certains craignent même que
l'histoire, comme les arts plastiques ou la musique, ne soit reléguée dans les
matières à option : « L'introduction à l'école élémentaire des langues
vivantes et de la technologie exige des coupes claires ailleurs, annonce
une responsable d'IUFM. L'histoire est directement menacée. »
Des programmes allégés (au mieux !), des maîtres encore moins bien formés,
des élèves encore plus ignorants et, dans le second cycle, moins capables d'assimiler
des connaissances encore plus condensées et souvent biaisées : c'est toute la
mémoire d'une jeunesse qu'en fidèles héritiers de Guy Mollet les faussaires en
place manipulent. « La décolonisation, la guerre d'Algérie, c'est un peu
comme une étoile qui s'éloigne, conclut un enseignant, ce n'est déjà
plus qu'un point dans le ciel. » Un point, si toutes choses demeurent
égales, que demain on ne verra plus.
EXTRAITS DE LA CONSTITUTION
du 28 Novembre 1996
http://africol.net/constitution.htm
Le peuple Algérien est un peuple libre, décidé à le demeurer.
Son histoire est une longue chaîne de luttes qui ont fait de l'Algérie de
toujours une terre de liberté et de dignité. Placée au coeur des grands moments
qu'a connus la Méditerranée au cours de son histoire, l'Algérie a su trouver
dans ses fils, depuis le royaume numide et
l'épopée de l'Islam jusqu'aux guerres coloniales, les hérauts de la liberté, de
l'unité et du progrès en même temps que les bâtisseurs d'Etats démocratiques et
prospères dans les périodes de grandeur et de paix.
Le 1er Novembre 1954 aura été un des sommets de son destin. Aboutissement
d'une longue résistance aux agressions menées contre sa culture, ses valeurs et
les composantes fondamentales de son identité que sont l'Islam, l'Arabité et
l'Amazighité, le 1er Novembre aura solidement ancré les luttes présentes dans
le passé glorieux de la Nation.
Réuni dans le mouvement national puis au sein du Front de Libération
Nationale, le peuple a versé son sang pour assumer son destin collectif dans la
liberté et l'identité culturelle retrouvées et se doter d'institutions
authentiquement populaires.
Couronnant la guerre populaire par une indépendance payée du sacrifice des
meilleurs de ses enfants, le Front de Libération Nationale, restaure enfin,
dans toute sa plénitude, un Etat moderne et souverain. Sa foi dans les choix
collectifs a permis au peuple de remporter des victoires décisives, marquées
par la récupération des richesses nationales et la construction d'un Etat à son
service exclusif, exerçant ses pouvoirs en toute indépendance et à l'abri de
toute pression extérieure. Ayant toujours milité pour la liberté et la
démocratie, le peuple entend, par cette Constitution, se doter d'institutions
fondées sur la participation des citoyens
à la gestion des affaires publiques et qui réalisent la justice sociale,
l'égalité et la liberté de chacun et de tous.
En approuvant cette Constitution, oeuvre de son génie propre, reflet de ses
aspirations, fruit de sa détermination et produit de mutations sociales
profondes, le peuple entend ainsi consacrer plus solennellement que jamais la
primauté du droit. La Constitution est au-dessus de tous, elle est la loi
fondamentale qui garantit les droits et libertés individuels et collectifs,
protège la règle du libre choix du peuple et confère la légitimité à l'exercice
des pouvoirs. Elle permet d'assurer la protection juridique et le contrôle de
l'action des pouvoirs publics dans une
société où règnent la légalité et l'épanouissement de l'homme dans toutes ses
dimensions.
Fort de ses valeurs spirituelles, profondément enracinées, et de ses
traditions de solidarité et de justice, le peuple est confiant dans ses
capacités à oeuvrer pleinement au progrès culturel, social et économique du
monde d'aujourd'hui et de demain. L'Algérie, terre d'Islam, partie intégrante
du Grand Maghreb, pays arabe, méditerranéen et africain, s'honore du
rayonnement de sa Révolution du 1er Novembre et du respect que le pays a su
acquérir et conserver en raison de son engagement pour toutes les causes justes
dans le monde. La fierté du peuple, ses sacrifices, son sens des
responsabilités, son attachement ancestral à la liberté et à la justice sociale
sont les meilleurs garants du respect des principes de cette Constitution qu'il
adopte et transmet aux générations futures, dignes héritières des pionniers et
des bâtisseurs d'une société libre.
TITRE PREMIER:
DES PRINCIPES REGISSANT LA SOCIETE ALGERIENNE
Chapitre Premier: De l'Algérie.
Chapitre Deuxième: Du peuple.
Chapitre Troisième: De l'Etat.
Chapitre Quatrième: Des droits et des
libertés.
Chapitre Cinquième: Des devoirs.
Chapitre I : De l'Algérie
Article 1er.: L'Algérie
est une République Démocratique et Populaire. Elle est une et
indivisible.
Art. 2.: L'Islam est la
religion de l'Etat.
Art. 3.: L'Arabe est la
langue nationale et officielle.
Art. 4.: La capitale de
la République est ALGER.
Art. 5.: L'emblème
national, le sceau de l'Etat et l'hymne national sont définis par la loi.
Chapitre II: Du Peuple
Art. 6.: Le peuple est la
source de tout pouvoir.
La souveraineté nationale appartient exclusivement au
peuple.
Art. 7.: Le pouvoir
constituant appartient au peuple.
Le peuple exerce sa souveraineté par l'intermédiaire
des institutions qu'il se donne.
Le peuple l'exerce par voie de référendum et par
l'intermédiaire de ses représentants élus.
Le Président de la République peut directement
recourir à l'expression de la volonté du
peuple.
Art. 8.: Le
peuple se donne des institutions ayant pour finalité:
La sauvegarde et la consolidation de l'indépendance
nationale,
La sauvegarde et la consolidation de l'identité et de
l'unité nationales,
La protection des libertés fondamentales du citoyen et
l'épanouissement social et
culturel de la Nation,
La suppression de
l'exploitation de l'homme par l'homme,
La protection de l'économie nationale contre toute
forme de malversation ou de
détournement,
d'accaparement ou de confiscation illégitime.
Art. 9.: Les institutions
s'interdisent:
les pratiques féodales, régionalistes et népotiques,
l'établissement de rapports d'exploitation et de liens
de dépendance,
les pratiques contraires à la morale islamique et aux
valeurs de la Révolution de
Novembre.
Art. 10.: Le peuple
choisit librement ses représentants.
La représentation du peuple n'a d'autres limites que
celles fixées par la Constitution et la
loi électorale.
Chapitre III: De L'
Etat
Art. 11.: L'Etat puise sa
légitimité et sa raison d'être dans la volonté du peuple.
Sa devise est "Par le Peuple et pour le
Peuple".
Il est au service exclusif du peuple.
Art. 14.: L'Etat est
fondé sur les principes d'organisation démocratique et de justice sociale.
L'Assemblée élue constitue le cadre dans lequel
s'exprime la volonté du peuple et s'exerce
le contrôle de l'action des pouvoirs
publics.
Art. 22.: L'abus
d'autorité est réprimé par la loi.
Art. 23.: L'impartialité
de l'administration est garantie par la loi.
Art. 24.: L'Etat est
responsable de la sécurité des personnes et des biens. Il assure la
protection de tout citoyen à
l'étranger.
Art. 26.: L'Algérie se
défend de recourir à la guerre pour porter atteinte à la souveraineté
légitime et à la liberté d'autres peuples.
Elle s'efforce de régler les différends internationaux
par des moyens pacifiques.
Art. 27.: L'Algérie est
solidaire de tous les peuples qui luttent pour la libération politique et
légitime et à la liberté d'autres
peuples.
Art. 28.: L'Algérie
oeuvre au renforcement de la coopération internationale et au
développement des relations amicales
entre les Etats, sur la base de l'égalité, de l'intérêt
mutuel et de la non-ingérence dans les
affaires intérieures. Elle souscrit aux principes et
objectifs de la Charte des Nations Unies.
Chapitre IV: Des droits
et des libertés
Art. 29.: Les citoyens
sont égaux devant la loi, sans que puisse prévaloir aucune
discrimination pour cause de naissance, de
race, de sexe, d'opinion ou de toute autre
condition ou circonstance personnelle ou
sociale.
Art. 30.:La nationalité
algérienne est définie par la loi.
Les conditions d'acquisition, de conservation, de
perte et de déchéance de la nationalité
algérienne sont déterminées par la loi.
Art. 31.: Les
institutions ont pour finalité d'assurer l'égalité en droits et devoirs de tous
les
citoyens et citoyennes en supprimant les
obstacles qui entravent l'épanouissement de la
personne humaine et empêchent la
participation effective de tous, à la vie politique,
économique, sociale et culturelle.
Art. 32.: Les libertés
fondamentales et les droits de l'homme et du citoyen sont garantis.
Ils constituent le patrimoine commun de tous les
Algériens et Algériennes, qu'ils ont le
devoir de transmettre de génération en
génération pour le conserver dans son intégrité et
son
inviolabilité.
Art. 33.: La défense
individuelle ou associative des droits fondamentaux de l'homme et des
libertés individuelles et collectives est
garantie.
Art. 34.: L'Etat garantit
l'inviolabilité de la personne humaine.
Toute forme de violence physique ou morale ou
d'atteinte à la dignité est proscrite.
Art. 35.: Les infractions
commises à l'encontre des droits et libertés, ainsi que les atteintes
physiques ou morales à l'intégrité de
l'être humain sont réprimées par la loi.
Art. 36.: La liberté de
conscience et la liberté d'opinion sont inviolables.
Art. 37.: La liberté du
commerce et de l'industrie est garantie. Elle s'exerce dans le cadre de
la loi.
Art. 38.: La liberté de
création intellectuelle, artistique et scientifique est garantie au
citoyen.
Les droits d'auteur sont protégés par la loi. La mise
sous séquestre de toute publication,
enregistrement ou tout autre moyen de
communication et d'information ne pourra se faire
qu'en vertu
d'un mandat judiciaire.
Art. 39.: La vie privée
et l'honneur du citoyen sont inviolables et protégés par la loi.
Le secret de la correspondance et de la communication
privées, sous toutes leurs formes,
est garanti
Art. 40.: L'Etat garantit
l'inviolabilité du domicile.
Nulle perquisition ne peut avoir lieu qu'en vertu de
la loi et dans le respect de celle-ci.
La perquisition ne peut intervenir que sur ordre écrit
émanant de l'autorité judiciaire
compétente.
Art. 41.: Les libertés d'expression,
d'association et de réunion sont garanties au citoyen.
Titre Deuxième:
De l'Organisation des Pouvoirs
Chapitre I: Du Pouvoir Exécutif
Chapitre II: Du Pouvoir Législatif
Chapitre I: Du Pouvoir Exécutif
Art. 70.: Le Président de
la République, Chef de l'Etat, incarne l'unité de la Nation.
Il est garant de la Constitution.
Il incarne l'Etat dans le pays et à l'étranger.
Il s'adresse directement à la Nation.
Art. 71.: Le Président de la République est élu au
suffrage universel, direct et secret.
L'élection est acquise à la majorité absolue des
suffrages exprimés.
Les autres modalités de l'élection présidentielle sont
fixées par la loi.
Art. 73.: Pour être
éligible à la Présidence de la République, le candidat doit:
Jouir uniquement de la nationalité algérienne
d'origine;
Etre de confession musulmane;
Avoir quarante (40) ans révolus au jour de l'élection;
Jouir de la plénitude de ses droits civils et
politiques;
Attester de la nationalité algérienne du conjoint;
Justifier de la participation à la Révolution du 1er
Novembre 1954 pour les candidats nés
avant juillet 1942;
Justifier de la non-implication des parents du candidat né après juillet 1942,
dans des actes
hostiles à la Révolution du 1er Novembre
1954;
Produire la déclaration publique du patrimoine mobilier et immobilier, tant à
l'intérieur
qu'à l'extérieur de l'Algérie.
D'autres conditions sont prescrites par la loi.
Art. 74.: La durée du
mandat présidentiel est de cinq (5) ans.
Le Président de la République est rééligible une seule
fois.
Art. 75.: Le Président de
la République prête serment devant le peuple et en présence de
toutes les hautes instances de la
Nation, dans la semaine qui suit son élection.
Il entre en fonction aussitôt
après sa prestation de serment.
Art. 76.: Le Président de
la République prête serment dans les termes ci-après:
(texte en Arabe)
Art. 77.: Outre les
pouvoirs que lui confèrent expressément d'autres dispositions de la
Constitution, le Président de la
République jouit des pouvoirs et prérogatives suivants:
1.Il est le Chef Suprême de toutes les Forces Armées de la République;
2.Il est responsable de la Défense Nationale;
3.Il arrête et conduit la politique extérieure de la
nation;
4.Il préside le Conseil des Ministres;
5.Il nomme le Chef du Gouvernement et met fin à ses
fonctions;
6.Il signe les décrets présidentiels;
7.Il dispose du droit de grâce, du droit de remise ou
de commutation de peine;
8.Il peut, sur toute question d'importance nationale,
saisir le peuple par voie de
référendum;
9.Il conclut et ratifie les
traités internationaux;
10.Il décerne les décorations, distinctions et titres
honorifiques d'Etat.
(…)
Art.
97.: Le Président de la République signe les accords d'armistice et les traités
de paix. Il
recueille l'avis du Conseil
Constitutionnel sur les accords qui s'y rapportent. Il soumet
ceux-ci immédiatement à
l'approbation expresse de chacune des chambres du Parlement.
Chapitre II: Du Pouvoir Législatif
Art. 98.: Le pouvoir
législatif est exercé par un Parlement, composé de deux chambres,
l'Assemblée Populaire Nationale et le
Conseil de la Nation. Le parlement élabore et vote la
loi souverainement.
Art. 99.: Le Parlement
contrôle l'action du Gouvernement dans les conditions fixées par les
articles 80, 84, 133 et 134 de la
Constitution
Le contrôle prévu par les articles 135 à 137 de la
Constitution, est exercé par l'Assemblée
Populaire Nationale.
(…)
Art. 137.: Lorsque la
motion de censure est approuvée par l'Assemblée Populaire Nationale,
le Chef du Gouvernement présente la
démission de son Gouvernement au Président de la
République.
Six discours
parlementaires
http://hypo.ge-dip.etat-ge.ch/www/cliotexte/html/algerie.independance.html
(TEXTES sur la
Guerre d'Algérie (1954-1962) et quatre discours parlementaires
Mots-clés. Algérie. France. guerre. accords. Evian. colonisation. colonie.
colonialisme. anticolonialisme. Tiers. Monde. indépendance. décolonisation.
pouvoir. constitution. chronologie. XX.)
Sous la
IVe République
1. M. Pierre Mendès France,
Président du Conseil, ministre des Affaires étrangères, le 12 novembre 1954
2. M. François Mitterrand, ministre de
l'Intérieur, le 12 novembre 1954.
Sous la Ve
République
3.Discours du général de Gaulle (4 juin
1958)
4. M. Michel Debré, Premier ministre du
Général De Gaulle présente le programme du Gouvernement à l'Assemblée nationale
le 15 janvier 1959
5. Discours du général de Gaulle (23
avril 1961)
6. Message du général de Gaulle au
Parlement, Assemblée nationale et Sénat, 20 mars 1962
7. Général Maurice Challe, La victoire
militaire en Algérie (Extrait de: Notre révolte pp. 41-43, 48)
Sous la IVe République
1 - M. Pierre Mendès France, Président du Conseil, ministre des Affaires
étrangères, le 12 novembre 1954 devant l'Assemblée nationale.
"Il y a
quelques semaines à peine, je m'étais fait votre interprète, l'interprète de
l'émotion ressentie par tous les Français devant la catastrophe qui, dans la
région d'Orléansville, venait d'endeuiller l'Algérie (1). J'avais alors affirmé
la solidarité de la nation entière avec les populations éprouvées. L'Algérie,
hélas ! vient d'être frappée à nouveau, et cette fois la violence provient de
la volonté criminelle de quelques hommes, mais elle n'est pas moins cruelle,
inutile et aveugle. A nouveau la nation doit s'affirmer unie et solidaire
devant le malheur, devant les forces de destruction.
Vous pouvez
être certains, en tout cas, qu'il n'y aura, de la part du Gouvernement, ni
hésitation, ni atermoiement, ni demi-mesure dans les dispositions qu'il prendra
pour assurer la sécurité et le respect de la loi. Il n'y aura aucun ménagement
contre la sédition, aucun compromis avec elle, chacun ici et là-bas doit le
savoir.
On ne transige
pas lorsqu'il s'agit de défendre la paix intérieure de la nation, l'unité,
l'intégrité de la République. Les départements d'Algérie constituent une partie
de la République française. Ils sont français depuis longtemps et d'une manière
irrévocable. Leurs populations qui jouissent de la citoyenneté française et
sont représentées au Parlement, ont d'ailleurs donné, dans la paix comme
autrefois dans la guerre, sans distinction d'origine ou de religion, assez de
preuves de leur attachement à la France pour que la France à son tour ne laisse
pas mettre en cause cette unité. Entre elles et la métropole il n'y a pas de
sécession concevable.
Cela doit être
clair une fois pour toutes et pour toujours aussi bien en Algérie et dans la
métropole qu'à l'étranger. (Applaudissements à gauche, au centre, à droite et à
l'extrême droite.)
Jamais la
France, aucun Gouvernement, aucun Parlement français, quelles qu'en soient
d'ailleurs les tendances particulières, ne cédera sur ce principe
fondamental."
(1) II s'agit
d'un tremblement de terre.
2 - "M. le président. La
parole est à M. le ministre de l'Intérieur. M. François Mitterrand, ministre de
l'Intérieur."
( 12 novembre 1954, même séance)
"Mesdames,
messieurs, je pense que l'Assemblée nationale, à la fin de ce débat, voudrait
connaître le plus exactement possible le déroulement des faits dont nous
parlons. C'est ainsi que, dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre, des
attaques à main armée, des attentats à la bombe, des sabotages de lignes et de
voies de communication, des incendies enfin ont eu lieu sur l'ensemble du
territoire algérien, de Constantine à Alger et d'Alger à Oran.
Dans le
département de Constantine, vous le savez, se produisirent les événements les
plus graves. Là, cinq personnes furent tuées : un officier, deux soldats qui
remplissaient leur devoir, un caïd et un instituteur, dans les conditions qui
furent rappelées à cette tribune et dont personne ne dira suffisamment le
caractère symbolique. De jeunes instituteurs sont venus accomplir - et c'était
le premier jour - la tâche qu'ils avaient choisie. Et voilà qu'ils sont
frappés. Sauront-ils pourquoi ? Sans doute non, les choses sont vite faites.
Assassinés, ils ont quand même le temps d'apercevoir le frère musulman qui
tente de les défendre et qui meurt le premier.
Je prétends
qu'actuellement certains doivent cruellement méditer sur le déclenchement hâtif
de l'émeute, qui les a précipités dans une aventure qui les conduira à leur
perte. Voilà donc qu'un peu partout, d'un seul coup, se répand le bruit que
l'Algérie est à feu et à sang.
De même que le
Maroc et la Tunisie ont connu ce phénomène du terrorisme individuel dans les
villes et dans les campagnes, faut-il que l'Algérie ferme la boucle de cette
ceinture du monde en révolte depuis quinze ans contre les nations qui
prétendaient les tenir en tutelle ?
Eh bien ! non,
cela ne sera pas, parce qu'il se trouve que l'Algérie, c'est la France, parce
qu'il se trouve que les départements de l'Algérie sont des départements de la
République française. Des Flandres jusqu'au Congo, s'il y a quelque différence
dans l'application de nos lois, partout la loi s'impose et cette loi est la loi
française ; c'est celle que vous votez parce qu'il n'y a qu'un seul Parlement
et qu'une seule nation dans les territoires d'outre-mer comme dans les
départements d'Algérie comme dans la métropole.
Telle est
notre règle, non seulement parce que la Constitution nous l'impose, mais parce
que cela est conforme à nos volontés.
Personne ici
n'a le droit de dire que le Gouvernement de la République a pu hésiter un seul
instant sur son devoir car l'action qu'il a menée correspond à l'essentiel même
de sa politique.
M. le
Président du Conseil l'a déclaré cet après-midi : comment pourrait-on
expliquer, autrement qu'avec beaucoup de vilenie, le règlement des affaires
françaises que nous avons été contraints de conclure en Asie si l'on
n'admettait pas que nous avons agi alors conformément aux principes que nous
avons les uns et les autres définis, écrits et proclamés, afin de préserver le
domaine français, ce domaine qui s'étend fondamentalement - je viens de le dire
- des Flandres au Congo ?
C'est là notre
vérité, l'axe de notre politique. C'est pourquoi il n'est certes pas
contradictoire qu'on traite, lorsque cela paraît nécessaire, à Genève, et qu'on
se batte parce que cela est également nécessaire dans l'Aurès ou en tout lieu
où on tentera d'abattre, de détruire, de s'attaquer à l'unité de la patrie.
Les mesures
que nous avons prises ont été immédiates. On me permettra, je suppose, de ne
pas les énumérer. Mais, je ne vois vraiment aucun inconvénient à indiquer à
l'Assemblée nationale, comme je l'ai fait à la commission de l'intérieur, qu'en
l'espace de trois jours, seize compagnies républicaines de sécurité ont été
transportées en Algérie, ce qui a porté à vingt le nombre total de ces
compagnies sur le territoire algérien.
En trois jours tout a été mis en place. On a dit : Est-ce
pour maintenir l'ordre? Non pas seulement. Mais pour affirmer la force
française et marquer notre volonté. Il ne s'agissait pas seulement de réprimer,
de passer à la contre-offensive de caractère militaire afin de reconquérir un
territoire qui n'était point perdu ! Il s'agissait d'affirmer, à l'intention
des populations qui pouvaient s'inquiéter, qu'à tout moment, à chaque instant,
elles seraient défendues."
Sous la Ve
République
Discours du
général de Gaulle (4 juin 1958)
Dès son
arrivée au pouvoir, de Gaulle se rend en Algérie et prononce un discours qui
rassure les partisans de l'Algérie française.
Je sais ce qui s'est passé ici. Je vois ce que vous avez
voulu faire. Je vois que la route que vous avez ouverte en Algérie, c'est celle
de la rénovation et de la fraternité.
Je dis la rénovation à tous égards. Mais très justement
vous avez voulu que celle-ci commence par le commencement, c'est-à-dire par nos
institutions, et c'est pourquoi me voilà. Et je dis la fraternité parce que
vous offrez ce spectacle magnifique d'hommes qui, d'un bout à l'autre, quelles
que soient leurs communautés, communient dans la même ardeur et se tiennent par
la main.
Eh bien ! de tout cela je prends acte au nom de la France
et je déclare qu'à partir d'aujourd'hui la France considère que, dans toute
l'Algérie, il n'y a qu'une seule catégorie d'habitants : il n'y a que des
Français à part entière -- des Français à part entière avec les mêmes droits et
les mêmes devoirs.
Cela signifie qu'il faut ouvrir des voies qui, jusqu'à
présent, étaient fermées devant beaucoup.
Cela signifie qu'il faut donner les moyens de vivre à
ceux qui ne les avaient pas.
Cela signifie qu'il faut reconnaître la dignité de ceux à
qui on la contestait.
Cela veut dire qu'il faut assurer une patrie à ceux qui
pouvaient douter d'en avoir une.
L'armée, l'armée française, cohérente, ardente,
disciplinée, sous les ordres de ses chefs, l'armée éprouvée en tant de
circonstances et qui n'en a pas moins accompli ici une oeuvre magnifique de
compréhension et de pacification, l'armée française a été sur cette terre le
ferment, le témoin, et elle est le garant, du mouvement qui s'y est développé.
Elle a su endiguer le torrent pour en capter l'énergie.
Je lui rends hommage. Je lui exprime ma confiance. Je compte sur elle pour
aujourd'hui et pour demain.
Français à part entière, dans un seul et même collège !
Nous allons le montrer, pas plus tard que dans trois mois, dans l'occasion
solennelle où tous les Français, y compris les 10 millions de Français
d'Algérie, auront à décider de leur propre destin.
Pour ces 10 millions de Français, leurs suffrages
compteront autant que les suffrages de tous les autres.
Ils auront à désigner, à élire, je le répète, en un seul
collège, leurs représentants pour les pouvoirs publics, comme le feront tous
les autres Français.
Avec ces représentants élus, nous verrons comment faire
le reste.
Ah ! puisent-ils participer en masse à cette immense
démonstration, tous ceux de vos villes, de vos douars, de vos plaines, de vos
djebels ! Puissent-ils même y participer ceux qui, par désespoir, ont cru
devoir mener sur ce sol un combat dont je reconnais, moi, qu'il est courageux
-- car le courage ne manque pas sur cette terre d'Algérie --, qu'il est
courageux mais qu'il n'en est pas moins cruel et fratricide !
Oui, moi, de Gaulle, à ceux-là, j'ouvre les portes de la réconciliation.
Jamais plus qu'ici et jamais plus que ce soir, je n'ai
compris combien c'est beau, combien c'est grand, combien c'est généreux la
France !
Vive la République ! Vive la France ! "
(Discours et messages, t. III, Avec le renouveau, mai
1958-juillet 1962 , pp. 15-17)
Cité dans Les collections de L'Histoire No 1, 1998 (Hors série No 1 de
L'Histoire ) p.36.
4. - M. Michel Debré, Premier ministre du Général De Gaulle présente le
programme du Gouvernement à l'Assemblée nationale le 15 janvier 1959
"Dans nos préoccupations nationales, l'Algérie a la
priorité absolue.
Des hommes et des femmes y vivent, dont les pères ont
fait l'Algérie, et qui continuent à la faire chaque jour. La France y a groupé
autour de son drapeau, et par ses hautes conceptions politiques, des Européens
et des Africains, les uns et les autres citoyens comme nous-mêmes. Nos
concitoyens musulmans sont, comme les descendants de ceux qui ont traversé la
Méditerranée, des hommes et des femmes dans le regard desquels nous voyons
l'image d'une commune espérance.
Il est des esprits qui pèsent avant toute chose le doit
et l'avoir, les profits et les charges : disons hautement, à l'honneur de notre
peuple, et spécialement à l'honneur des officiers et des soldats, que nous mettons
avant toute chose cet élan des sentiments qui unit des millions d'Algériens, de
la ville et du bled, dans l'affection spontanée qui crée, au-dessus et par-delà
les différences d'origine, de race et de religion, la communauté d'espérance.
Faut-il convaincre les calculateurs ? Montrons-leur le
Sahara, ce désert où le coq gaulois s'est longtemps en vain réchauffé les
ergots. Que de puissances désormais y viendraient volontiers gratter le sable
brûlant ! Acceptons de les associer à une oeuvre immense qui peut ouvrir une
ère nouvelle à l'Algérie et à l'Afrique, à la France et à l'Europe.
A ceux que ne contente pas la vision des grandes
possibilités économiques et humaines auxquelles nous accédons grâce à
l'Algérie, recommandons de réfléchir au problème de notre sécurité. La France
est à Alger par une nécessité fondamentale que nos ancêtres ont connue et que
nous ne pouvons méconnaître sans trahir. C'est par notre présence indiscutée,
notre autorité incontestée, que nous garantissons la sécurité de la Méditerranée
occidentale, et, par là, notre sécurité.
Devant les troubles du Moyen-Orient et leurs très
fâcheuses conséquences, nous pouvons mesurer la valeur de la tranquillité
maintenue dans cette partie plus proche d'une mer dont ce serait une grave
faute que d'oublier la capitale importance stratégique. Quelle tragédie ce
serait pour nous, pour l'Europe, pour l'Occident, si, tout entière, la
Méditerranée redevenait une frontière entre deux mondes hostiles. L'Occident a
suffisamment perdu au cours des dernières années ; que les moins imaginatifs
veuillent bien, désormais, imaginer où mèneraient de nouveaux abandons.
(Applaudissements.)
Osons dire, enfin, au-delà de nos sentiments profonds,
au-delà des intérêts économiques et des exigences militaires, que notre siècle
remet en lumière la véritable hiérarchie des valeurs politiques. Les États,
leurs aspirations, leurs ambitions, leurs méthodes, ne peuvent être appréciés
du seul point de vue des résultats. Les succès acquis parle mensonge, le mépris
des dignités de l'homme ou de la femme, sont sans doute efficaces : ils mènent
de tragédie en tragédie. La légitimité française en Algérie, dépassant le fait
que l'Algérie est une création commune à divers éléments mais qui ont été
soudés et fondus par l'action de la France, dépassant cet autre fait que,
demain, il ne peut y avoir d'enrichissement et d'amélioration sociale que par
l'effort de la France, la légitimité française, dis-je, est fondamentalement
établie au regard des valeurs éternelles parce qu'elle est la seule qui soit
inspirée par la volonté de fraternité humaine."
5. Discours du général de Gaulle (23 avril 1961)
Le lendemain du coup de force du 22 avril, à Alger, par
lequel les généraux Salan, Jouhaud, Zeller et Challe tentent de mettre fin à la
poilitique d'autodétermination, le général de Gaulle décide d'assumer des
pouvoirs exceptionnels et en informe la nation.
"Un pouvoir insurrectionnel s'est établi en Algérie
par un pronunciamento militaire.
Les coupables de l'usurpation ont exploité la passion des
cadres de certaines unités spécialisées, l'adhésion enflammée d'une partie de
la population de souche européenne qu'égarent les craintes et les mythes,
l'impuissance des responsables submergés par la conjuration militaire.
Ce pouvoir a une apparence : un quarteron de généraux en
retraite (1) . Il a une réalité : un groupe d'officiers, partisans, ambitieux
et fanatiques (2) . Ce groupe et ce quarteron possèdent un savoir-faire
expéditif et limité. Mais ils ne voient et ne comprennent la nation et le monde
que déformés à travers leur frénésie. Leur entreprise conduit tout droit à un
désastre national.
Car l'immense effort de redressement de la France, entamé
depuis le fond de l'abîme, le 18 juin 1940, mené ensuite jusqu'à ce qu'en dépit
de tout la victoire fût remportée, l'indépendance assurée, la République
restaurée ; repris depuis trois ans, afin de refaire l'Etat, de maintenir
l'unité nationale, de reconstituer notre puissance, de rétablir notre rang
au-dehors, de poursuivre notre oeuvre outre-mer à travers une nécessaire
décolonisation, tout cela risque d'être rendu vain, à la veille même de la
réussite, par l'aventure odieuse et stupide des insurgés en Algérie. Voici
l'Etat bafoué, la nation défiée, notre puissance ébranlée, notre prestige
international abaissé, notre place et notre rôle en Afrique compromis. Et par
qui ? Hélas ! hélas ! par des hommes dont c'était le devoir, l'honneur, la
raison d'être, de servir et d'obéir.
Au nom de la France, j'ordonne que tous les moyens, je
dis tous les moyens, soient employés pour barrer partout la route à ces
hommes-là, en attendant de les réduire. J'interdis à tout Français et, d'abord,
à tout soldat d'exécuter aucun de leurs ordres. L'argument suivant lequel il
pourrait être localement nécessaire d'accepter leur commandement sous prétexte
d'obligations opérationnelles ou administratives ne saurait tromper personne.
Les seuls chefs, civils et militaires, qui aient le droit d'assumer les
responsabilités sont ceux qui ont été régulièrement nommés pour cela et que,
précisément, les insurgés empêchent de le faire. L'avenir des usurpateurs ne
doit être que celui que leur destine la rigueur des lois.
Devant le malheur qui plane sur la patrie et la menace
qui pèse sur la République, ayant pris l'avis officiel du Conseil
constitutionnel, du Premier ministre, du Président du Sénat, du Président de
l'Assemblée nationale, j'ai décidé de mettre en oeuvre l'article 16 de notre
Constitution. A partir d'aujourd'hui, je prendrai, au besoin directement, les
mesures qui me paraîtront exigées par les circonstances. Par là même, je
m'affirme, pour aujourd'hui et pour demain, en la légitimité française et
républicaine que la nation m'a conférée, que je maintiendrai, quoi qu'il
arrive, jusqu'au terme de mon mandat ou jusqu'à ce que me manquent, soit les
forces, soit la vie, et dont je prendrai les moyens d'assurer qu'elle demeure
après moi.
Françaises, Français ! Voyez où risque d'aller la France,
par rapport à ce qu'elle était en train de redevenir.
Françaises, Français ! Aidez-moi ! "
1) Quatre
généraux (Challe, Salan, Zeller, Jouhaud) prétendent constituer le Haut
commandement d'Alger
2) Les colonels Argoud, Godart et Lacheroy
(Discours et messages, t. III, Avec le renouveau, mai
1958-juillet 1962 , pp. 306-308)
Cité dans Les collections de L'Histoire No 1, 1998 (Hors série No 1 de
L'Histoire ) p.38.
6 - Message du général de Gaulle au Parlement, Assemblée nationale et Sénat,
20 mars 1962
"Mesdames, Messieurs les députés,
La politique poursuivie par la République depuis tantôt
quatre années au sujet de l'Algérie a été, à mesure de son développement,
approuvée par le Parlement, soit explicitement, soit du fait de la confiance
qu'il n'a cessé d'accorder au gouvernement responsable. Le référendum du 8
janvier 1961 a démontré, quant à la direction ainsi tracée, l'accord massif et
solennel du pays.
Mais, voici que la proclamation du cessez-le-feu, les
mesures fixées pour l'autodétermination des populations, les conditions
adoptées quant à la coopération de l'Algérie et de la France - y compris les
garanties assurées à la population de souche française - dans le cas où
l'autodétermination instituerait un État algérien indépendant, marquent une
étape décisive de cette politique. L'ensemble des dispositions arrêtées en conclusion
des négociations d'Evian avec les représentants du FLN (1) et des consultations
menées auprès d'autres éléments représentatifs algériens se trouve maintenant
formulé dans les déclarations gouvernementales du 19 mars 1962 (2).
Nul ne peut se méprendre sur la vaste portée de cet
aboutissement en ce qui concerne, tant la vie nationale de la France, que son
oeuvre africaine et son action internationale. Nul ne peut, non plus,
méconnaître les difficultés d'application qui en résultent aujourd'hui et risquent
d'en résulter demain, non seulement quant à la situation d'un grand nombre de
personnes et de beaucoup de choses, mais aussi dans le domaine de l'ordre
public et de la sûreté de l'État. Il m'apparaît donc comme nécessaire que la
nation elle-même sanctionne une aussi vaste et profonde transformation et
confère au chef de l'État et au Gouvernement les moyens de résoudre, dans les
moindres délais des problèmes qui seront posés à mesure de l'application.
C'est pourquoi, en vertu de l'article 11 de la Constitution
j'ai décidé, sur la proposition du Gouvernement, de soumettre au référendum (3)
un projet de loi comportant l'approbation des déclarations gouvernementales du
19 mars 1962 ; autorisant le Président de la République à conclure les actes
qui seront à établir au sujet de la coopération de la France et de l'Algérie si
l'autodétermination institue un État algérien indépendant et enfin et jusqu'à
ce que soient, dans cette éventualité, créés en Algérie des pouvoirs publics
algériens, attribuant au Président de la République le pouvoir d'arrêter, par
ordonnances ou par décrets pris en conseil des ministres, toutes mesures
relatives à l'application de ces mêmes déclarations.
Au moment où semblent s'achever enfin les combats qui se
déroulent depuis plus de sept ans et où s'ouvre à la France nouvelle et à
l'Algérie nouvelle, la perspective d'une féconde et généreuse coopération, je
suis sûr, mesdames, messieurs les députés, que vous voudrez vous joindre à moi
pour élever le témoignage de notre confiance et de notre espérance vers la
patrie et vers la République. "
(1) Front de libération nationale.
(2) Déclaration rendant compte des accords d'Evian (18
mars 1962) qui reconnaissent l'indépendance de l'Algérie.
(3) Le 8
avril 1962 les accords d'Evian seront approuvés par référendum : les Français
répondent oui (90,7 % des suffrages exprimés).
Les 4 discours sont tirés de : "Les grands débats
parlementaires de 1875 à nos jours", rassemblés et commentés par Michel
Mopin - Notes et études documentaires - La Documentation française - Paris,
1988
"Documents
repris de
http://www.clionautes.org/clio01/TropesCafe/DebatsParlementairesAlgerie.rtf
sur le site des Clionautes sur proposition de Sylviane Tabarly
(stabarly@wanadoo.fr)"
7. La victoire militaire en Algérie (Général Maurice Challe, Notre révolte ,
pp. 41-43, 48)
"Au printemps 60 il n'y a plus de katibas (1) , le
diagramme de la formation d'une armée révolutionnaire a été coupé. Après être
passée par un maximum, la courbe des armes et des effectifs groupés diminue
très vite. Sauf dans les Aurès, il n'y a plus partout que des embryons de
sections, occupés surtout à échapper à nos troupes.
Le quadrillage, trop statique auparavant, a pu se
démultiplier et ses éléments dynamiques peuvent faire la course au rebelle avec
des unités de plus en plus petites.
Le rebelle n'est plus le roi du djebel; il est traqué.
Alors par tout petits groupes, il se réfugie de plus en plus dans le
terrorisme. La phase militaire de la rébellion est terminée à l'intérieur de
l'Algérie par la défaite du fellagha.
Cependant en Tunisie et au Maroc, les effectifs rebelles
se sont groupés et organisés. Mais leurs tentatives sur les barrages se soldent
par des échecs.
(...) le G.P.R.A. (2) ne se fait plus aucune illusion sur
ses possibilités de victoire militaire et compte maintenant sur son action
diplomatique dans le monde, action bien plus vigoureuse que celle de la
diplomatie française, désuète et inefficace.
Au fur et à mesure que nos troupes remportent des succès
sur la rébellion interne, jusqu'à la faire disparaître presque complètement,
notre situation psychologique internationale se dégrade et le gouvernement
français multiplie des concessions qui ne satisfont personne. La politique
impérialiste des Soviets est évidente. Mais la politique américaine n'en est
pas moins agressive à notre égard. Nous assistons à un phénomène ahurissant
d'autodestruction de l'Occident par lui-même.
(...) On l'a vu depuis plusieurs années. C'est en partie
l'Occident qui a obligé les Hollandais à abandonner les Indes néerlandaises à
la dictature, les Belges à se retirer précipitamment du Congo en y laissant le
chaos; c'est lui qui se réjouit des difficultés du Portugal en Angola, des
Sud-Africains sur leur territoire ou des Français en Algérie et au Sahara.
(...) On allait assister à cette chose inouïe : un
gouvernement dont l'armée était victorieuse allait faire cadeau de cette
victoire à son adversaire. Cela ne s'était pas produit en France depuis la
rétrocession gratuite par Louis IX à l'Angleterre de l'Aunis, du Poitou et de
la Saintonge. (...)
Le cadeau fait à un G.P.R.A. qui ne représente qu'une
fiction, qui est organisé suivant une structure totalitaire, qui est
anti-occidental et antichrétien, dépasse les limites de l'entendement
(...)."
1) Equivalent
d'une compagnie.
2) Gouvernement provisoire de la République d'Algérie
Général
Maurice Challe, Notre révolte , pp. 41-43, 48
Relevez les thèmes
principaux des discours et interprétez les dans le contexte historique de
l'époque.
LA GUERRE D'ALGERIE
par Eric LE BARBU
© http://perso.club-internet.fr/erra/Guerre-Algerie.htm
LES
ORIGINES DE LA GUERRE D'ALGERIE
Formée de 3 départements ( Alger, Oran, Constantine ) rattachée au
ministère de l'intérieur, elle est dirigée par un gouvernement général.
Le statut, voté en 1947,
est inégalitaire: il prévoit l'élection d'une Assemblée algérienne de 120
membres aux prérogatives restreintes: Les 9 millions de musulmans, de statuts
" Coranique", élisent le même nombre de députés que le million de
citoyens français. De surcroît, les élections de 1948 ont été truquées afin de
faire élire des représentants de l'administration dans le second collège
(musulman ).
Le nationalisme algérien est formé de 3 courants:
- Le courant
traditionaliste, celui des Oulémas , qui résiste à
l'intégration française en s'appuyant sur l'Islam,
- Le courant des
modernistes bourgeois et intellectuels, dont le principal chef est le
pharmacien Fehrat Abbas et qui entend procéder par la voie
légale,
- Le courant des
révolutionnaires, dirigé par Messali Hadj , qui s'est
doté en 1947 d'un groupe d'action directe, l'Organisation spéciale ( O.S ) ,
dirigé par Ben Bella.
-Or l'Algérie de 1945 connaît de très graves problèmes.
Ceux ci sont 8 400 000 et connaissent une véritable explosion
démographique. Si 2 millions d'entre eux ont un niveau de vie proche de celui
des Européens, les autres connaissent la pauvreté, une scolarisation et un
encadrement administratif insuffisant.
LE
DECLENCHEMENT DE LA GUERRE D'ALGERIE
(
1954 / 1955 )
- L'insurrection
de la Toussaint 1954 donne le signal de la guerre.
- Les Français du Constantinois, en Août 1955, rendent la guerre
irréversible.
Il s'en suit une dure répression, en partie menée par les civils européens, qui réagissent par une "chasse à l'arabe". On compte un millier de victimes.
LA FRANCE S'ENFONCE DANS LA GUERRE D'ALGERIE ( 1956 / 1958 )
- D'abord partisan d'une politique de négociations, MOLLET fait machine
arrière, après avoir été conspué par les Européens d'Alger, le 6 février 1956,
et pose désormais comme préalable une victoire militaire sur le FLN.
- Le ministre-
résident en Algérie, Robert LACOSTE, laisse l'armée conduire la guerre à sa
guise.
- 400 000 hommes
bouclent les frontières de l'Algérie, la soumettant à un quadrillage mêlant
opérations militaires, actions d'assistance sociale ( alphabétisation, soins
médicaux ) et action psychologique pour gagner la population ( propagande, pressions...
)
Militairement, la France l'emporte: l'organisation du FLN est brisée par la
" Bataille d'Alger" (1957 ) et sa force militaire est amoindrie.
- La guerre d'Algérie et l'expédition de Suez détériorent la situation
internationale de la France
Sur le plan intérieur, la guerre d'Algérie est un facteur de
déstabilisation économique et social.
- C'est un gouffre
financier qui relance l'inflation, creuse le déficit budgétaire, détériore la
balance commerciale, épuise les ressources en devises.
Enfin, la guerre d'Algérie fait éclater la majorité de Gauche, victorieuse
aux éléctions de 1956, et paralyse le pouvoir.
Enfin, quelques-unes appuieront l'OAS tout en réprouvant les
attentats sanglants organisés par celle-ci.
LA GUERRE D'ALGERIE
RENFORCE LES ADVERSAIRES DU REGIME
- Ils sont issus de tous les Partis et craignent que le régime ne finisse
par accepter de négocier avec le FLN.
- Elle entend s'opposer à toute négociation en installant à Paris un
pouvoir autoritaire qui laisserait les coudées franches aux militaires et
ferait taire les intellectuels.
- Réduits en métropole à
des groupuscules fascisants comme ' Jeune Nation ", ce courant est
beaucoup plus puissant en Algérie, dans la population européenne ( les
"Pieds Noirs" ) et dans l'armée, où certains officiers rêvent de
remporter la victoire en employant contre le FLN des méthodes révolutionnaires
qui ont vaincu les Français au Viet Nam; ils ourdissent des complots pour
renverser le régime.
- Depuis 1953, le Général De Gaulle a mis en sommeil le RPF et s'est retiré
de la vie publique. Mais la crise du régime le confirme dans ses analyses et on
commence à prononcer son nom comme celui d'un recours possible.
- Ses partisans suivent avec attention l'agitation de l'extrême droite et
les multiples complots, bien décidés, le moment venu, à les canaliser pour
obtenir le retour au pouvoir du Général De Gaulle. Quant à lui, il feint
d'ignorer ces préparatifs bien qu'il soit constamment tenu au courant.
LA
FIN DE LA GUERRE D'ALGERIE ( 1958 / 1962 )
- L'émeute algéroise
du 13 Mai 1958, entraîne la chute de la 4° République.
-Le Général De Gaulle
impose à l'armée et aux Européens l'indépendance de l'Algérie.
- La détermination du FLN qui forme un Gouvernement provisoire de la
république Algérienne ( GPRA )
- Le désaveu de
l'opinion internationale
- La lassitude des
Français devant ce conflit interminable.
- Une série de discours
jalonne sa propre évolution et prépare progressivement l'opinion à
l'indépendance algérienne.
- Les Européens et l'armée, qui ont porté De Gaulle au pouvoir, ont le
sentiment d'une trahison.
- 700 000 Européens doivent quitter avec déchirement l'Algérie.
L' action de l'OAS
aboutissant en effet à rendre impossible la cohabitation des deux communautés
européenne et musulmane, ils abandonnent une terre sur laquelle ils sont nés et
laissent leurs biens, pour affronter un difficile reclassement en
Métropole.
Quant à l'OAS, elle
tente à diverses reprises d'assassiner le Général De Gaulle: le 22 Août 1962,
celui-ci n'échappe à la mort que de justesse lors de l'attentat du petit
Clamart, prés de Paris.
Sujets d'étude:
Chronologie
1830
14.06. une armée française forte de 37.000 hommes débarquent dans la baie de
Siti-Ferruch.
05.07. le dey d'Alger appose son sceau sur la convention qui livre Alger aux
Français
1832
22.11. Abd el-Kader proclame le premier jihad contre les infidèles et
devient émir des croyants
1834
22.07. Ordonnance qui confirme le caractère définitif de la conquête française.
Un gouverneur général est nommé pour administrer "les possessions
françaises dans le nord de l'Afrique".
1837
30.05. Traité de la Tafna, signé par Bugeaud, reconnaît Abd- el-Kader comme le
souverain des deux tiers de l'Algérie.
1841
22.02. Bugeaud est nommé gouverneur général de l'Algérie. Fin de
"l'occupation restreinte" et guerre totale.
1843
14.03. Abd el-Kader se réfugie au Maroc.
1848
12.11. L'Algérie proclamée dans la Constitution partie intégrante de la France
1860
17.09. Voyage de Napoléon III à Alger. Il évoquera la possibilité d'un
"royaume arabe".
1865
14.07. Le droit à la naturalisation sur demande est accordé aux
indigènes juifs et musulmans.
1870
24.10. Décrets Crémieux qui accordent la nationalisation
française aux juifs d'Algérie
1881 L'Algérie est intégrée directement à la France et
est formée de 3 départements (Alger, Oran, Constantine ) qui sont
rattachés au ministère de l'Intérieur et dirigés par un gouvernement général. -
Code de l'indigénat qui fixe une série de
pénalités exorbitantes de droit commun pour les Algériens musulmans.
1889
26.07. Une loi impose la citoyenneté française à tous les fils
d'étrangers qu ne la refusent pas. Cette naturalisation automatique ne concerne
pas les Algériens musulmans.
1914-1918
Pour la guerre, le recrutement indigène fournit
173.000 militaires dont 67.500 engagés; 25.000 soldats musulmans et 22.000 Français
d'Algérie tombent sur les champs de bataille. 119.000 travailleurs viennent, en
plus, travailler en métropole.
1919
Le décret de 1919 accorde la nationalité française
à 20.000 Algériens. En effet, celle-ci est donnée à des conditions jugées
draconiennes: la renonciation au statut personnel de musulman, autant dire
l'apostasie (conversion).
1922
Avril Parution du premier numéro du Paria, créé à l'initiative des communistes,
pour l'indépendance des colonies.
1926
20.06 Fondation de l'Étoile nord-africaine, à Paris, qui réclame
l'indépendance de l'Afrique du Nord.
1931
05.05. Abdelhamid Ben Badis fonde l'Association des oulemas réformistes
d'Algérie. Avec pour devise: "L'arabe est ma langue, l'Algérie est mon
pays, l'islam est ma religion." Ferhat Abbas publie Le jeune Algérien.
1936
07.06. Les oulémas et les communistes fondent le Congrès
musulman algérien, dans le cadre du Front populaire.
1937
11.03. Les nationalistes algériens proclament le Parti
du peuple algérien (PPA).
1939
26.09. Arrestations des principaux dirigeants
nationalistes algériens
1940
07.10. Le ministre de l'Intérieur abolit le décret
Crémieux de naturalisation des juifs d'Algérie.
1942
08.11. Débarquement anglo-américain à Alger.
1943
30.05. Arrivée du général de Gaulle à Alger.
12.09. Dans son discours de Constantine, le général
de Gaulle annonce des réformes pour l'Algérie
1944
07.03 De Gaulle signe une ordonnance qui abolit
toutes les mesures d'exception applicables aux musulmans.
1945
02.04. Premier Congrès des Amis du manifeste et de
la liberté.
08.05. Début des violentes répressions dans le
Constantinois, à Sétif et Gulema. 103 morts parmi les Européens, plusieurs milliers
de morts algériens musulmans.
1947
15.02. Création d'une organisation clandestine pour
la lutte armée en Algérie, l'organisation spéciale (O.S.)
1954
Mars-avril: création du C.R.U.A. (Comité
révolutionnaire de l'unité algérienne) qui entend préparer l'insurrection en
Algérie
01.11. Le C.R.U.A. se transforme en F.L.N. (Front de libération nationale) qui
déclenche la rébellion armée.
05.11. Le gouvernement français envoie des renforts en Algérie.
1955
30.09. L'Assemblée générale de l'ONU vote l'inscription à l'ordre du jour de
l'affaire algérienne.
12.12. Les élections en Algérie sont reportées.
1956
Août: le FLN s'organise : création du Conseil national de la
révolution algérienne (CNRA) et du Comité de coordination et d'exécution (CCE)
qui se transformera en gouvernement provisoire de la République algérienne
(GPRA) le 19 septembre 1958
29.10. Israël, l'Angleterre et la France déclenchent une opération militaire
contre l'Egypte.
15.11. L'ONU inscrit la question algérienne à son ordre du jour.
05.12. Le gouvernement français dissout les conseils généraux et les
municipalités en Algérie.
1957
07.01. Le général Massu est chargé du maintien de l'ordre à Alger.
20.09. L'ONU inscrit la question algérienne à son ordre du jour.
29.11. L'Assemblée nationale vote la loi-cadre et la loi électorale de
l'Algérie.
1958
26.04. 30 000 Algérois demandent un Gouvernement de salut public après la chute
du gouvernement Gaillard.
13.05. Un Comité de salut public est créé à Alger sous la présidence du général
Massu; on fait appel à de Gaulle.
15.05. De Gaulle se déclare prêt à assumer les pouvoirs de la République.
01.06. L'Assemblée nationale investit de Gaulle par 339 voix contre 224.
28.09. La nouvelle Constitution est approuvée par référendum (79 % de oui en
métropole,
95 % en Algérie).
23.10. De Gaulle propose au F.L.N. la paix des braves.
21.12. De Gaulle est élu président de la République.
1959
30.01. De Gaulle renouvelle l'offre de paix en Algérie.
16.09. De Gaulle proclame le droit des Algériens l'autodétermination.
1960
24.01. Début de la semaine des barricades à Alger.
25.06. Pourparlers préliminaires de Melun.
1961
08.01. La politique algérienne du général est approuvée par référendum (75 % de
oui).
25.04. Putsch des généraux à Alger; de Gaulle assume les pleins pouvoirs aux
termes de l'article 16 de la Constitution.
20.05. Ouverture des pourparlers d'Evian.
14.07. Recrudescence des attentats de l'O.A.S. (Organisation Armée Secrète).
1962
18.02. Pourparlers des Rousses.
07.03. Négociations d'Evian.
19.03. Cessez-le-feu en Algérie.
08.04. Référendum à propos de l'Algérie (90,7 % des voix approuvent les accords
d'Evian).
01.07. Référendum d'autodétermination en Algérie ; l'indépendance est approuvée
par 99,72 des voix.
03.07. Le G.P.R.A. (Gouvernement provisoire de la République d'Algérie)
s'installe à Alger.
Henri
Alleg « La question », 1958
© http://www.algeria-watch.de/farticle/1954-62/laquestion.htm
Henri Alleg a été, de
1950 à 1955, directeur d'Alger républicain. Ce journal, qui était, en Algérie,
le seul quotidien ouvrant ses colonnes à toutes les tendances de l'opinion
démocratique et nationale algérienne, fut interdit en septembre 1955.
A·partir de cette
date, Henri Alleg multiplie les démarches pour obtenir que soit levée cette
mesure d'interdiction. Celle-ci est bientôt reconnue illégale par le Tribunal
administratif d'Alger, ce qui n'empêche pas les autorités de s'opposer à la
reparution du journal.
En novembre 1956,
pour échapper à la mesure d'internement qui frappe la plupart des
collaborateurs du journal, Alleg est contraint de passer dans la clandestinité.
Il est arrêté le 12
juin 1957 par les parachutistes de la 10e D.P., qui le séquestrent à El-Biar,
dans la banlieue d'Alger, pendant un mois entier.
C'est le récit de
cette détention qu'il fait ici. Le livre s'achève au moment où Henri Alleg est
transféré au " centre d'hébergement " de Lodi. (On sait qu'il existe
en Algérie de nombreux camps : Bossuet, Paul-Cazelles, Berrouaghia, où sont
internés, sur simple décision administrative, des gens contre lesquels aucune
charge n'a été retenue).
Du camp, Alleg fait
parvenir en France une copie de la plainte qu'il a déposée fin juillet entre les
mains du procureur général d'Alger : il y dénonce les tortures dont il a été
victime. Cette plainte connaît un grand retentissement dans la presse française
et internationale.
A partir de ce
moment, les bruits les plus inquiétants circulent tous les jours à Alger sur la
" disparition ", " l'enlèvement " et même le " décès
" d'Alleg. Et c'est seulement à la suite d'une large campagne de presse
que, le 17 août - c'est-à-dire deux mois après son arrestation -, Alleg est
enfin présenté à un magistrat instructeur. Depuis lors, il est incarcéré à la
prison civile d'Alger. Vers le mois de novembre, il a été, comme membre du
Parti communiste algérien, inculpé d'atteinte à la sûreté extérieure de l'Etat
et de reconstitution de ligue dissoute.
En revanche, encore aujourd'hui,
six mois après l'ouverture de l'enquête ordonnée par le général Allard, la
plainte d'Alleg est toujours " en cours d'instruction ".
Pourtant Alleg a été
confronté avec les officiers et les policiers qu'il avait nommément désignés
comme ses tortionnaires.
Pourtant le juge
militaire, chargé d'instruire la plainte, a procédé en compagnie d'Alleg à une
visite des locaux, au cours de laquelle Alleg a pu décrire de mémoire, avant
d'y pénétrer, plusieurs pièces de l'immeuble d'El-Biar, en particulier la
cuisine, qu'il n'aurait pas dû connaître si, comme on le prétend,
l'interrogatoire s'était déroulé " normalement ".
Pourtant, il existe
au dossier un certificat médical très détaillé, dressé par deux médecins,
eux-mêmes internés à Lodi, qui ont examiné Henri Alleg à son arrivée au camp,
le 12 juillet. Un mois après les tortures, il portait encore, nettement
visibles, des marques de liens aux poignets, des cicatrices de brûlures et
d'autres traces.
Pourtant de multiples
dossiers ont été ouverts à la suite d'autres plaintes qui mettent en cause les
mêmes officiers.
Si Alleg et son
avocat demandent l'inculpation de ces tortionnaires, c'est non seulement pour
que soient sanctionnés des actes intolérables, mais surtout pour empêcher que
puissent se renouveler sur d'autres des pratiques aussi révoltantes.
" En attaquant les
Français corrompus, c'est la France que je défends "
" Jean-Christophe "
Entretien
avec Henri Alleg
http://www.lematin-dz.net/ledossierdujeudi_04072002/entretien_avec_henri_alleg.htm
« Nous avons encore à lutter »
Henri Alleg, militant du Parti communiste algérien et directeur du quotidien
Alger républicain avant son interdiction en 1955 par les autorités coloniales,
raconte dans cet entretien les conditions dans lesquelles ce journal a reparu
au lendemain de l'Indépendance et les pressions qui s'exerçaient sur lui.
Arrêté en 1956 et emprisonné durant de longues années, Henri Alleg est l'auteur
du livre intitulé La Question, qui avait dévoilé pendant la présence coloniale
la pratique de la torture par les soldats français.
Le Matin : Monsieur,
qu'avez-vous éprouvé lors de la proclamation de l'indépendance nationale en
1962 ?
Henri Alleg : En ce début du mois de juillet, pour tous ceux
qui avaient combattu pour l'indépendance de l'Algérie, c'était en premier lieu
le sentiment d'une grande victoire après toutes ces épreuves, ces deuils
accumulés et toutes ces souffrances endurées. Comme deuxième sentiment, je
crois personnellement que c'était le début d'une grande espérance pour
l'Algérie et aussi l'établissement de nouveaux rapports entre deux peuples
après ces affrontements. J'avais moi-même le regard tourné vers l'avenir, mais
en même temps nous étions, moi et les autres, conscients des immenses
difficultés à venir. Personnellement, je m'étais évadé de la prison de Rennes
en octobre 1961 et aussitôt les accords d'Evian conclus, je suis parti de la
Tchécoslovaquie où je m'étais réfugié pour regagner Alger, dans le but de
reprendre avec mes amis la publication d'Alger républicain. Je me suis heurté,
et mes amis également, à de très grandes difficultés. C'est que j'étais
toujours en situation illégale et j'étais donc obligé de rentrer en France
clandestinement pour pouvoir rejoindre ensuite Alger. L'autre difficulté : le
gouvernement français qui avait encore du pouvoir en Algérie, en l'occurrence
De Gaulle, avait promulgué un décret qui stipulait l'interdiction de parution
d'Alger républicain. Naturellement, mes amis et moi-même nous n'en avons pas
tenu compte. Il faut dire que les difficultés ont persisté parce que du côté
algérien, il existait aussi certaines oppositions à Alger républicain. Nous
savions que l'équipe d'Alger républicain, qui avait tant donné à la lutte
anti-coloniale, certains sont morts au maquis, d'autres torturés, n'allait pas
faire de concession et resterait au service des travailleurs et de son idée
d'une Algérie progressiste et socialiste. Ces idées n'étaient pas admises par
tout le monde, donc Alger républicain était en opposition avec les idées de
certains membres de la nouvelle direction du pays. Dans ces conditions, le
journal a quand même pu reparaître, mais seulement avec des moyens limités à
partir du 17 juillet 1962. Alors que nous voulions qu'il reprenne le jour même
de l'indépendance (voir Récit de la grande aventure d'Alger républicain, signé
avec Abdelhamid Benzine et Boualem Khalfa). C'est à tout cela que me fait
penser cette date.
Quarante ans après,
vous n'avez pas oublié votre propre vécu, mais que ressentez-vous aujourd'hui
même ?
Nous avons encore à
lutter. J'espérais voir cette Algérie le jour de l'indépendance, comme tous
ceux qui sortaient de prison, qui étaient exilés, qui sortaient de l'illégalité,
comme une période de bonheur. Bien sûr, tout n'a pas été rose, même le jour du
5 juillet, les luttes ont pu continuer même après. Le 5 juillet, c'était voir
l'Algérie enfin libérée, pouvoir enfin prendre en main son destin, car sans
indépendance, rien n'était possible. Nous ne pouvons pas du tout minimiser
cette date, qui est peut-être la plus grande de l'histoire contemporaine et
moderne de l'histoire d'Algérie. Bien plus que l'indépendance, il fallait aller
au-delà pour en finir avec l'esprit colonialiste. A l'intérieur même de
l'Algérie, ceux qui espéraient mener une vie libre ont eu quelques déceptions
par la suite. Le 5 juillet, c'est aussi la fin du cauchemar colonial et le
début des possibilités offertes au peuple algérien. Nous ne pouvons donc ternir
cette célébration. Ce n'est pas seulement l'indépendance pour l'Algérie, mais
aussi pour tous les peuples qui luttent encore pour leur véritable
indépendance.
Propos recueillis par Mohamed Redouane
Entretien
avec Henri Alleg, après le procès contre Aussaresses
http://www.algeria-watch.de/farticle/1954-62/aussaresses_alleg.htm
«Ce n’est qu’un début»
Paris, Arezki Benmokhtar, Le Quotidien d'Oran, 29 janvier 2002
L’auteur de
«La Question», ancien directeur d’Alger républicain, journal d’inspiration
communiste et militant de l’Algérie libre, a bien du mal à dire «général»
lorsqu’on l’interroge sur son tortionnaire Paul-Louis Aussaresses. La nausée
lui étreint la gorge, quand il commente le verdict du tribunal correctionnel de
Paris, à l’encontre d’un des «génies» de l’armée coloniale française en matière
de torture et d’exactions sommaires contre des militants algériens.
Henri Alleg
connaît Aussaresses qui dirigeait le service «Action», en charge des centres de
torture, sous les ordres de Massu. Il n’accuse pas l’ensemble de l’armée
française, même si nombreux étaient ceux qui ne répugnaient pas à «casser du
fellaga» pour «sauver le pouvoir colonial, quoi qu’il arrive et par tous les
moyens». Avec Pierre Vidal-Naquet et Simone de La Bollardière, la veuve du
général de La Bollardière qui avait démissionné pour ne pas se salir les mains,
Alleg a été confronté avec Aussaresses, lors de l’audience de novembre dernier.
Avec sa fougue de combattant, il est «monté au front» pour défendre l’honneur
des martyrs et dénoncé, ce que Germaine Tillion appelait le «mal absolu». La
justice française a préféré juger les propos du tortionnaire et non pas ses
actes. Le chemin vers la vérité est long et l’auteur de «La Question» a ses
réponses.
Le Quotidien
d’Oran : Quel est votre sentiment, suite au verdict rendu vendredi dans le
procès contre le général tortionnaire Aussaresses ?
Henri Alleg :
Il faut d’abord préciser que ce n’est pas le procès qu’attendaient les victimes
algériennes des tortures de l’armée française, ni les Français qui avaient
combattu la colonisation et ses pratiques barbares. Nous aurions souhaité voir
se tenir le vrai procès sur les faits rapportés par Aussaresses dans son livre,
et non le procès de l’apologie de ces faits. Cela étant, ce procès contre
l’apologie cynique de la torture et les exécutions sommaires a néanmoins
quelque chose de positif : il a attiré l’attention de nombreux Français sur ce
qu’avait été la guerre. On leur a toujours caché cette réalité. Sans être
heureux, nous sommes tout de même satisfaits de cette ouverture sur le visage
hideux de la guerre. La sanction financière est très secondaire par rapport à
l’enjeu central qui est celui d’obtenir des gouvernants - aussi bien du chef de
l’Etat que du Premier ministre - une reconnaissance puis une condamnation
réelles de la guerre coloniale et de ses crimes.
Q.O.: La
tendance n’est pas vers cette reconnaissance, pour le moment...
H.A. : Au
contraire ! Après avoir dit sa répugnance et son dégoût, le Président (Chirac)
et le Premier ministre (Jospin) refusent de condamner, dans l’immédiat, ce
qu’avait été la guerre d’Algérie. Ils ont préféré confier cette tâche aux
historiens.
Q.O.: Au nom
de la raison d’Etat...
H.A. : Parce
qu’il n’y a pas que les tortionnaires directs qui sont à condamner. Il y a
aussi les différents gouvernants civils qui avaient fait une politique
encourageant ces méthodes violentes.
Q.O. :
Qu’allez-vous faire après ce verdict ?
H.A. : Je ne
suis pas juriste, mais il est évident que nous avons à faire à un crime contre
l’Humanité. Mais les dirigeants français ont donné une interprétation des
crimes contre l’Humanité qui exclut ceux pratiqués durant les guerres
coloniales. Le crime contre l’Humanité serait ainsi circonscrit à une seule
zone géographique, l’Europe, et à une époque, celle de la seconde Guerre
Mondiale. Il n’y a aucune raison d’exclure les crimes coloniaux de la
définition du crime contre l’Humanité. La bataille pour la vérité va cependant
continuer. Quelque 500 généraux et militaires français viennent de publier un
«Livre blanc» sur l’Algérie pour remettre en cause les témoignages qui
dénoncent la responsabilité de la France coloniale et de son armée. Ils
préparent une contre-attaque pour dire que tout cela n’est qu’une manoeuvre
visant à déshonorer l’armée française. Ils arrivent même à contester les aveux
d’Aussaresses et, avant lui, ceux de Massu. Comme disait Brecht, «le ventre
d’où est sortie la bête immonde, est toujours fécond». Jamais cette phrase n’a
eu autant de signification.
Q.O.: Les
éditeurs d’Aussaresses, eux aussi, ont été condamnés pour complicité d’apologie
de la torture et des exactions. Ils s’en défendent, en mettant en avant leur
participation à «l’oeuvre de mémoire» et de participation à «l’Histoire».
Sont-ils aussi coupables que leur «auteur» ?
H.A. : C’est
ce que leurs avocats soutiennent. J’ai participé au procès qui s’est tenu en
novembre de l’année dernière et appris, selon Florence Beaugé, (journaliste au
Monde, chargée de la zone Maghreb et qui avait écrit un long papier sur
Aussaresses, après la sortie de son livre, ndlr), que la première version du
livre ne contenait pas plus d’une vingtaine de pages sur l’Algérie. Le reste du
pavé était consacré à la France et à ses aventures avant l’Algérie. Les
éditeurs ont sauté sur l’occasion et ont cherché à faire un coup médiatique et
commercial avec un livre à scandales sur l’Algérie. C’est ainsi qu’un «nègre» a
été chargé de rédiger le livre. Aussaresses a avoué ne pas en être le véritable
auteur, mais un «fournisseur» de ses éléments. Les éditeurs voulaient
désacraliser la condamnation de la torture. Par conséquent, on ne peut accepter
les arguments avancés.
Il faut
rappeler que le livre est nul, du point de vue historique. Il est truffé
d’affirmations complètement fausses. Ce livre entre dans le cadre de la
stratégie de l’extrême-droite et des apologistes de la guerre coloniale, des
nostalgiques de l’OAS et des ennemis de la réconciliation réelle entre
Algériens et Français. Le récent «Livre blanc» des généraux correspond
parfaitement à cet objectif. Leurs arguments sont toujours les mêmes : ils
veulent salir le FLN, en le traitant de tortionnaire, tout comme ils s’en
prennent à moi. Ce sont des nostalgiques de l’Algérie française et des
empoisonneurs de la réconciliation.
Extrait du livre
« La question » d’Henri Alleg
Dans cette immense
prison surpeuplée, dont chaque cellule abrite une souffrance, parler de soi est
comme une indécence. Au rez-de-chaussée, c'est la " division " des
condamnés à mort. Ils sont là quatre-vingts, les chevilles enchaînées, qui
attendent leur grâce ou leur fin. Et c'est à leur rythme que nous vivons tous.
Pas un détenu qui ne se retourne le soir sur sa paillasse à l'idée que l'aube
peut être sinistre, qui ne s'endort sans souhaiter de toute sa force qu'il ne
se passe rien. Mais c'est pourtant de leur quartier, que montent chaque jour
les chants interdits, les chants magnifiques qui jaillissent toujours du cour
des peuples en lutte pour leur liberté.
Les tortures ? Depuis
longtemps le mot nous est à tous devenu familier. Rares sont ici ceux qui y ont
échappé. Aux " entrants " à qui l'on peut adresser la parole, les
questions que l'on pose sont, dans l'ordre : " Arrêté depuis longtemps ?
Torturé ? Paras ou policiers ? " Mon affaire est exceptionnelle par le
retentissement qu'elle a eu. Elle n'est en rien unique. Ce que j'ai dit dans ma
plainte, ce que je dirai ici illustre d'un seul exemple ce qui est la pratique
courante dans cette guerre atroce et sanglante.
Il y a maintenant plus
de trois mois que j'ai été arrêté. J'ai côtoyé, durant ce temps, tant de
douleurs et tant d'humiliations que je n'oserais plus parler encore de ces
journées et de ces nuits de supplices si je ne savais que cela peut être utile,
que faire connaître la vérité c'est aussi une manière d'aider au cessez-le-feu
et à la paix. Des nuits entières, durant un mois, j'ai entendu hurler des
hommes que l'on torturait, et leurs cris résonnent pour toujours dans ma mémoire.
J'ai vu des prisonniers jetés à coups de matraque d'un étage à l'autre et qui,
hébétés par la torture et les coups, ne savaient plus que murmurer en arabe les
premières paroles d'une ancienne prière.
Mais, depuis, j'ai
encore connu d'autres choses. J'ai appris la " disparition " de mon
ami Maurice Audin, arrêté vingt-quatre heures avant moi, torturé par la même
équipe qui ensuite me " prit en mains ". Disparu comme le cheikh
Tebessi, président de l'Association des Oulamas, le docteur Cherif Zahar, et
tant d'autres. Lodi, j'ai rencontré mon ami de Milly, employé à l'hôpital
psychiatrique de Blida, torturé par les " paras " lui aussi, mais
suivant une nouvelle technique : il fut attaché, nu, sur une chaise métallique
où passait le courant électrique ; il porte encore des traces profondes de
brûlures aux deux jambes. Dans les couloirs de la prison, j'ai reconnu dans un
" entrant " Mohamed Sefta, de la Mahakma d'Alger (la justice
musulmane). " Quarante-trois jours chez les paras. Excuse-moi, j'ai encore
du mal à parler : ils m'ont brûlé la langue ", et il me montra sa langue
tailladée. J'en ai vu d'autres : un jeune commerçant de la Casbah, Boualem
Bahmed, dans la voiture cellulaire qui nous conduisait au tribunal militaire,
me fit voir de longues cicatrices qu'il avait aux mollets. " Les paras,
avec un couteau : j'avais hébergé un F.L.N.. "
De l'autre côté du mur,
dans l'aile réservée aux femmes, il y a des jeunes filles dont nul n'a parlé
Djamila Bouhired, Elyette Loup, Nassima Hablal, Melika Khene, Lucie Coscas,
Colette Grégoire et d'autres encore : déshabillées, frappées, insultées par des
tortionnaires sadiques, elles ont subi elles aussi l'eau et l'électricité.
Chacun ici connaît le martyre d'Annick Castel, violée par un parachutiste et
qui, croyant être enceinte, ne songeait plus qu'à mourir.
Tout cela, je le sais,
je l'ai vu, je l'ai entendu. Mais qui dira tout le reste ?
C'est aux "
disparus " et à ceux qui, sûrs de leur cause, attendent sans frayeur la
mort, à tous ceux qui ont connu les bourreaux et ne les ont pas craints, à tous
ceux qui, face à la haine et la torture, répondent par la certitude de la paix
prochaine et de l'amitié entre nos deux peuples qu'il faut que l'on pense en
lisant mon récit, car il pourrait être celui de chacun d'eux.
Il était 16 heures
lorsque le lieutenant de parachutistes Charbonnier, accompagné d'un de ses
hommes et d'un gendarme, arriva chez Audin pour me prendre en charge. La veille
de ce mercredi 12 juin, mon ami Maurice Audin, assistant à la Faculté des
sciences d'Alger, avait été arrêté à son domicile et la police y avait laissé
un inspecteur. C'est lui qui m'ouvrit la porte lorsque je tombai dans la
souricière. J'avais tenté, sans succès, de m'échapper, mais le policier,
revolver au poing, m'avait rattrapé au premier étage et nous étions remontés
dans l'appartement. Très nerveux, l'inspecteur, tout en me surveillant du coin
de l'oil, avait téléphoné au centre des paras pour demander un renfort
immédiat.
Dès le moment où le
lieutenant entra dans la pièce, je sus ce qui m'attendait. Coupé par un immense
béret, son petit visage bien rasé, triangulaire et anguleux comme celui d'un
fennec, souriait, les lèvres pincées. " Excellente prise, dit-il en
détachant les syllabes ; c'est Henri Alleg, l'ancien directeur d'Alger
républicain. Et puis immédiatement, s'adressant à moi :
" Qui vous héberge
?
- Ça, je ne vous le
dirai pas ! "
Sourire et hochement de
tête, puis, très sûr de lui : " Nous allons vous préparer un petit
interrogatoire tout à l'heure qui vous suffira. Vous répondrez, je vous le
promets. Mettez-lui les menottes. "
Tenu par le para, je
descendis les trois étages jusqu'à la rue. La voiture du lieutenant, une
Aronde, nous attendait, rangé de l'autre côté. On me fit asseoir, à l'arrière.
le para était à côté de moi : le canon de sa mitraillette me heurtait les côtes
: " Il y en a un bon tas là-dedans pour vous, si vous faites le con.
"
Nous filions vers les
hauteurs de la ville. Après une courte halte devant une villa (sans doute un PC
des paras), où entra seul Charbonnier, nous continuâmes à monter vers
Châteauneuf par le boulevard Clemenceau. Finalement, la voiture s'arrêta après
la place d'El-Biar, devant un grand immeuble en construction.
Je traversai une cour
encombrée de jeeps et de camions militaires et j'arrivai devant l'entrée du
bâtiment inachevé. Je montai : Charbonnier était devant, le para derrière moi.
Les fers du ciment armé apparaissaient çà et là dans la maçonnerie ; l'escalier
n'avait pas de rampe, des plafonds gris pendaient les fils d'une installation
électrique hâtive.
D'un étage à l'autre,
c'était un remue-ménage incessant de paras, qui montaient et descendaient,
chassant devant eux des Musulmans, prisonniers déguenillés, barbus de plusieurs
jours, le tout dans un grand bruit de bottes, d'éclats de rire, de grossièretés
et d'insultes entremêlés. J'étais au " centre de tri du sous-secteur de la
Bouzaréah ". J'allais apprendre bientôt comment s'effectuait ce " tri
".
Derrière Charbonnier,
j'entrai dans une grande pièce du troisième ou du quatrième étage : la salle de
séjour du futur appartement. Quelques tables démontables ; au mur, des photos
racornies de suspects recherchés, un téléphone de campagne : c'était tout
l'ameublement. Près de la fenêtre, un lieutenant. Je sus par la suite qu'il se
nommait Erulin. Un grand corps d'ours, bien trop grand pour cette petite tête
aux yeux bridés de poupon mal réveillé et pour la petite voix pointue qui en
sortait, une voix un peu mielleuse et zozotante d'enfant de chour vicieux.
" Nous allons vous
donner une chance, dit Charbonnier, tourné vers moi. Voici du papier et un
crayon. Vous allez nous dire où vous habitez, qui vous a hébergé depuis votre
passage à la clandestinité, quelles sont les personnes que vous avez
rencontrées, quelles ont été vos activités. "
Le ton restait poli. On
m'avait enlevé les menottes. Je répétai pour les deux lieutenants ce que
j'avais dit à Charbonnier durant le trajet en voiture : " Je suis passé
dans la clandestinité pour ne pas être arrêté, car je savais que je faisais l'objet
d'une mesure d'internement. Je m'occupais et je m'occupe encore des intérêts de
mon journal. · ce sujet, j'ai rencontré à Paris MM. Guy Mollet et Gérard
Jacquet. Je n'ai pas à vous en dire davantage. Je n'écrirai rien et ne comptez
pas sur moi pour dénoncer ceux qui ont eu le courage de m'héberger ".
Toujours souriants et
sûrs d'eux-mêmes, les deux lieutenants se consultèrent du regard.
" Je crois qu'il
est inutile de perdre notre temps ", dit Charbonnier. Erulin approuva.
Dans le fond, c'était aussi mon avis : si je devais être torturé, que ce soit
plus tôt ou plus tard, quelle importance ? Et plutôt que d'attendre, il valait
mieux affronter le plus dur tout de suite.
Charbonnier était au
téléphone : " Préparez une équipe : c'est pour une ''grosse légume'', et
dites à Lorca de monter. " Quelques instants plus tard, Lorca entrait dans
la pièce. Vingt-cinq ans, petit, basané, le nez busqué, les cheveux gominés, le
front étroit. Il s'approcha de moi et dit en souriant : " Ah ! C'est lui, le
client ? Venez avec moi. " Je passai devant lui. Un étage plus bas,
j'entrai dans une petite pièce à gauche du couloir : la cuisine du futur
appartement. Un évier, un potager de faïence, surmontés d'une hotte dont les
vitres n'étaient pas encore placées : seule était posée la structure
métallique. Au fond, une porte-fenêtre camouflée de cartons rapiécés qui
obscurcissaient la pièce.
" Déshabillez-vous
", dit Lorca, et comme je n'obéissais pas : " Si vous ne voulez pas,
on le fera de force. "
Tandis que je me déshabillais,
des paras allaient et venaient autour de moi et dans le couloir, curieux de
connaître le " client " de Lorca. L'un d'eux, blondinet à l'accent
parisien, passa la tête à travers le cadre sans vitre de la porte : "
Tiens, c'est un Français ! Il a choisi les ''ratons'' contre nous ? Tu vas le
soigner, hein, Lorca ! "
Lorca installait
maintenant sur le sol une planche noire, suintante d'humidité, souillée et
gluante des vomissures laissées sans doute par d'autres " clients ".
" Allez,
couchez-vous ! " Je m'étendis sur la planche. Lorca, aidé d'un autre,
m'attacha par les poignets et les chevilles avec des lanières de cuir fixées au
bois. Je voyais Lorca debout au-dessus de moi, les jambes écartées, un pied de
chaque côté de la planche à la hauteur de ma poitrine, les mains aux hanches,
dans l'attitude du conquérant. Il me fixait droit dans les yeux, essayant comme
ses chefs de m'intimider.
" Ecoutez, dit-il
avec un accent d'Oranie, le lieutenant vous laisse réfléchir un peu, mais après
vous allez parler. Quand on pique un Européen, on le soigne mieux que les
''troncs''. Tout le monde parle. Faudra tout nous dire - et pas seulement un
petit morceau de la vérité, hein, mais tout ! ... "
Pendant ce temps, autour
de moi, des " bérets bleus " faisaient assaut d'esprit :
" Pourquoi que tes
copains ils ne viennent pas te détacher ? "
" Tiens, qu'est-ce
qu'il fait étendu là-dessus, celui-là ? De la relaxation ? "
Un autre plus hargneux :
" Faudrait pas perdre son temps avec des mecs comme ça. Moi, je les descendrais
tout de suite. "
Du bas de la fenêtre
soufflait un courant d'air glacé. Nu sur la planche humide, je commençais à
trembler de froid. Alors Lorca, souriant : " Vous avez peur ? Vous voulez
parler ?
- Non, je n'ai pas peur,
j'ai froid.
- Vous faites le
fanfaron, hein ? Ca va vous passer. Dans un quart d'heure, vous allez parler
gentiment. "
Je restai là au milieu
des paras qui plaisantaient et m'insultaient, sans répondre, m'efforçant de
rester le plus calme possible.
Enfin je vis entrer dans
la pièce Charbonnier, Erulin et un capitaine. Grand, maigre, les lèvres
pincées, la joue balafrée, élégant et muet : le capitaine Devis.
" Alors vous avez
réfléchi ? " C'était Charbonnier, qui me posait la question.
- Je n'ai pas changé
d'avis.
- Bon, il l'aura
cherché, et, s'adressant aux autres : " Il vaut mieux aller dans la pièce
à côté, il y a de la lumière, on sera mieux pour travailler. "
Quatre paras saisissant
la planche sur laquelle j'étais attaché me transportèrent ainsi dans la pièce
voisine, face à la cuisine, et me déposèrent sur le ciment. Les officiers
s'installaient autour de moi, assis sur les paquetages apportés par leurs
hommes. " Ah ! dit Charbonnier, toujours très sûr du résultat escompté, il
me faut du papier et un carton ou quelque chose de dur en dessous pour pouvoir
écrire. " On lui tendit une planchette qu'il posa à côté de lui. Puis,
prenant des mains de Lorca une magnéto que celui-ci lui tendait, il l'éleva à
la hauteur de mes yeux et me dit, retournant l'appareil déjà cent fois décrit
pas les suppliciés : " Tu connais ça, n'est-ce pas ? Tu en as souvent
entendu parler ? Tu as même écrit des articles là-dessus ?
- Vous avez tort
d'employer de telles méthodes. Vous verrez. Si vous avez de quoi m'inculper,
transférez-moi à la justice : vous avez vingt-quatre heure pour cela. Et vous
n'avez pas à me tutoyer. "
Eclats de rire autour de
moi.
Je savais bien que ces
protestations ne servaient à rien et que, dans ces circonstances, en appeler au
respect de la légalité devant ces brutes était ridicule, mais je voulais leur
montrer qu'ils ne m'avaient pas impressionné.
" Allez ", dit
Charbonnier.
Un para s'assit sur ma
poitrine : très brun, la lèvre supérieure retroussée en triangle sous le nez,
un grand sourire de gosse qui va faire une bonne farce... Je devais le
reconnaître plus tard dans le bureau du juge au cours d'une confrontation.
C'était le sergent Jacquet. Un autre para (oranais sans doute, d'après son
accent) était à ma gauche, un autre aux pieds, les officiers tout autour et,
dans la pièce, d'autres encore, sans tâche précise, mais désireux sans doute
d'assister au spectacle.
Jacquet, toujours
souriant, agita d'abord devant mes yeux les pinces qui terminaient les
électrodes. Des petites pinces d'acier brillant, allongées et dentelées. Des
pinces " crocodiles ", disent les ouvriers des lignes téléphoniques
qui les utilisent. Il m'en fixa une au lobe de l'oreille droite, l'autre au
doigt du même côté.
D'un seul coup, je
bondis dans mes liens et hurlai de toute ma voix. Charbonnier venait de
m'envoyer dans le corps la première décharge électrique. Près de mon oreille
avait jailli une longue étincelle et je sentis dans ma poitrine mon cour
s'emballer. Je me tordais en hurlant et me raidissais à me blesser, tandis que
les secousses commandées par Charbonnier, magnéto en mains, se succédaient sans
arrêt. Sur le même rythme, Charbonnier scandait une seule question en martelant
les syllabes : " Où es-tu hébergé ? "
Entre deux secousses, je
me tournai vers lui pour lui dire : " Vous avez tort, vous vous en
repentirez ! " Furieux, Charbonnier tourna à fond le rhéostat de sa
magnéto : " Chaque fois que tu me feras la morale, je t'enverrai une
giclée ! " Et tandis que je continuais à crier, il dit à Jacquet : "
Bon Dieu, qu'il est gueulard ! Foutez-lui un bâillon ! " Roulant ma
chemise en boule, Jacquet me l'enfonça dans la bouche et le supplice
recommença. Je serrai de toutes mes forces le tissu entre mes dents et j'y
trouvai presque un soulagement.
Brusquement, je sentis
comme la morsure sauvage d'une bête qui m'aurait arraché la chair par saccades.
Toujours souriant au-dessus de moi, Jacquet m'avait branché la pince au sexe.
Les secousses qui m'ébranlaient étaient si fortes que les lanières qui me
tenaient une cheville se détachèrent. On arrêta pour les rattacher et on
continua.
Bientôt le lieutenant
prit le relais de Jacquet. Il avait dégarni un fil de sa pince et le déplaçait
sur toute la largeur de ma poitrine. J'étais tout entier ébranlé de secousses
nerveuses de plus en plus violentes et la séance se prolongeait. On m'avait
aspergé d'eau pour renforcer encore l'intensité du courant et, entre deux
" giclées ", je tremblais aussi de froid. Autour de moi, assis sur
les paquetages, Charbonnier et ses amis vidaient des bouteilles de bière. Je
mordais mon bâillon pour échapper à la crampe qui me tordait tout le corps. En
vain.
Enfin, ils s'arrêtèrent.
" Allez, détachez-le ! " La première " séance " était
terminée.
Je me relevai en
titubant, remis mon pantalon et ma veste. Erulin était devant moi. Ma cravate
était sur la table. Il la prit, me la noua comme une corde autour du cou et, au
milieu des rires, me traîna, comme il aurait traîné un chien, derrière lui,
jusqu'au bureau contigu.
" Alors, me dit-il,
ça ne te suffit pas ? On ne te lâchera pas. · genoux ! " De ses énormes
battoirs, il me giflait à toute volée. Je tombai à genoux, mais j'étais
incapable de me maintenir droit. J'oscillais tantôt à gauche, tantôt à droite :
les coups d'Erulin rétablissaient l'équilibre quand ils ne me jetaient pas
contre le sol : " Alors, tu veux parler ? Tu es foutu, tu entends. Tu es
un mort en sursis ! "
" Amenez Audin, dit
Charbonnier, il est dans l'autre bâtiment. " Erulin continuait à me
frapper, tandis que l'autre, assis sur une table, assistait au spectacle. Mes
lunettes avaient depuis longtemps voltigé. Ma myopie renforçait encore
l'impression d'irréel, de cauchemar que je ressentais et contre laquelle je
m'efforçais de lutter, dans la crainte de voir se briser ma volonté.
" Allez, Audin,
dites-lui ce qui l'attend. Evitez-lui les horreurs d'hier soir ! " C'était
Charbonnier qui parlait. Erulin me releva la tête. Au-dessus de moi, je vis le
visage blême et hagard de mon ami Audin qui me contemplait tandis que
j'oscillais sur les genoux. " Allez, parlez-lui ", dit Charbonnier.
" C'est dur, Henri
", dit Audin. Et on le remmena.
Brusquement, Erulin me
releva. Il était hors de lui. Cela durait trop. " Ecoute, salaud ! Tu es
foutu ! Tu vas parler ! Tu entends, tu vas parler ! " Il tenait son visage
tout près du mien, il me touchait presque et hurlait : " Tu vas parler !
Tout le monde doit parler ici ! On a fait la guerre en Indochine, ça nous a
servi pour vous connaître. Ici, c'est la Gestapo ! Tu connais la Gestapo ?
" Puis, ironique : " Tu as fait des articles sur les tortures, hein,
salaud ! Eh bien ! Maintenant, c'est la 10e D.P. qui les fait sur toi. "
J'entendis derrière moi rire l'équipe des tortionnaires. Erulin me martelait le
visage de gifles et le ventre de coups de genou. " Ce qu'on fait ici, on
le fera en France. Ton Duclos et ton Mitterrand, on leur fera ce qu'on te fait,
et ta putain de République, on la foutra en l'air aussi ! Tu vas parler, je te
dis. " Sur la table, il y avait un morceau de carton dur. Il le prit et
s'en servit pour me battre. Chaque coup m'abrutissait davantage mais en même
temps me raffermissait dans ma décision : ne pas céder à ces brutes qui se
flattaient d'être les émules de la Gestapo.
" Bon, dit
Charbonnier, tu l'auras voulu ! On va te livrer aux fauves. " Les " fauves
", c'étaient ceux que je connaissais déjà, mais qui allaient déployer plus
largement leurs talents.
Erulin me traîna vers la
première pièce, celle où se trouvaient la planche et la magnéto. J'eus le temps
d'apercevoir un Musulman nu qu'on relevait à coups de pied et qu'on chassait
dans le couloir. Pendant qu'Erulin, Charbonnier et les autres s'occupaient de
moi, le reste de l'équipe avait poursuivi son " travail " avec la
planche et la magnéto disponibles. Ils avaient " interrogé " un
suspect pour ne pas perdre de temps.
Lorca m'attacha sur la
planche : une nouvelle séance de torture électrique débutait. " Ce
coup-ci, c'est la grosse gégène ", dit-il. Dans les mains de mon
tortionnaire, je vis un appareil plus gros, et dans la souffrance même je sentis
une différence de qualité. Au lieu des morsures aiguës et rapides qui
semblaient me déchirer le corps, c'était maintenant une douleur plus large qui
s'enfonçait profondément dans tous mes muscles et les tordait plus longuement.
J'étais crispé dans mes liens, je serrais les mâchoires sur mon bâillon et
gardais les yeux fermés. Ils s'arrêtèrent, mais je continuais à trembler
nerveusement.
" Tu sais nager ?
dit Lorca, penché sur moi. On va t'apprendre. Allez, au robinet ! "
Soulevant ensemble la
planche sur laquelle j'étais toujours attaché, ils me transportèrent ainsi dans
la cuisine. Là, ils posèrent sur l'évier l'extrémité du bois où se trouvait ma
tête. Deux ou trois paras tenaient l'autre bout. La cuisine n'était éclairée
que part la vague lumière du couloir. Dans la pénombre, je distinguai Erulin,
Charbonnier et le capitaine Devis qui semblait avoir pris la direction des
opérations. Au robinet nickelé qui luisait au-dessus de mon visage, Lorca
fixait un tuyau de caoutchouc. Il m'enveloppa ensuite la tête d'un chiffon,
tandis que Devis lui disait : " Mettez-lui un taquet dans la bouche.
" Au travers du tissu, Lorca me pinçait le nez. Il cherchait à m'enfoncer
un morceau de bois entre les lèvres pour que je ne puisse fermer la bouche ou
rejeter le tuyau.
Quand tout fut prêt, il
me dit : " Quand tu voudras parler, tu n'auras qu'à remuer les doigts.
" Et il ouvrit le robinet. Le chiffon s'imbibait rapidement. L'eau coulait
partout : dans ma bouche, dans mon nez, sur tout mon visage. Mais pendant un
temps je pus encore aspirer quelques petites gorgées d'air. J'essayais, en
contractant le gosier, d'absorber le moins possible d'eau et de résister à
l'asphyxie en retenant le plus longtemps que je pouvais l'air dans mes poumons.
Mais je ne pus tenir plus de quelques instants. J'avais l'impression de me
noyer et une angoisse terrible, celle de la mort elle-même, m'étreignit. Malgré
moi, tous les muscles de mon corps se bandaient inutilement pour m'arracher à
l'étouffement. Malgré moi, les doigts de mes deux mains s'agitèrent follement.
" Ça y est ! Il va parler " dit une voix.
L'eau s'arrêta de
couler, on m'enleva le chiffon. Je respirai. Dans l'ombre, je voyais les
lieutenants et le capitaine, cigarette aux lèvres, frapper à tour de bras sur
mon ventre pour me faire rejeter l'eau absorbée. Grisé par l'air que je
respirais, je sentais à peine les coups. " Alors ? " Je restai
silencieux. " Il s'est foutu de nous ! Remettez-lui la tête dessous !
"
Cette fois, je fermai
les poings à m'enfoncer les ongles dans la paume. J'étais décidé à ne plus
remuer les doigts. Autant mourir asphyxié du premier coup. J'appréhendais de
retrouver ce moment terrible où je m'étais senti sombrer dans l'inconscience,
tandis qu'en même temps je me débattais de toutes mes forces pour ne pas mourir.
Je ne remuai plus les doigts mais, à trois reprises, je connus encore cette
angoisse insupportable. In extremis, ils me laissaient reprendre mon souffle
pendant qu'ils me faisaient rejeter l'eau.
Au dernier passage, je
perdis connaissance.
En ouvrant les yeux, je
mis quelques secondes à reprendre contact avec la réalité. J'étais étendu,
détaché et nu, au milieu des paras. Je vis Charbonnier penché sur moi. "
Ça va, dit-il aux autres, il revient. " Et s'adressant à moi : " Tu
sais, tu as bien failli y rester. Ne crois pas que tu vas toujours pouvoir
t'évanouir... Lève-toi ! " Ils me mirent debout. Je titubais, m'accrochais
à l'uniforme même de mes bourreaux, prêt à m'écrouler à tout moment. Avec des
gifles et des coups de pieds ils me jetaient comme une balle de l'un à l'autre.
J'esquissai un mouvement de défense. " Il a encore du réflexe... la vache
", dit quelqu'un.
" Et maintenant,
qu'est-ce qu'on va lui faire ? ", dit un autre. Entre les rires,
j'entendis : " On va le roussir. " - " Tiens, je n'ai jamais vu
ça. " C'était Charbonnier, du ton de quelqu'un qui va faire une nouvelle
expérience.
On me poussa dans la
cuisine et là on me fit allonger sur le potager et l'évier. Lorca m'entoura les
chevilles d'un chiffon mouillé, puis les attacha fortement avec une corde. Tous
ensemble, ensuite, ils me soulevèrent pour m'accrocher, la tête en bas, à la
barre de fer de la hotte au-dessus de l'évier. Seuls mes doigts touchaient le
sol. Ils s'amusèrent pendant un moment à me balancer de l'un à l'autre, comme
un sac de sable. Je vis Lorca qui allumait lentement une torche de papier à la
hauteur de mes yeux. Il se releva et tout à coup je sentis la flamme sur le
sexe et sur les jambes, dont les poils s'enflammèrent en grésillant. Je me
redressai d'un coup de reins si violent que je heurtai Lorca. Il recommença une
fois, deux fois, puis se mit à me brûler la pointe d'un sein.
Mais je ne réagissais
plus suffisamment, et les officiers s'éloignèrent. Seuls restaient à mes côtés
Lorca et un autre. De temps en temps ils se remettaient à me frapper ou
m'écrasaient de leurs bottes l'extrémité des doigts, comme pour me rappeler
leur présence. Les yeux ouverts, je m'efforçais de les surveiller pour ne pas
être surpris par leurs coups, et dans les moments de répit, j'essayais de
penser à autre chose qu'à mes chevilles cisaillées par la corde.
Enfin, du couloir, deux
bottes marchèrent vers mon visage. Je vis la figure renversée de Charbonnier
accroupi qui me fixait : " Alors, tu parles ? Tu n'as pas changé d'avis ?
" Je le regardai et ne répondis pas. " Détachez-le. " Lorca
libéra la corde qui me liait à la barre tandis que l'autre me tirait par le
bras. Je tombai à plat sur le ciment. " Lève-toi ! " Je n'y arrivai
pas tout seul. Soutenu de chaque côté, je sentais la plante de mes pieds enflée
au point de me donner l'impression que chacun de mes pas s'enfonçait dans un
nuage. Je remis ma veste et mon pantalon et je dégringolai jusqu'au bas d'un
escalier.
Là, un autre para me
releva et me plaqua le dos contre le mur en me retenant des deux mains. Je
tremblais de froid, d'épuisement nerveux, je claquais des dents. Le compagnon
de Lorca - celui qui s'était " occupé " de moi à la cuisine - était
arrivé sur le palier. " Marche ! " dit-il. Il me poussa devant lui
et, d'un coup de pied, me jeta par terre. " Tu ne vois pas qu'il est
groggy, dit l'autre avec un accent de France : fous-lui la paix ! "
C'étaient les premières paroles humaines que j'entendais. " Des mecs comme
ça, il faudrait les bousiller tout de suite ", répondit mon tortionnaire.
Je tremblais sur mes jambes et, pour ne pas tomber, je m'appuyais des paumes et
du front contre le mur du couloir. Il me fit mettre les mains derrière le dos
et m'attacha les poignets avec une fine cordelette, puis me jeta dans une
cellule.
· genoux, j'avançai vers
une paillasse tout contre le mur. J'essayai de m'y étendre sur le ventre, mais
elle était couturée de toutes parts de fil de fer barbelé. Derrière la porte,
j'entendis rire : " Je l'ai mis avec la paillasse à fil de fer barbelé.
" C'était toujours le même. Une voix lui répondit : " Il a quand même
gagné une nuit pour donner à ses copains le temps de se tirer. "
Les cordelettes
m'entraient dans la chair, mes mains me faisaient mal et la position dans
laquelle mes bras étaient maintenus me brisait les épaules. Je frottai le bout
de mes doigts contre le ciment brut pour les faire saigner et dégager un peu la
pression dans mes mains gonflées, mais je n'y réussis pas.
D'une lucarne, dans le
haut du mur, je voyais la nuit s'éclaircir. J'entendis un coq chanter et je
calculai que paras et officiers, fatigués par leur nuit, ne pourraient revenir
avant neuf heures au moins ; qu'il me fallait donc utiliser au mieux tout ce
temps pour reprendre des forces avant le prochain " interrogatoire ".
Tantôt sur une épaule, tantôt sur l'autre, j'essayai de me décontracter, mais
mon corps refusait de se calmer. Je tremblais constamment et je ne pus trouver
un moment de repos. Je frappai avec le pied à plusieurs reprises contre la
porte. Enfin, on vint. " Qu'est-ce que tu veux ? " Je voulais aller
uriner. " Pisse sur toi ", me répondit-on de derrière la cloison.
Il faisait déjà jour
quand un para, celui-là même qui avait trouvé excessive la brutalité de son
collègue, apparut et me dit : " Allez, on déménage. " Il m'aida à me
lever et me soutint tandis que nous montions les escaliers.
Ils aboutissaient à une
immense terrasse. Le soleil y brillait déjà fort, et au-delà du bâtiment on
découvrait tout un quartier d'El-Biar. Par les descriptions que j'en avais lues,
je me rendis compte d'un coup que j'étais dans l'immeuble des paras où Ali
Boumendjel, avocat à la Cour d'appel d'Alger, était mort. C'était de cette
terrasse que les tortionnaires avaient prétendu qu'il s'était jeté pour "
se suicider ". Nous descendîmes par un autre escalier dans l'autre partie
de la maison, puis mon geôlier m'enferma dans une petite pièce obscure. C'était
un cachot, presque un placard, où la lumière du jour n'entrait jamais. Seule
une étroite lucarne, située en haut du mur et donnant sur une cheminée
d'aération, laissait pénétrer quelques lueurs. J'avançai en rampant comme je
pouvais vers un coin pour y appuyer mon dos et soulager mes épaules tordues par
des crampes.
Bientôt, la circulation
devint plus intense dans les couloirs : la maison s'animait et je m'apprêtai à
voir revenir mes bourreaux. Mais Erulin apparut tout seul. Il m'empoigna par
les épaules pour m'aider à me mettre debout et me conduisit jusqu'au palier :
" Le voilà, mon commandant ", dit-il. Devant moi se tenait un commandant
de paras en uniforme de " camouflage " et béret bleu. Il était long
et cassé, extrêmement maigre. D'un air doux et ironique, il me dit : "
Vous êtes journaliste ? Alors vous devez comprendre que nous voulons être
informés. Il faudra nous informer. " Il avait seulement voulu faire ma
connaissance : on me ramena dans mon placard. Je n'y restai pas longtemps seul,
car, quelques instants plus tard, Erulin reparaissait. Il était cette fois
accompagné de Charbonnier et d'un porteur de magnéto. Du seuil de la porte, ils
me regardaient : " Tu ne veux toujours pas parler ? Tu sais, nous, on ira
jusqu'au bout. " J'étais adossé au mur face à la porte. Ils étaient
entrés, avaient allumé et s'étaient installés en demi-cercle autour de moi.
" Il me faut un
bâillon ", dit Charbonnier. Il plongea la main dans un des paquetages qui
se trouvaient là et en sortit une serviette crasseuse.
" Laisse tomber,
dit Erulin, il peut gueuler, on est au troisième sous-sol. "
" Quand même, dit
Charbonnier, c'est désagréable. "
Ils dégrafèrent mon
pantalon, baissèrent mon slip et m'accrochèrent les électrodes de chaque côté
de l'aine. Ils se relayaient pour tourner la manivelle de la magnéto - une
grosse gégène. Je ne criais qu'au début de la secousse et à chaque "
reprise " du courant, et mes mouvements étaient beaucoup moins violents
que lors des premières séances. Ils devaient s'y attendre, puisqu'ils n'avaient
pas jugé nécessaire de m'attacher sur la planche. Tandis que le supplice se
poursuivait, j'entendais un haut-parleur hurler des chansons à la mode. Sans
doute la musique venait-elle d'un mess ou d'un foyer installé tout prêt. Elle
couvrait largement mes cris et c'était ces dispositions qu'Erulin baptisait
" troisième sous-sol ". La séance de torture se prolongeait et je m'épuisais.
Je tombais tantôt à droite, tantôt à gauche. L'un des deux lieutenants
détachait alors une pince et me piquait au visage jusqu'à ce que je me
redresse. " Ma parole, dit Charbonnier, il aime ça. " Ils durent se
consulter et décider qu'il me fallait récupérer. " Laisse-lui les fils
branchés, dit Erulin, puisqu'on revient. " Ils m'abandonnèrent avec les
pinces dans la chair et sortirent.
Je dus m'endormir d'un
coup, car, lorsque je les revis, j'eus l'impression qu'un instant seulement
s'était écoulé. Et à partir de là, je n'eus plus aucune notion du temps.
Erulin entra le premier
dans la pièce et me lança un coup de pied en me disant : " Assis ! "
Je ne bougeai pas. Il m'empoigna et m'adossa dans un angle. Un moment après, je
me tordais à nouveau sous l'effet du courant. Je sentais que cette résistance
les rendait de plus en plus brutaux et nerveux.
" On va le lui
foutre dans la bouche, dit Erulin. Ouvre la bouche ", commanda-t-il. Pour
me forcer à obéir, il me serra les narines et, au moment où j'ouvrais la bouche
pour respirer, il m'enfonça le fil dénudé très loin, jusqu'au fond du palais,
tandis que Charbonnier mettait en branle la magnéto. Je sentais l'intensité du
courant grandir et à mesure ma gorge, mes mâchoires, tous les muscles de mon visage,
jusqu'à mes paupières se contracter dans une crispation de plus en plus
douloureuse.
C'était Charbonnier qui
tenait maintenant le fil. " Tu peux lâcher, lui dit Erulin, ça tient tout
seul. " En effet, mes mâchoires étaient soudées sur l'électrode par le
courant, il m'était impossible de desserrer les dents, quelque effort que je
fasse. Mes yeux, sous les paupières crispées, étaient traversés d'images de
feu, de dessins géométriques lumineux, et je croyais les sentir s'arracher par
saccades de leurs orbites, comme poussés de l'intérieur. Le courant avait
atteint sa limite et, parallèlement, ma souffrance aussi. Elle était comme
étale, et je pensai qu'ils ne pourraient pas me faire plus mal. Mais j'entendis
Erulin dire à celui qui actionnait la magnéto : " Par petits coups : tu
ralentis, puis tu repars... " Je sentis l'intensité diminuer, les crampes
qui raidissaient tout mon corps décroître et, d'un seul coup, comme l'autre
faisait donner à plein la magnéto, le courant m'écarteler de nouveau. Pour
échapper à ces chutes brusques et à ses remontées aiguës vers le sommet du
supplice, de toutes mes forces je me mis à me frapper la tête contre le sol et
chaque coup m'apportait un soulagement. Erulin, tout près de mon oreille, me
criait : " Ne cherche pas à t'assommer, tu n'y arriveras pas. "
Enfin, ils s'arrêtèrent.
Devant mes yeux s'agitaient encore des traits et des points de lumière et dans
mes oreilles résonnait le bruit d'une roulette de dentiste.
Au bout d'un instant, je
les distinguai tous trois debout devant moi. " Alors ? ", dit
Charbonnier. Je ne répondis pas.
" Bon Dieu !
", dit Erulin. Et, à toute volée, il me gifla.
" Ecoute, dit
Charbonnier, plus calme, à quoi ça te sert, tout ça ? Toi, tu ne veux rien
dire, alors on va prendre ta femme. Tu crois qu'elle tiendra le coup ? "
Erulin, à son tour, se pencha sur moi : " Tu crois que tes gosses sont à
l'abri parce qu'ils sont en France ? On les fera venir quand on voudra. "
Dans ce cauchemar, je ne
séparais plus qu'avec difficulté les menaces qu'il fallait prendre au sérieux,
du chantage gratuit. Mais je savais qu'ils étaient capables de torturer
Gilberte, comme ils l'avaient fait avec Gabrielle Gimenez, Blanche Moine,
Elyette Loup et d'autres jeunes femmes. J'ai appris plus tard qu'ils avaient
même torturé Mme Touri (la femme d'un acteur bien connu de Radio-Alger) devant
son mari, pour qu'il parle. Je craignais qu'ils ne devinent l'angoisse qui
m'envahissait à la pensée qu'ils pourraient effectivement mettre leurs menaces
à exécution et j'entendis presque avec soulagement l'un d'eux dire : " Il
s'en fout, il se fout de tout. "
Ils m'abandonnèrent,
mais l'idée que Gilberte pouvait à tout moment être attachée sur la planche des
supplices ne pouvait plus me quitter.
Charbonnier revint un
peu plus tard avec un autre para. Ils me branchèrent à nouveau puis
ressortirent. J'avais maintenant l'impression qu'ils allaient et venaient
continuellement, ne me laissant que quelques moments de répit pour récupérer.
Je revois Charbonnier promenant son fil sur ma poitrine en scandant
continuellement la même question : " Où as-tu pas-sé la nuit a-vant ton
ar-res-ta-tion ? " Ils me mirent sous les yeux la photo d'un dirigeant du
Parti recherché : " Où est-il ? " Je regardai Charbonnier, cette fois
accompagné d'Erulin. Il était en civil, très élégant. Comme je me raclais la
gorge, il s'écarta de moi : " Attention, dit-il, il va cracher.
- Qu'est-ce que ça peut
foutre ? dit l'autre.
- Je n'aime pas ça, ce
n'est pas hygiénique. "
Il était pressé, il
avait peur de se salir. Il se mit debout et se prépara à sortir. Je pensai
qu'il devait aller à quelque soirée et que par conséquent une autre journée au
moins s'était écoulée depuis mon arrestation. Et je fus soudain heureux à
l'idée que les brutes ne m'avaient pas vaincu.
Erulin partit aussi,
mais je ne restai pas longtemps seul. Dans la cellule obscure, on poussa un
Musulman. La porte ouverte un moment laissa passer un rayon de lumière.
J'entrevis sa silhouette : il était jeune, correctement habillé ; il avait les
menottes aux poignets. Il s'avança à tâtons et s'installa à côté de moi. De
temps à autre j'étais secoué de tremblements et je sursautais en gémissant,
comme si la torture de l'électricité me poursuivait encore. Il me sentit
frissonner et tira ma veste pour couvrir mes épaules glacées. Il me soutint
pour que je puisse me mettre à genoux et uriner contre le mur, puis m'aida à
m'étendre. " Repose-toi, mon frère, repose-toi ", me dit-il. Je
résolus de lui dire : " Je suis Alleg, l'ancien directeur d'Alger
républicain. Dis dehors, si tu peux, que je suis mort ici. " Mais il me
fallait faire un effort et je n'en eus pas le temps. La porte s'ouvrit
brusquement et j'entendis quelqu'un dire du couloir : " Pourquoi est-ce
qu'on l'a foutu ici, celui-là ? " Et ils l'emmenèrent.
Un peu plus tard, on
entra encore. Deux paras. Une torche électrique fut braquée sur mon visage. Je
m'attendais à des coups, mais ils ne me touchèrent pas. J'essayais en vain de
distinguer à qui j'avais affaire, mais j'entendis seulement une voix jeune dire
: " C'est horrible, n'est-ce pas ? " et l'autre répondre : "
Oui, c'est terrible. " Et ils partirent.
Enfin, on alluma
brusquement l'électricité. C'étaient deux hommes de l'équipe Erulin. " Il
n'a toujours rien dit ? " - " T'en fais pas, dans cinq minutes il va
parler. " - " Ah, dit le second, tu as dit ton truc au lieutenant ?
" - " Oui. " Je compris que j'allais connaître de nouveaux
supplices.
Erulin paru derrière
eux. Il se pencha sur moi, me releva et m'adossa contre le mur. Il ouvrit ma
veste et s'installa en face de moi, ses jambes maintenant les miennes écartées
sur le sol. Il sortit une boîte d'allumettes de la poche de son uniforme, en
frotta une et très lentement la passa devant mes yeux pour voir si je suivais
la flamme et si j'avais peur. Puis toujours avec des allumettes, il se mit à me
brûler le bout d'un sein, puis l'autre. " Vas-y, toi ! " Il
s'adressait à un de ses adjoints. Celui-ci enflammait des torches de papier
toutes préparées et me chauffait la plante des pieds. Je ne bougeai pas et
n'articulai plus un cri : j'étais devenu tout à fait insensible, et, tandis
qu'Erulin me brûlait, je pouvais le regarder sans ciller. Furieux, il me
frappait au bas-ventre et hurlait : " Tu es foutu. Foutu. Tu entends ? Tu
parles ? Oui ou merde ! Tu voudrais bien que je te butte tout de suite, hein ?
Mais ce n'est pas fini. Tu sais ce que c'est que la soif ? Tu vas crever de
soif ! "
Le courant avait
desséché ma langue, mes lèvres, ma gorge, rêches et dures comme le bois. Erulin
devait savoir que le supplice électrique crée une soif insupportable. Il avait
abandonné ses allumettes et dans la main il tenait un quart et un récipient de
zinc. " Ça fait deux jours que tu n'as pas bu. Encore quatre avant de
crever. C'est long, quatre jours ! Tu lécheras ta pisse. " · la hauteur de
mes yeux ou près de mon oreille, il faisait couler dans le quart un filet d'eau
et répétait : " Tu parles et tu bois... Tu parles et tu bois. " Avec
le bord du quart, il m'entrouvrait les lèvres. Il n'y avait laissé qu'un doigt
de liquide et je voyais l'eau fraîche s'agiter au fond, mais je ne pouvais en
absorber une goutte. Tout près de mon visage, Erulin riait de mes efforts
inutiles et épuisants. " Dites aux gars de venir voir le supplice de
Tantale ", dit-il en plaisantant. Dans l'encadrement de la porte surgirent
d'autres paras et, malgré l'abrutissement dans lequel je me débattais, je
relevai la tête et refusai de regarder l'eau pour ne pas donner ma souffrance
en spectacle à ces brutes.
" Ah ! On n'est pas
si vache que ça. On va quand même t'en donner. " Et il porta à mes lèvres
le quart plein à ras bord. J'hésitai un moment ; alors, me pinçant les narines
et poussant ma tête en arrière, il me versa le contenu du quart dans la bouche
: c'était de l'eau atrocement salée.
Il y eut une nouvelle
interruption : des minutes ou des heures, et Devis, le capitaine, parut à son
tour. Avec lui, Lorca, Erulin et ce grand parachutiste qui avait participé aux
séances du mercredi. Ils m'adossèrent contre le mur et Lorca me brancha les
pinces à l'oreille et au doigt. · chaque secousse, je sursautais mais sans
crier, devenu presque aussi insensible qu'une mécanique. Devis lui fit signe
d'arrêter.
Assis sur un paquetage,
presque à ma hauteur, il fumait, tout en parlant d'une voix très douce, qui
contrastait avec le ton des autres, avec leurs hurlements que j'avais encore
dans l'oreille. Il bavardait sur des sujets apparemment sans importance et sans
rapport avec les questions dont on me martelait la tête dès le début. Entre
autres choses, il me demandait si de nombreux journaux étaient adhérents à la
fédération de la presse. Je lui aurais certainement répondu, mais je ne pouvais
mouvoir qu'avec effort mes lèvres sèches et durcies, et de ma gorge ne sortait
qu'un souffle sans sonorité. Péniblement, j'essayai d'articuler quelques titres
tandis qu'il enchaînait, comme si la question découlait des autres : " Et
Audin, c'est un bon camarade, n'est-ce pas ? " Ce fut comme un signal
d'alarme : je compris que d'une chose à l'autre, insensiblement, il voulait
m'amener à parler de ce qui l'intéressait. Dans l'abrutissement où les coups et
les tortures m'avaient plongé, une seule idée restait claire pour moi : ne rien
leur dire, ne les aider en rien. Je n'ouvris plus la bouche.
Du même coup, Devis
perdit son calme : il se dressa et se mit à me frapper au visage à tour de
bras. Ma tête ballottait d'un côté à l'autre au rythme des gifles, mais j'y
étais devenu insensible, au point de ne plus fermer les yeux quand sa main
s'abattait sur moi. Il s'arrêta enfin pour demander qu'on apporte de l'eau.
" On a déjà essayé, mon capitaine ", dit Erulin. Il prit quand même
le bidon et le quart qu'on lui tendait. Comme le lieutenant plus tôt, il se
mit, devant mes yeux, à verser l'eau d'un récipient dans l'autre, porta le quart
à mes lèvres sans que je puisse les y tremper, puis découragé par mon absence
de réaction, car je ne faisais aucun effort pour tenter de boire, il le reposa
sur le sol. Je tombai sur le côté. Dans ma chute, je renversai le quart. "
Faudra bien essuyer, dit Erulin, il ne faut pas qu'il puisse lécher. "
Devis s'étant écarté,
Erulin prit le relais et, de sa voix aiguë, se mit à hurler, penché sur moi :
" Tu es foutu. C'est ta dernière chance. Ta dernière chance. Le capitaine
est venu pour ça. " Un parachutiste, entré avec Lorca, était assis en
tailleur dans un coin. Il avait dégainé son pistolet et, silencieux, il
l'examinait ostensiblement comme pour voir si tout était bien en place, puis le
déposait sur ses genoux comme s'il attendait un ordre. Pendant ce temps, Lorca
m'avait " branché " et il actionnait la magnéto par petits coups,
mais sans conviction. Je sursautais à chaque secousse ; cependant,
j'appréhendais autre chose. Je croyais distinguer, posée sur le sol, contre le
mur, une énorme pince entourée de bandelettes de papier et j'essayais
d'imaginer quels nouveaux supplices m'attendaient. Je pensai qu'avec cet
instrument, ils pouvaient peut-être m'arracher les ongles : je m'étonnai
aussitôt de ne pas en ressentir plus de frayeur et je me rassurai presque à
l'idée que les mains n'avaient que dix ongles. Dès qu'ils eurent éteint et
refermé la porte, je rampai vers le mur et je m'aperçus que la pince n'était
qu'un tuyau de canalisation qui sortait de la maçonnerie.
Il m'était de plus en
plus difficile de réfléchir sans que la fièvre m'entraîne hors de la réalité,
mais j'avais conscience qu'ils ne pourraient guère aller plus loin. Des bribes
d'anciennes conversations me traversaient l'esprit : " L'organisme ne peut
tenir indéfiniment : il arrive un moment où le cour lâche. " C'est ainsi
qu'était mort notre jeune camarade Djegri, deux mois plus tôt, dans un cachot
de la villa Sesini, domaine des " bérets verts " du capitaine
Faulques.
Quand, un long moment
après, la porte s'ouvrit de nouveau, je vis entrer Erulin, accompagné de deux
officiers encore jamais vus. Dans l'obscurité, l'un d'eux s'accroupit devant
moi et me mit la main sur l'épaule, comme pour me mettre en confiance : "
Je suis l'aide de camp du général Massu. " Il s'agissait du lieutenant
Mazza. " Cela me fait de la peine de vous voir dans cet état. Vous avez
trente-six ans : c'est jeune pour mourir. " Il se tourna vers les deux
autres et leur demanda de sortir. " C'est à moi seul qu'il veut parler
", expliqua-t-il. La porte refermée, nous restâmes tous les deux :
" Vous avez peur
qu'on sache que vous avez parlé ? Personne ne le saura et nous vous prendrons
sous notre protection. Dites tout ce que vous savez et je vous fais transporter
tout de suite à l'infirmerie. Dans huit jours, vous serez en France avec votre
femme, vous avez notre parole. Sinon, vous allez disparaître. "
Il attendait une
réponse. La seule qui me vint à l'esprit, je la lui donnai : " Tant pis !
"
" Vous avez des
enfants, reprit-il, je pourrais peut-être les voir ; voulez-vous que je leur
dise que j'ai connu leur père ?... Alors ? Vous ne voulez pas parler ? Si vous
me laissez partir, ils vont revenir. Et ils ne s'arrêteront pas. "
Je restais silencieux.
Il se leva, mais avant de partir, il ajouta : " Il ne vous reste plus qu'à
vous suicider. "
Je l'entendis échanger
quelques mots avec les autres qui attendaient dans le couloir : " Depuis
dix ans, quinze ans, ils ont dans la tête que, s'ils sont pris, il ne faut rien
dire : et il n'y a rien à faire pour leur enlever ça de là. "
Je sentais que
j'arrivais au bout d'une étape : en effet, quelques instants après, deux paras
entraient. Ils me détachèrent les mains, m'aidèrent à me mettre debout, puis
m'accompagnèrent, en me soutenant, jusqu'à la terrasse. Toute les deux, trois
marches, ils s'arrêtaient pour me permettre de reprendre haleine. Au passage,
d'autres paras, croisés dans l'escalier ou sur les paliers, faisaient assaut
d'esprit : " Il faut que vous le portiez ? Il ne peut pas marcher tout
seul, non ? " - " C'est qu'il vient d'en prendre douze heures
d'affilée ", répondit l'un de mes guides, comme pour s'excuser. Nous
redescendîmes enfin dans l'autre immeuble.
Au bout d'un couloir,
sur la gauche, on m'introduisit dans une cellule : il s'agissait d'une salle de
bains pas encore aménagée. L'un des paras me prit par les jambes, l'autre sous
les bras, et ils me déposèrent sur une paillasse jetée contre le mur. Je les
entendis discuter un moment pour savoir s'il convenait ou non de me mettre les
menottes. " Il peut à peine bouger, ce n'est pas la peine. " Le
second n'était pas d'accord : " On risque de le regretter. "
Finalement, ils m'enchaînèrent les poignets, non plus dans le dos, mais sur le
devant. J'en éprouvai un soulagement extraordinaire.
En haut du mur, sur la
droite, par une lucarne quadrillée de fils de fer barbelés, les lueurs de la
ville éclairaient faiblement la pièce. C'était le soir. Du plafond avaient
dégouliné sur les murs de ciment brut des filets de plâtre, et ma fièvre y
dessinait des formes vivantes qui, à peine entrevues, se brouillaient aussitôt.
Malgré mon épuisement, je ne pus dormir : des secousses nerveuses m'agitaient
et des éblouissements me fatiguaient douloureusement les yeux. Dans le couloir,
on parlait de moi : " Tu lui donneras à boire, un tout petit peu toutes
les heures, pas beaucoup, sans ça il va claquer. "
Un des parachutistes qui
m'avaient accompagné, un jeune à l'accent de France, entra avec une couverture
qu'il étendit sur moi. Il me fit boire ; très peu, mais je ne sentais plus la
soif. " Ça ne t'intéresse pas, la proposition du général Massu ? " ,
dit-il. Sa voix n'était pas hostile. " Pourquoi tu ne veux rien dire ? Tu
ne veux pas trahir tes copains ? Faut être courageux pour résister comme ça.
" Je lui demandai quel jour nous étions : c'était le vendredi soir et ils
avaient commencé à me torturer le mercredi.
Dans le couloir, c'était
un bruit incessant de pas et d'appels, percé de temps en temps par la voix
grêle d'Erulin donnant des ordres. Et brusquement, j'entendis des cris terribles,
tout près, sans doute dans la pièce en face. Quelqu'un qu'on torturait. Une
femme. Et je crus reconnaître la voix de Gilberte. Ce n'est que quelques jours
plus tard que je sus que je m'étais trompé.
On tortura jusqu'à
l'aube, ou presque. Au travers de la cloison, j'entendais les hurlements et les
plaintes, étouffés sous le bâillon, les jurons et les coups. Je sus bientôt que
ce n'était pas une nuit exceptionnelle, mais la routine de la maison. Les cris
de souffrance faisaient partie des bruits familiers du " centre de tri
", et aucun des paras n'y prêtait plus attention, mais je ne crois pas
qu'il se soit trouvé un seul prisonnier qui n'ait comme moi pleuré de haine et
d'humiliation en entendant pour la première fois les cris des suppliciés.
J'étais à demi
conscient. Je ne m'endormis vraiment qu'au matin, pour me réveiller très tard,
lorsque le para de la veille m'apporta une soupe chaude : mon premier repas
depuis le mercredi. J'en avalai difficilement quelques cuillerées : mes lèvres,
ma langue, mon palais étaient encore irrités par les écorchures des fils
électriques. D'autres plaies, des brûlures à l'aine, à la poitrine, aux doigts
s'étaient infectées. Le para m'enleva les menottes et je m'aperçus que je ne
pouvais plus remuer ma main gauche, insensible et raide. Mon épaule droite
était douloureuse et ne me permettait pas de lever le bras.
C'est dans l'après-midi
que je revis mes bourreaux. On aurait dit qu'ils s'étaient donné rendez-vous
dans ma cellule. Ils étaient tous là : soldats, officiers et deux civils (de la
DST sans doute) que je n'avais pas encore vus. Ils se mirent à converser entre
eux, comme si je n'avais pas été présent.
" Alors, il ne veut
pas parler ? dit l'un des civils.
- On a tout le temps,
dit le commandant, ils sont tous comme ça au début : on mettra un mois, deux
mois ou trois mois, mais il parlera.
- C'est le même genre
qu'Akkache ou Elyette Loup, reprit l'autre. Ce qu'il veut : c'est être un
" héros ", avoir une petite plaque sur un mur dans quelques centaines
d'années. " Ils rirent à sa plaisanterie.
Tourné vers moi, il
constata en souriant : " On t'a bien arrangé.
- C'est de sa faute, dit
Charbonnier.
- Il se fout de tout,
dit Erulin, de sa femme, de ses gosses ; il aime mieux le Parti. "
Il avait posé sa botte
sur moi, comme sur un gibier ; puis il ajouta, comme si cela lui revenait
soudain : " Tu sais que tes gosses arrivent ce soir par avion ? Il va leur
arriver un accident. " Ils commencèrent à sortir, mais Devis et
Charbonnier, qui avaient senti que j'hésitais à prendre au sérieux ce chantage,
s'attardèrent sur le pas de la porte :
" Vraiment, tu te
fous de tes enfants ? " dit le lieutenant. Ils restèrent un moment
silencieux et Charbonnier conclut :
" Bon ! alors tu
vas crever.
- On saura comment je
suis mort, lui dis-je.
- Non, personne n'en
saura rien.
- Si, répondis-je
encore, tout se sait toujours. "
Il devait revenir, le
lendemain dimanche, avec Erulin, pour un moment seulement. Tous deux étaient
souriants. " Tu n'as pas changé d'avis, dit Charbonnier. Alors, tu te
prépares d'autres ennuis. On a des moyens scientifiques (il appuyait sur
l'adjectif) pour te faire parler. "
Quand ils furent partis,
je frappai à la porte et demandai à me lever. Soutenu par un para, j'allai
jusqu'à la cuisine en m'appuyant au mur et me passai un peu d'eau sur le
visage. Comme je me recouchais, un autre para - cet Européen d'Algérie qui
faisait équipe avec Lorca - passa la tête dans l'entrebâillement de la porte et
me demanda, l'air narquois : " Alors, ça va mieux ? " - " Oui, lui
dis-je sur le même ton, vous allez pouvoir bientôt recommencer. " J'aurais
voulu qu'il bavarde un peu et me laisse deviner ce qu'on me préparait, et quels
étaient ces moyens " scientifiques ". Mais il répondit seulement avec
hargne : " Tu as raison, ce n'est pas fini, on te niquera la gueule.
"
C'est le lundi
après-midi qu'Erulin me réveilla. Deux paras m'aidèrent à me mettre sur pieds
et nous descendîmes tous les quatre. Un étage plus bas, c'était l'infirmerie :
une grande pièce largement vitrée : quelques lits de camp et une table
surchargée de médicaments en désordre. Il n'y avait là pour le moment qu'un
médecin-capitaine qui semblait m'attendre. Il était jeune, maigre, le poil noir
et mal rasé, l'uniforme fripé. Avec un accent du Midi, il me dit en guise de
salutation :
" Vous avez peur ?
- Non, lui dis-je.
- Je ne vous donnerai
pas de coups et je vous promets de ne pas vous faire mal. "
On m'allongea sur un des
lits de camp. Penché sur moi, il prit ma tension et m'ausculta avec son
stéthoscope. " On peut y aller. Juste un peu nerveux ", dit-il à
Erulin. Je me sentis gêné qu'il ait ainsi découvert mon émotion dans les
battements de mon cour. Tous ces préparatifs confirmaient ce que
j'appréhendais. Ils allaient expérimenter sur moi le " sérum de vérité
". C'était cela les " moyens scientifiques " dont Charbonnier
m'avait parlé.
Depuis la veille, je
m'efforçais de regrouper tous les souvenirs que m'avaient laissés des lectures
faites au hasard des journaux sur les effets du pentothal. " Si la volonté
du sujet est assez forte, on ne peut le forcer à dire ce qu'il ne veut pas
dire. " J'en avais retenu cette conclusion, que je me répétais pour garder
mon calme et ma confiance. Il n'aurait servi à rien de me débattre : ils
m'auraient attaché, et il était préférable d'utiliser toute mon énergie pour
résister au mieux à la drogue.
On attendit un moment
l'infirmier ou l'adjoint médical. Il revenait sans doute d'une opération ou
d'une patrouille, car il était en tenue de campagne. Il dut se débarrasser de
sa mitraillette et de son équipement avant d'écouter les explications du
docteur : " D'abord cinq centimètres cubes seulement, car il y a des corps
qui résistent. " Il pensait aux intolérances de certains organismes aux
narcotiques, mais sur le moment je crus qu'il voulait parler de résistance
psychologique et je décidai de leur donner l'impression que je ne "
résistais " pas. C'était, pensais-je, la meilleure façon d'absorber la
dose minima de " sérum ".
Je grelottais de froid
et de nervosité : j'étais torse nu, car on ne m'avait pas rendu ma chemise, que
quelqu'un avait dû trouver à son goût. Un des paras me jeta une couverture sur
le corps, et l'infirmier s'approcha. Il me prit le bras droit, fit saillir la
veine avec un ruban de caoutchouc et y enfonça l'aiguille. Sous la couverture,
je glissai ma main gauche, raide et insensible, dans la poche de mon pantalon
et je la pressai contre ma cuisse, à travers le tissu, me forçant à penser que,
tant que je sentirais ce contact, je me souviendrais qu'il ne s'agissait pas
d'un rêve et je resterais sur mes gardes. L'infirmier n'appuyait que très
lentement sur la seringue et le liquide ne devait s'écouler que goutte à goutte
mon sang. " Comptez doucement, me dit le docteur, allez ! "
Je comptai : " Un,
deux, trois... " jusqu'à dix, et m'arrêtai comme si j'étais déjà endormi.
· la base de la nuque, je sentais un engourdissement glacé qui montait vers le
cerveau et me poussait dans l'inconscience. " Onze, douze, treize, dit le
docteur pour m'éprouver, continuez ! " Je repris après lui : "
Quatorze... quinze... seize. " Je sautai volontairement deux ou trois
mesures, repris à dix-neuf, vingt, vingt et un et me tus. Je l'entendis dire :
" L'autre bras, maintenant. " Sous la couverture, je déplaçai lentement
ma main droite pour la mettre dans ma poche, toujours avec le sentiment que,
tant que mes ongles pinceraient ma chair, je serais bien amarré à la réalité.
Mais, malgré tous mes efforts, je m'endormis...
Le docteur me tapotait
doucement les joues. Presque en chuchotant, d'une voix qu'il voulait amicale,
il disait : " Henri ! Henri ! c'est Marcel ; tu vas bien ? " J'ouvris
les yeux. Lentement, avec effort, je reprenais conscience de ce qui se passait.
Il faisait sombre, ils avaient tiré les volets. Autour de moi, assis sur des
lits de camp, des paras et des officiers - ceux que je connaissais et d'autres
sans doute conviés à assister à l'expérience - écoutaient en silence. Je vis
que le docteur avait une feuille de papier à la main et je compris que c'était
la liste des questions qu'il devait me poser.
Sur le ton familier de
quelqu'un qui rencontre un vieil ami, il commença par me demander : " Tu
as travaillé longtemps à Alger Républicain ? " La question était
inoffensive : sans doute cherchait-il à me mettre en confiance. Je m'entendis
répondre avec une volubilité extraordinaire : je donnai des détails sur les
difficultés de fabrication d'un journal, puis je passai à la constitution des
équipes rédactionnelles. C'était comme si j'avais été ivre, comme si quelqu'un
d'autre avait parlé à ma place, mais je gardais assez de conscience pour me
souvenir que j'étais entre les mains de mes bourreaux et qu'ils cherchaient à
me faire dénoncer mes camarades.
Tout cela n'était
pourtant qu'une introduction. Le docteur chuchotait à son assistant : " Ça
marche, vous voyez ; c'est comme cela qu'il faut faire. " Il me coupa au
milieu de mes explications et me dit à mi-voix : " Henri, on m'a dit de
m'adresser à toi pour voir X... Comment faire ? " Sous un déguisement "
amical ", c'était une question qu'ils m'avaient posée vingt fois pendant
qu'ils me torturaient. Mille images se présentaient dans ma tête ivre : j'étais
dans la rue, dans un appartement, dans un square et toujours avec ce "
Marcel " qui me poursuivait et m'importunait de ses questions. Je faisais
un effort et, soulevant les paupières, j'arrivais à reprendre pied dans la
réalité pour replonger aussitôt dans cette demi-inconscience. Il me secoua un
peu pour que je lui réponde :
" Où est X...
" ? et nous commençâmes un dialogue de fous.
" Je m'étonne, lui
dis-je, qu'on t'ait adressé à moi. Je ne sais pas où il est.
- Quand il veut te voir,
comment fait-il ?
- Il n'a jamais besoin
de me voir, je n'ai rien à faire avec lui.
- Oui, bien sûr, mais
s'il voulait te voir, comment ferait-il ?
- Il mettrait sans doute
un mot dans ma boîte, mais il n'y a aucune raison. "
Je me débattais dans
cette conversation gluante, toujours assez conscient, malgré la drogue, pour
résister à ces brutes.
" Ecoute,
reprit-il, j'ai une planque pour X..., il faut absolument que je le voie ; si
tu le touches, peux-tu me mettre en rapport avec lui ?
- Je ne t'ai rien
promis, lui dis-je. Ça m'étonnerait qu'il me donne rendez-vous.
- Bon, mais si par
hasard il venait, comment puis-je te toucher ?
- Où habites-tu ? lui
demandais-je.
- 26, rue Michelet,
troisième étage, à droite. Tu demandes Marcel.
- Très bien, lui dis-je,
je me souviendrai de l'adresse.
- Non, ce n'est pas bien
: je te donne mon adresse, il faut que tu me donnes la tienne, tu dois avoir confiance.
- Alors, lui dis-je
encore, si tu veux, nous pouvons nous retrouver à l'arrêt du Parc de Galland,
dans quinze jours, à dix-huit heures. Je m'en vais, je n'aime pas traîner dans
la rue.
- C'est vers le Parc de
Galland que tu habites ? Dis-moi ton adresse ", dit-il encore.
J'étais épuisé et je
voulais en finir, même grossièrement :
" Tu m'emmerdes,
lui dis-je, au revoir.
- Au revoir ",
dit-il.
Il attendit un instant,
sans doute pour être certain que j'étais bien endormi et je l'entendis chuchoter
à quelqu'un près de moi : " On n'en tirera rien de plus. " Puis je
les entendis tous se lever et se diriger vers la sortie, comme après un
spectacle. L'un d'eux, en passant, alluma l'électricité et, d'un seul coup, je
repris entièrement conscience. Ils étaient près de la porte, certains déjà
dehors, d'autres, dont Erulin et Charbonnier, encore dans la pièce et qui me
regardaient. De toutes mes forces, je leur criai : " Vous pouvez revenir
avec votre magnéto, je vous attends : je n'ai pas peur de vous. " Le
docteur, une petite sacoche à la main, sortait lui aussi : il leur fit signe de
ne pas me répondre. Avant de quitter la pièce il dit à l'infirmier : " Il
risque d'être un peu vaseux maintenant, donnez-lui des cachets. "
Avant que les deux paras
qui m'avaient amené là me reprennent en charge, l'infirmier soigna mes plaies
et couvrit les brûlures que j'avais à l'aine et à la poitrine de pansement
adhésifs. Enfin, ils m'aidèrent à remonter jusqu'à ma cellule. Là, l'un des
deux, sortant deux cachets de sa poche, me dit : " Avale ça ! " Je
les pris, les glissai sous ma langue, bus une gorgée d'eau et lui dis : "
Ça y est ". Dès que la porte se fut refermée, je les recrachai. Sans
doute, n'était-ce que de simples cachets d'aspirine, mais je n'arrivais plus à
penser correctement et je me sentais envahi d'une méfiance aiguë à l'égard de
toute chose. Je me demandais surtout si ce n'était pas que le début du "
traitement ". Je sentais que je n'étais plus dans mon état normal : mon
cour, mes tempes battaient fiévreusement. J'avais rendez-vous avec "
Marcel ". Cette création du pentothal prenait une consistance de chair.
J'avais réussi à ne pas répondre à ses questions, comment me défaire de lui la
prochaine fois ? Je sentais que je délirais. Je me giflais, je me pinçais pour
être certain que tout cela n'était pas un rêve. Mais je ne reprenais pied dans
la réalité que pour revenir aussitôt aux craintes que la drogue suscitait en
moi.
" Allez, on
déménage ! " C'étaient mes deux guides de l'infirmerie. Il devait être assez
tard, peut-être onze heures du soir, et, comme nous montions vers la terrasse,
l'idée me vint qu'ils allaient me " suicider ". Dans l'état où je me
trouvais, cette pensée ne me causait pas d'émotion supplémentaire : " Je
n'ai pas parlé sous les tortures, ça n'a pas marché avec le sérum, c'est fini.
". Mais nous redescendîmes dans le deuxième immeuble et on m'ouvrit la
porte d'un cachot (le placard) que je connaissais déjà. Il avait été nettoyé,
on y avait mis un lit de camp et une paillasse.
Dès qu'ils furent
partis, les mêmes idées, dispersées un moment par cet entracte, m'assaillirent
de nouveau.
Je me demandais si je
n'étais pas en train de devenir fou. S'ils continuaient à me droguer, serais-je
encore capable de résister comme la première fois ? Et si le pentothal me
faisait dire ce que je ne voulais pas, cela n'aurait servi à rien de résister
aux tortures. La porte du placard à droite était ouverte et un rouleau de fil
de laiton y était déposé. La lucarne ouverte laissait libre le crochet de fermeture.
Je pouvais y accrocher un morceau de fil de laiton, monter sur le lit de camp
et ensuite le repousser d'un coup de pied. Puis, je me révoltai contre l'idée
du suicide. On croirait, après ma mort, que c'était la peur des supplices qui
m'y avait poussé. Je me demandais en outre si ces " facilités " ne
m'étaient pas offertes volontairement, et la phrase de l'aide de camp de Massu
me revenait à l'esprit : " Il ne vous reste plus qu'à vous suicider.
" Et au moment même où je décidais que je ne me tuerais pas et que, si je
devais mourir, mieux valait que ce fût sous les coups des paras, je me
demandais si ce n'était pas la crainte de la mort si proche qui me faisait
trouver ces " arguments ". Mourir pour mourir, ne valait-il pas mieux
que ce soit tout de suite et sans risque d'" aider les bourreaux " ?
J'essayai de raisonner le plus calmement possible et je conclus que de toute
façon, on ne me " reprendrait " pas avant le lendemain matin au
moins, que j'avais donc encore le temps de me tuer si cela était nécessaire. Je
me rendais compte aussi que je n'étais pas dans un état normal et qu'il me
fallait du repos, pour mieux réfléchir.
Je m'endormis jusqu'au
matin. La nuit avait chassé, avec la fièvre, mes craintes de la veille. Je me
sentais tout à coup fier et joyeux de n'avoir pas cédé. J'étais convaincu que
je tiendrais encore le coup s'ils recommençaient : que je me battrais jusqu'au
bout ; que je ne leur faciliterais pas la tâche en me suicidant.
Vers le milieu de
l'après-midi, je rejoignis dans l'autre bâtiment ma première cellule, mais je
n'y restai pas longtemps. Dans la soirée, je refis le chemin en sens inverse et
je retournai dans le " placard " où je passai une deuxième nuit. Des
bribes de conversation saisies dans le couloir me fournirent l'explication de
ces ordres et de ces contre ordres : on attendait la visite d'une commission
(je ne sais laquelle) (1), il ne fallait pas qu'elle me vît : on me "
camouflait " donc dans le deuxième bâtiment, qui, en principe, ne
dépendait pas du " centre de tri " et ne servait qu'au logement des
paras et au mess.
J'allais mieux et
j'arrivais à me lever et à me tenir debout. Je sentais, à l'attitude différente
des paras à mon égard qu'ils avaient dû apprécier en " sportifs " mon
refus de parler. Le grand para de l'équipe Lorca avait lui-même changé de ton.
Il entra un matin dans ma cellule et me dit :
" Vous avez déjà
été torturé dans la Résistance ?
- Non, c'est la première
fois, lui dis-je.
- C'est bien, dit-il en
connaisseur, vous êtes dur. "
Dans la soirée, un
autre, que je ne connaissais pas, entra à son tour. Un petit blond, au fort
accent du Nord : un appelé. Il me dit avec un grand sourire : " Vous
savez, j'ai assisté à tout, hein ! Mon père m'a parlé des communistes dans la
Résistance. Ils meurent, mais ils ne disent rien. C'est bien ! " Je
regardai ce jeune à la figure si sympathique, qui pouvait parler des séances de
tortures que j'avais subies comme d'un match dont il se souviendrait, et qui
pouvait venir me féliciter sans gêne, comme il l'aurait fait pour un champion
cycliste. Quelques jours plus tard, je le vis congestionné, défiguré par la
haine, battre dans l'escalier un Musulman qui ne descendait pas assez vite : ce
" centre de tri " n'était pas seulement un lieu de tortures pour les
Algériens, mais une école de perversion pour les jeunes Français.
Un para au moins,
pourtant, n'était pas d'accord. C'était un jeune, avec un accent du terroir. Il
ouvrit la porte de ma cellule, vers les sept heures un soir, au moment où il
n'y avait plus personne dans le couloir. Il avait à la main un sac de
provisions : des cerises, du chocolat, du pain, des cigarettes. Il me le tendit
et me dit seulement : " Tenez, prenez cela. Excusez-moi, mais ici on ne
peut pas parler. " Et il me serra la main très fort et très vite avant de
refermer la porte. Mais Erulin dut donner des ordres et je ne vis plus
personne.
On m'emmena à
l'infirmerie dans les jours qui suivirent. J'y retournai la première fois, le
cour battant. J'appréhendais de nouvelles injections de pentothal, mais c'était
seulement pour soigner mes plaies infectées. On me fit des piqûres de
pénicilline et à plusieurs reprises on changea mes pansements. De ces soins, je
savais que je ne pouvais rien conclure. De toute façon, ils avaient intérêt à
me soigner : s'ils voulaient me torturer à nouveau, il fallait que je ne sois
pas trop affaibli ; s'ils décidaient au contraire de m'exécuter, il leur
faudrait, à part les traces " normales " des balles, un cadavre
" propre " en cas d'autopsie. · mesure que les jours passaient,
l'espoir que l'opinion publique alertée réussirait à m'arracher à leurs griffes
grandissait en moi, mais en même temps j'étais convaincu qu'ils préféreraient
affronter le scandale de ma mort plutôt que celui des révélations que je
ferais, vivant. Ils avaient dû peser cela, puisque l'un des paras m'avait dit
ironiquement, alors que j'étais encore incapable de me lever : " C'est
dommage, tu aurais pu en raconter des choses, de quoi faire un gros bouquin !
"
Ils tentèrent encore de
m'interroger. D'abord Charbonnier, Devis et un autre, inconnu. Ils me firent
venir dans le bureau qui se trouvait au même étage. Je m'assis en face d'eux et
ils me posèrent pour la centième fois la même question, mais cette fois avec
politesse.
" Où avez-vous
passé la nuit avant votre arrestation ?
- J'ai répondu à cette
question quand vous m'avez torturé, leur dis-je. Ma réponse est que je ne vous
répondrai pas. "
Ils sourirent sans
insister, puis Devis me dit :
" Le loyer de votre
appartement est-il à votre nom ? Vous pouvez répondre à cette question : si
vous ne le faites pas, la concierge nous le dira. Vous voyez bien que ça n'a
pas d'importance.
- Demandez à la
concierge, si vous voulez ; moi, je ne vous aiderai pas. "
L'entretien n'avait pas
duré plus de deux ou trois minutes, et Charbonnier me raccompagna jusqu'à ma
cellule.
Quelques jours plus
tard, je reçus la visite du lieutenant Mazza, l'aide de camp du général Massu.
Il commença par me dire, sans ironie, qu'il était heureux de voir que j'allais
mieux. Puis, très volubile, il me donna un " digest " de la pensée
politique des officiers de la pacification : " Nous ne partirons pas
", c'était le leitmotiv. La misère des Algériens ? il ne faut rien
exagérer. Il connaissait un " indigène " qui gagnait 80 000 francs
par mois. Le " colonialisme " ? un mot inventé par les défaitistes.
Oui, il y avait eu des injustices, mais maintenant, c'était terminé. Les
tortures ? on ne fait pas la guerre avec des enfants de chour. La guerre serait
depuis longtemps terminée, mais les communistes, les libéraux, la presse "
sentimentale " ameutaient l'opinion contre les paras et les empêchaient de
" travailler ". J'avais très peu envie d'engager une conversation de
ce genre : je lui dis seulement qu'il était heureux que la France eût d'autres
représentants et d'autres titres à sa gloire ; et puis, je me contentai de
répondre ironiquement à chacun de ces lieux communs colonialistes.
Il en vint enfin à
l'objet de sa visite. On me faisait une nouvelle proposition : on ne me
demandait plus de répondre aux questions posées, mais seulement d'écrire ce que
je pensais de la situation présente et de l'avenir de l'Algérie, et je serais
remis en liberté. Evidemment, je refusai.
" Pourquoi ?
dit-il, vous avez peur qu'on s'en serve contre vous ?
- D'abord, lui dis-je.
D'autre part, je n'ai pas l'intention de collaborer avec vous. Si ce que mes
amis et moi pensons du problème algérien vous intéresse, prenez les collections
d'Alger Républicain : vous les avez toutes puisque votre journal, le Bled,
occupe nos locaux. "
Il n'insista pas et,
passant à un autre sujet, il me dit à brûle-pourpoint : " Ah ! vous savez,
j'ai reçu la visite de votre femme et d'un avocat. Ils m'ont demandé si vous
étiez vivant. J'ai répondu que vous étiez encore vivant. " Puis il ajouta
: " C'est vraiment dommage. J'ai de la sympathie pour vous. Et de
l'admiration pour votre résistance. Je vais vous serrer la main, je ne vous
reverrai peut-être plus. " Son numéro terminé, il sortit.
La veille de mon départ
pour Lodi, un mois après mon arrestation, on m'emmena dans un bureau de l'étage
inférieur. Un capitaine de paras - béret vert de la Légion étrangère -
m'attendait : cheveux en brosse, figure en lame de couteau traversée d'une
longue balafre, lèvres pincées et méchantes, yeux clairs et saillants. Je
m'assis en face de lui et au même moment il se leva : d'un coup au visage, il
me jeta par terre et fit voltiger mes lunettes qu'on m'avait rendues : "
Tu vas t'enlever cet air insolent que tu as sur la gueule ", dit-il.
Lorca était entré et
s'était placé debout près de la fenêtre. La présence de ce " spécialiste
" me fit penser que la torture était proche. Mais le capitaine se rassit
en même temps que je me relevais.
" Tu veux une
cigarette ? me dit-il, changeant brusquement de tactique.
- Non, je ne fume pas et
je vous demande de me vouvoyer. "
Il ne s'agissait pas
seulement de " marquer le coup ", mais aussi de savoir où il voulait
en venir : tortures ou entretien sur le mode " amical " ? Selon qu'il
me giflerait de nouveau ou tiendrait compte de l'observation, je sentais que je
serais fixé. Il me répondit que ça n'avait aucune importance et se mit à me
vouvoyer. Je lui demandai si je pouvais reprendre mes lunettes : il crut que
c'était pour mieux me souvenir de son visage : " Vous pouvez me regarder,
je suis le capitaine Faulques, vous savez, le fameux capitaine SS. Vous avez
entendu parler ? " J'étais en présence de Faulques, chef des tortionnaires
de la villa Sesini, particulièrement réputé pour sa férocité.
Il devait regretter de s'être
laissé emporter par la haine. Il tenta de parler calmement et, pour effacer la
première impression, il fit apporter deux bouteilles de bière. Je buvais
lentement, le surveillant du coin de l'oil, dans la crainte que, d'un nouveau
coup, il ne me casse la bouteille sous les dents.
" Vous devez avoir
un joli dossier sur moi, hein ? Qu'allez-vous faire de moi, si ça change ?...
Mais je sais prendre mes risques. "
Puis, sans transition,
il entama une dissertation sur les écrivains, les peintres communistes ou
libéraux et les intellectuels en général. Il parlait avec beaucoup d'ignorance
et une telle haine qu'elle transformait les expressions de son visage, très
mobile, en autant de rictus. Je le laissais parler, l'interrompant parfois,
dans le seul but de gagner du temps et de réduire d'autant celui des tortures,
s'il devait y en avoir après.
Il m'avait posé les
questions habituelles, mais sans insister. Puis, il était revenu à la "
grande politique ". Il marchait comme un fou à travers la pièce, s'approchant
par moments de moi pour me hurler une phrase dans la figure. Il souhaitait que
la guerre s'étendît à la Tunisie et au Maroc. Il regrettait que l'expédition
d'Egypte n'ait pas abouti à une conflagration générale : " J'aurais voulu
qu'un sous-marin américain coule un bateau français. Il y aurait eu la guerre
avec les Américains : au moins, les choses auraient été plus claires ! "
Je le contredisais, mais comme on le fait pour un malade qu'il ne faut pas
exciter davantage. Il eut à plusieurs reprises envie de me frapper, mais il se
retint et à un moment me cria : " Vous ne voulez rien dire ? Moi, je fais
parler les gens en leur mettant un couteau sur la gorge la nuit. Je vous
reprendrai ".
Sans doute était-ce leur
intention à tous de me " reprendre ", lorsqu'ils décidèrent de
m'envoyer au camp de Lodi, " réserve " de suspects que l'on extrait
quand on le juge utile.
Mais, avant ce dernier
interrogatoire et ce transfert que rien ne me laissait prévoir, je pus, durant
un mois, observer la marche de l'usine à tortures. De ma cellule, je voyais par
le trou du loquet le couloir, le palier et quelques marches d'escalier. ·
travers la cloison mince me parvenaient les bruits des pièces attenantes.
Dans la journée, c'était
un va-et-vient incessant dans l'escalier et le couloir : des paras, seuls, ou
poussant brutalement devant eux des " suspects " hébétés. · chaque
étage - je l'ai su par la suite - ils les entassaient à quinze ou vingt dans
les pièces transformées en prisons. Les prisonniers dormaient à même le ciment
ou se partageaient une paillasse à trois ou quatre. Ils étaient constamment
dans l'obscurité, car les stores étaient baissés pour qu'on ne pût rien voir
des maisons d'en face. Des jours, des semaines durant - quelquefois plus de
deux mois - ils attendaient là un interrogatoire, leur transfert au camp ou à
la prison, ou bien encore leur " tentative d'évasion ", c'est-à-dire
une rafale de mitraillette dans le dos.
Deux fois par jour, vers
quatorze heures et vingt heures (quand on n'oubliait pas), on nous apportait
des biscuits de troupe - cinq le matin et cinq le soir -, rarement du pain, et
quelques cuillerées d'une soupe faite de tous les déchets du repas des
seigneurs. J'y trouvai un jour un mégot, une autre fois une étiquette et des
noyaux de fruits recrachés.
C'était un Musulman qui
était chargé de cette distribution. Ancien tirailleur, il était passé au maquis
et avait été fait prisonnier au court d'un combat. En échange de la vie, il
avait accepté de servir les paras. Son nom était Boulafras, mais, par dérision,
ceux-ci l'avaient transformé en " Pour-la-France " et c'est ainsi
qu'ils l'appelaient. Ils l'avaient coiffé d'un béret bleu et armé d'une
matraque en caoutchouc, dont il se servait à l'occasion pour se faire bien voir
de ses maîtres. Ce déchet était méprisé par tous : par les paras comme par les
prisonniers.
Mais c'était la nuit que
le " centre de tri " vivait sa vraie vie. J'entendais les préparatifs
de l'expédition : dans le couloir, bruits de bottes, d'armes, ordres d'Erulin.
Puis, par la lucarne, me parvenaient d'autres bruits. Dans la cour, ils
mettaient les Jeeps et Dodges en marche et démarraient. Tout était silencieux
pendant une heure ou deux, jusqu'au moment où ils rentraient, les voitures
chargées de " suspects " arrêtés au cours de l'opération. Je les
voyais, le temps d'un éclair, lorsqu'ils passaient dans mon champ de vision :
escalier, palier et couloir. Des jeunes gens, le plus souvent. On leur avait à
peine laissé le temps de s'habiller : certains étaient encore en pyjama, d'autres
pieds nus ou en pantoufles. Quelquefois, il y avait aussi des femmes. Elles
étaient emprisonnées dans l'aile droite du bâtiment.
Le " centre de tri
" s'emplissait alors de cris, d'insultes, de rires énormes et méchants.
Erulin commençait l'interrogatoire d'un Musulman. Il lui criait : " Fais
ta prière devant moi. " Et je devinais dans la pièce à côté un homme
humilié jusqu'au fond de l'âme, contraint de se prosterner en prières devant le
lieutenant tortionnaire. Puis, d'un coup, les premiers cris des suppliciés
coupaient la nuit. Le vrai " travail " d'Erulin, de Lorca et des
autres avait commencé.
Une nuit, à l'étage
au-dessus, ils torturèrent un homme : un Musulman, assez âgé, semblait-il au
son de sa voix. Entre les cris terribles que la torture lui arrachait, il
disait épuisé : " Vive la France ! Vive la France ! " Sans doute
croyait-il calmer ainsi ses bourreaux. Mais les autres continuèrent à le
torturer et leurs rires résonnaient dans toute la maison.
Lorsqu'ils ne partaient
pas en opération, Erulin et les siens " travaillaient " sur les
suspects déjà arrêtés. Vers minuit ou une heure du matin, une porte des
pièces-prisons s'ouvrait bruyamment. La voix d'un para hurlait : " Debout,
salauds ! ", il appelait un, deux, trois noms. Ceux qui avaient été nommés
savaient ce qui les attendait. Il y avait toujours un long silence et l'autre
était toujours obligé de répéter les noms une seconde fois, ce qui le mettait
en fureur : " Qu'ils sont cons, alors ? Vous pouvez pas répondre
"présent", non ? " Ceux qui avaient été appelés se levaient
alors et j'entendais les coups qui les poursuivaient, comme le para les
poussait devant lui.
Une nuit, Erulin lança
ses hommes d'un seul coup à l'assaut de toutes les pièces. Matraque au poing,
ils se ruèrent dans les " dortoirs ". " Debout ! " La porte
de ma cellule, violemment ouverte, heurta le mur et je reçus un coup de pied
dans les reins : " Debout ! " Je me levai, mais Erulin, passant dans
le couloir, me vit et dit : " Non, pas lui ", et claqua lui-même la
porte. Je me recouchai sur ma paillasse, tandis qu'un énorme brouhaha de bruits
de bottes, de coups, de plaintes angoissées envahissait les étages.
Le matin et le soir,
quand Boulafras entrouvrait la porte pour me passer mes " repas " ou
bien lorsque j'allais aux lavabos, il m'arrivait de croiser dans le couloir des
prisonniers musulmans, qui rejoignaient leur prison collective ou leur cellule.
Certains me connaissaient pour m'avoir vu dans des manifestations organisées
par le journal : d'autres ne savaient que mon nom. J'étais toujours torse nu,
encore marqué des coups reçus, la poitrine et les mains plaquées de pansements.
Ils comprenaient que, comme eux, j'avais été torturé et ils me saluaient au
passage : " Courage, frère ! " Et dans leurs yeux, je lisais une solidarité,
une amitié, une confiance si totales que je me sentais fier, justement parce
que j'étais un Européen, d'avoir ma place parmi eux.
Je vécus ainsi, un mois
durant, avec la pensée toujours présente de la mort toute proche. Pour le soir,
pour le lendemain à l'aube. Mon sommeil était encore troublé par des cauchemars
et des secousses nerveuses qui me réveillaient en sursaut.
Je ne fus pas surpris
quand une fois Charbonnier entra dans ma cellule. Il devait être près de
vingt-deux heures. J'étais debout, près de la lucarne, et regardais vers le
boulevard Clemenceau où circulaient encore quelques rares voitures. Il me dit
seulement :
" Préparez-vous,
nous n'allons pas loin. "
Je mis ma veste sale et
fripée. Dans le couloir, j'entendis qu'il disait : " Préparez aussi Audin
et Hadjadj ; mais on les prendra séparément. " Dix fois déjà, j'avais fait
le bilan de cette vie que je croyais terminée. Encore une fois, je pensai à
Gilberte, à tous ceux que j'aimais, à leur atroce douleur. Mais j'étais exalté
par le combat que j'avais livré sans faillir, par l'idée que je mourrais comme
j'avais toujours souhaité mourir, fidèle à mon idéal, à mes compagnons de
lutte.
Dans la cour, une
voiture démarra, s'éloigna. Un moment après, du côté de la villa des Oliviers,
il y eut une longe rafale de mitraillette. Je pensai : " Audin. "
J'attendis devant la
fenêtre pour le plus longtemps possible respirer l'air de la nuit et voir les
lumières de la ville. Mais les minutes, les heures passèrent et Charbonnier ne
revint pas me chercher.
J'ai terminé mon récit.
Jamais je n'ai écrit aussi péniblement. Peut-être tout cela est-il encore trop
frais dans ma mémoire. Peut-être aussi est-ce l'idée que, passé pour moi, ce
cauchemar est vécu par d'autres au moment même où j'écris, et qu'il le sera
tant que ne cessera pas cette guerre odieuse. Mais il fallait que je dise tout
ce que je sais. Je le dois à Audin " disparu ", à tous ceux qu'on
humilie et qu'on torture, et qui continuent la lutte avec courage. Je le dois à
tous ceux qui, chaque jour, meurent pour la liberté de leur pays.
J'ai écrit ces lignes,
quatre mois après être passé chez les paras, dans la cellule 72 de la prison
civile d'Alger.
Il y a quelques jours à
peine, le sang de trois jeunes Algériens a recouvert dans la cour de la prison
celui de l'Algérien Fernand Yveton. Dans l'immense cri de douleur qui jaillit
de toutes les cellules au moment où le bourreau vint chercher les condamnés,
comme dans le silence absolu, solennel, qui lui succéda, c'est l'âme de
l'Algérie qui vibrait. Il pleuvait et des gouttes s'accrochaient, brillantes
dans le noir, aux barreaux de ma cellule. Tous les guichets avaient été fermés
par les gardiens, mais nous entendîmes, avant qu'on le bâillonne, l'un des
condamnés crier : " Tahia El Djezaïr ! Vive l'Algérie ! " Et d'une
seule voix, au moment même sans doute où le premier des trois montait sur
l'échafaud, jaillit de la prison des femmes la chanson des combattants
algériens :
" De nos montagnes
La voix des hommes
libres s'est élevée :
Elle clame
l'indépendance
De la patrie.
Je te donne tout ce que
j'aime,
Je te donne ma vie,
â mon pays... â mon
pays. "
Tout cela, je devais le
dire pour les Français qui voudront bien me lire. Il faut qu'ils sachent que
les Algériens ne confondent pas leurs tortionnaires avec le grand peuple de
France, auprès duquel ils ont tant appris et dont l'amitié leur est si chère.
Il faut qu'ils sachent
pourtant ce qui se fait ici EN LEUR NOM.
Novembre 1957.
(1) Il s'agissait en
fait de la commission de sauvegarde représentée par le général Zeller.
Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la
guerre d'Algérie
suivi de la première liste des signataires
6. septembre 1960
Un mouvement très important se développe en France, et il est nécessaire que
l'opinion française et internationale en soit mieux informée, au moment où le
nouveau tournant de la guerre d'Algérie doit nous conduire à voir, non à
oublier, la profondeur de la crise qui s'est ouverte il y a six ans.
De plus en plus nombreux, des Français sont poursuivis, emprisonnés, condamnés,
pour s'être refusés à participer à cette guerre ou pour être venus en aide aux
combattants algériens. Dénaturées par leurs adversaires, mais aussi édulcorées
par ceux-là mêmes qui auraient le devoir de les défendre, leurs raisons restent
généralement incomprises. Il est pourtant insuffisant de dire que cette
résistance aux pouvoirs publics est respectable. Protestation d'hommes atteints
dans leur honneur et dans la juste idée qu'ils se font de la vérité, elle a une
signification qui dépasse les circonstances dans lesquelles elle s'est affirmée
et qu'il importe de ressaisir, quelle que soit l'issue des événements.
Pour les Algériens, la lutte, poursuivie, soit par des moyens militaires, soit
par des moyens diplomatiques, ne comporte aucune équivoque. C'est une guerre
d'indépendance nationale. Mais, pour les Français, quelle en est la nature ? Ce
n'est pas une guerre étrangère. Jamais le territoire de la
En fait, par une décision qui constituait un abus fondamental, l'Etat a d'abord
mobilisé des classes entières de citoyens à seule fin d'accomplir ce qu'il
désignait lui-même comme une besogne de police contre une population opprimée,
laquelle ne s'est révoltée que par un souci de dignité élémentaire, puisqu'elle
exige d'être enfin reconnue comme communauté indépendante.
Ni guerre de conquête, ni guerre de "défense nationale", ni guerre
civile, la guerre d'Algérie est peu à peu devenue une action propre à l'armée
et à une caste qui refusent de céder devant un soulèvement dont même le pouvoir
civil, se rendant compte de l'effondrement général des empires coloniaux,
semble prêt à reconnaître le sens.
C'est, aujourd'hui, principalement la volonté de l'armée qui entretient ce
combat criminel et absurde, et cette armée, par le rôle politique que plusieurs
de ses hauts représentants lui font jouer, agissant parfois ouvertement et
violemment en dehors de toute légalité, trahissant les fins que l'ensemble du
pays lui confie, compromet et risque de pervertir la nation même, en forçant
les citoyens sous ses ordres à se faire les complices d'une action factieuse et
avilissante. Faut-il rappeler que, quinze ans après la destruction de l'ordre
hitlérien, le militarisme français, par suite des exigences d'une telle guerre,
est parvenu à restaurer la torture et à en faire à nouveau comme une
institution en
C'est dans ces conditions que beaucoup de Français en sont venus à remettre en
cause le sens de valeurs et d'obligations traditionnelles. Qu'est-ce que le
civisme lorsque, dans certaines circonstances, il devient soumission honteuse ?
N'y a-t-il pas des cas où le refus est un devoir sacré, où la "trahison"
signifie le respect courageux du vrai ? Et lorsque, par la volonté de ceux qui
l'utilisent comme instrument de domination raciste ou idéologique, l'armée
s'affirme en état de révolte ouverte ou latente contre les institutions
démocratiques, la révolte contre l'armée ne prend-elIe pas un sens nouveau ?
Le cas de conscience s'est trouvé posé dès le début de la guerre. Celle-ci se
prolongeant, il est normal que ce cas de conscience se soit résolu concrètement
par des actes toujours plus nombreux d'insoumission, de désertion, aussi bien
que de protection et d'aide aux combattants algériens. Mouvements libres qui se
sont développés en marge de tous les partis officiels, sans leur aide et, à la
fin, malgré leur désaveu. Encore une fois, en dehors des cadres et des mots
d'ordre préétablis, une résistance est née, par une prise de conscience
spontanée, cherchant et inventant des formes d'action et des moyens de lutte en
rapport avec une situation nouvelle dont les groupements politiques et les
journaux d'opinion se sont entendus, soit par inertie ou timidité doctrinale,
soit par préjugés nationalistes ou moraux, à ne pas reconnaître le sens et les
exigences véritables.
Les soussignés, considérant que chacun doit se prononcer sur des actes qu'il
est désormais impossible de présenter comme des faits divers de l'aventure
individuelle ; considérant qu'eux-mêmes, à leur place et selon leurs moyens,
ont le devoir d'intervenir, non pas pour donner des conseils aux hommes qui ont
à se décider personnellement face à des problèmes aussi graves, mais pour
demander à ceux qui les jugent de ne pas se laisser prendre à l'équivoque des
mots et des valeurs, déclarent :
Arthur ADAMOV - Robert
ANTELME - Georges AUCLAIR - Jean BABY - Hélène BALFET - Marc BARBUT - Robert
BARRAT - Simone de BEAUVOIR - Jean-Louis BEDOUIN - Marc BEIGBEDER - Robert
BENAYOUN - Maurice BLANCHOT - Roger BLIN - Arsène BONNAFOUS-MURAT - Geneviève
BONNEFOI - Raymond BORDE - Jean-Louis BORY - Jacques-Laurent BOST - Pierre
BOULEZ - Vincent BOUNOURE - André BRETON - Guy CABANEL - Georges CONDAMINAS -
Alain CUNY - Dr Jean DALSACE - Jean CZARNECEI - Adrien DAX - Hubert DAMISCE -
Bernard DORT - Jean DOUASSOT - Simone DREYFUS - Marguerite DURAS - Yves
ELLEOUËT - Dominique ÉLUARD - Charles ESTIENNE - Louis-René des FORETS - Dr
Théodore FRAENKEL - André FRENAUD - Jacques GERNET - Edouard GLISSANT - Anne
GUÉRIN - Daniel GUÉRIN - Jacques HOWLETT - Edouard JAGUER - Pierre JAOUEN -
Gérard JARLOT - Robert JAULIN - Alain JOUBERT - Henri KREA - Robert LAGARDE -
Monique LANGE - Claude LANZMANN - Robert LAPOUJADE - Henri LEFEBVRE - Gérard
LEGRAND - Michel LEIRIS - Paul LEVY - Jérôme LINDON - Eric LOSFELD - Robert
LOUZON - Olivier de MAGNY - Florence MALRAUX - André MANDOUZE - Maud MANNONI -
Jean MARTIN - Renée MARCEL-MARTINET - Jean-DanieI MARTINET - Andrée
MARTY-CAPGRAS - Dionys MASCOLO - François MASPERO - André MASSON - Pierre de
MASSOT - Jean-Jacques MAYOUX - Jehan MAYOUX - Théodore MONOD - Marie MOSCOVICI
- Georges MOUNIN - Maurice NADEAU - Georges NAVEL - Claude OLLIER - Hélène
PARMELIN - Marcel PÉJU - José PIERRE - André PIEYRE de MANDIARGUES - Edouard
PIGNON - Bernard PINGAUD - Maurice PONS - J.-B. PONTALIS - Jean POUILLON -
Denise RENE - Alain RESNAIS - Jean-François REVEL - Alain ROBBE-GRILLET -
Christiane ROCHEFORT - Jacques-Francis ROLLAND - Alfred ROSMER - Gilbert ROUGET
- Claude ROY - Marc SAINTSAENS - Nathalie SARRAUTE - Jean-Paul SARTRE - Renée
SAUREL - Claude SAUTET - Jean SCHUSTER - Robert SCIPION - Lonis SEGUIN -
Geneviève SERREAU - Simone SIGNORET - Jean-Claude SILBERMANN - Claude SIMON -
SINÉ - René de SOLIER - D. de la SOUCHERE - Jean THIERCELIN - Dr René TZANCK -
VERCORS - J.-P. VERNANT - Pierre VIDAL-NAQUET - J.-P. VIELFAURE - Claude VISEUX
- YLIPE - René ZAZZO.
Sujets d'étude
1. Comment expliquez-vous le droit à
l’insoumission ?
2. Quel est le mouvement qui se forme en France et
quel est son objectif ?
3. Décrivez en quelques phrases la crise qui s’est
ouverte il y a six ans.
4. Pour quels motifs est-ce que l’on poursuit des
Français ?
5. Quelles en sont les conséquences pour eux ?
6. Expliquez en quelques lignes la signification de
cette protestation qui dépasse les circonstances dans lesquelles elle s’est
affirmée.
7. Commentez : « ...elle est menée contre
des hommes que l’Etat affecte de
considérer comme français, mais qui, eux, luttent précisément pour cesser de
l’être. »
8. Analysez : « Il ne suffirait même pas de
dire qu’il s’agit d’une guerre de conquête, guerre impérialiste, accompagnée
par surcroît de racisme. Il y a de cela dans toute la guerre, et l’équivoque
persiste. »
9. Si la lutte des Algériens reste sans aucune
équivoque, il n’en est pas de même pour les combats menés par les Français.
Expliquez les différents motifs.
10. Dans quelle mesure l’Etat français a abusé de ses
citoyens ?
11. Quelles sont les raisons qui ont amené les
Algériens à se révolter ?
12. Interprétez la citation suivante :
« ..., la guerre d’Algérie est peu à peu devenue une action propre à
l’armée... »
13. En quoi consistent les accusations contre
l’armée ?
14. Expliquez le rapport entre « civisme »
et « soumission honteuse »
15. Dans quelle mesure le refus de faire la guerre
peut être considérée comme « un devoir sacré » et « la
trahison » comme un « respect courageux du vrai » ?
16. Pourquoi la guerre d’Algérie se pose-t-elle comme
un « cas de conscience » pour les Français ?
17. Quelles sont les mesures immédiates à prendre
telles qu’elles sont exigées par les signataires de « Manifeste des
121 » ?
Jean-Paul Sartre
et la guerre d’Algérie
Un engagement
déterminé contre le colonialisme
Anne Mathieu
L’engagement
des Temps modernes dans la guerre d’Algérie précède celui de son
fondateur et directeur, Jean-Paul Sartre. En mai 1955, la revue fait paraître un
numéro sur le conflit et, dans sa livraison de novembre, un article intitulé
« L’Algérie n’est pas la France ». Le ton est donné. Les Temps
modernes seront saisis tout au long de la guerre : quatre fois en
Algérie, une fois en France.
C’est
en mars 1956 que paraît le premier article de Sartre sur le sujet. Titré
« Le colonialisme est un système », il reprend une intervention
effectuée lors d’un meeting pour la paix en Algérie, organisé salle Wagram, à
Paris, le 27 janvier 1956, sous l’égide du Comité d’action des
intellectuels contre la poursuite de la guerre en Algérie. L’article démonte
les mécanismes politiques et économiques du colonialisme et appelle au combat
contre ce « système ».
La
prise de conscience anticolonialiste de Sartre ne date pourtant ni de cette
date ni du soulèvement algérien de la Toussaint 1954. Depuis plusieurs années,
l’intellectuel soutient, en Tunisie, la cause du Néo-Destour (1), au Maroc
celle de l’Istiqlal (Indépendance), au congrès duquel il participa en 1948. En
1952, il accorde un entretien au journal de Ferhat Abbas, La République
algérienne, et, à l’automne de 1955, apporte son appui au Comité d’action
des intellectuels contre la poursuite de la guerre d’Algérie. Francis Jeanson,
collaborateur des Temps modernes, qui a publié avec sa femme Colette L’Algérie
hors la loi en décembre 1955, contribue également à l’évolution du
philosophe.
Le
véritable moment de l’engagement sartrien en tant qu’individu intervient
en 1956. En janvier, Guy Mollet, dirigeant de la Section française de
l’internationale ouvrière (SFIO), devient président du Conseil. Deux mois plus
tard, il obtient les pouvoirs spéciaux, qu’il utilisera pour intensifier la
guerre. Le vote favorable des communistes à cette occasion amorce la rupture de
Sartre avec eux, laquelle sera effective en novembre, quand le PCF approuvera
l’invasion de la Hongrie par les chars soviétiques. Mohammed Harbi le résumera
en 1990 : « A partir de là, il s’opère chez lui un glissement
éthique qui le mène, par touches successives, à découvrir un nouveau sujet de
l’Histoire, plus radical que le prolétariat : les colonisés. La cause
algérienne en bénéficiera (2). »
Parus
entre mars 1956 et avril 1962, les textes de Sartre (3) révèlent
une vigueur polémique et un courage peu courants à notre époque : la vie
du philosophe était menacée, son appartement de la rue Bonaparte fut plastiqué
à deux reprises par l’Organisation armée secrète (OAS). Et il ne s’agissait
nullement des pseudo-provocations comme celles d’aujourd’hui, destinées à lancer
la vente d’un ouvrage ou à déclencher des invitations à en parler dans les
médias...
En
1957, l’écrivain et essayiste tunisien Albert Memmi publie Portrait du
colonisé précédé du Portrait du colonisateur, dont les premiers
extraits paraissent dans Les Temps modernes et dans Esprit.
Sartre en rend compte dans le numéro de juillet-août des Temps modernes,
dans un article qui servira plus tard de préface à ce livre (4).
Le
texte revient largement sur la question de la violence, déjà développée en mars
de l’année précédente dans « Le colonialisme est un système ». Sartre
y souligne notamment : « La conquête s’est faite par la
violence ; la surexploitation et l’oppression exigent le maintien de la
violence, dont la présence de l’armée. (...) Le colonialisme refuse les
droits de l’homme à des hommes qu’il a soumis par la violence, qu’il maintient
de force dans la misère et l’ignorance, donc, comme dirait Marx, en état de
“sous-humanité”. Dans les faits eux-mêmes, dans les institutions, dans la
nature des échanges et de la production, le racisme est inscrit (5). »
Au
couple oppresseur-opprimé récurrent dans l’ensemble des articles sartriens se
trouve ici corrélé, implicitement, le couple du colonisateur et du colonisé,
notera Mohammed Harbi. L’oppression coloniale paraît à la fois économique et
idéologique, et la thématique de la « sous-humanité » demeurera au
centre des articles que Sartre consacrera à la guerre d’Algérie. Cette violence
prend par conséquent divers visages oppressifs. Le philosophe y reviendra aux
lendemains des accords d’Evian, en avril 1962 : dans un article
intitulé « Les somnambules » se lit son amertume, mais aussi sa
colère encore vivace : « Il faut dire que la joie n’est pas de
mise : depuis sept ans, la France est un chien fou qui traîne une casserole
à sa queue et s’épouvante chaque jour un peu plus de son propre tintamarre.
Personne n’ignore aujourd’hui que nous avons ruiné, affamé, massacré un peuple
de pauvres pour qu’il tombe à genoux. Il est resté debout. Mais à quel
prix (6) ! »
L’idée
de la « sous-humanité » vient du fait que, pour Sartre, les colonisés
ont été « maintenus par un système oppressif au niveau de la bête (7) »,
lequel s’est traduit aussi bien par le déni de droit que par le déni de la
culture, contraires au respect des « droits de l’homme » sans cesse
invoqués par la France. Un texte fameux insiste particulièrement sur ces
thématiques de la « violence » et de la
« sous-humanité » : il s’agit de la préface qu’il rédige, en
septembre 1961, pour les Damnés de la terre, de Frantz Fanon.
Psychiatre martiniquais qui épouse très vite la lutte indépendantiste
algérienne, membre du Gouvernement provisoire de la république algérienne
(GPRA), animateur d’El Moudjahid clandestin, Fanon s’est déjà fait
connaître par les essais Peau noire, masques blancs (1952) et L’An V
de la révolution algérienne (1959). La rencontre – intellectuelle mais
aussi fraternelle – entre deux hommes qui deviendront amis marquera
l’itinéraire sartrien.
Les Damnés de la terre,
essai-bréviaire de la lutte anticolonialiste et tiers-mondiste, décrit
minutieusement les mécanismes de la violence mis en place par le colonialisme
pour asservir le peuple opprimé. Dans sa préface, Sartre soutient sans réserve
les thèses de Fanon et se les réapproprie par son style propre, si particulier.
Il y écrit notamment : « (...) ordre est donné de ravaler
les habitants du territoire annexé au niveau du singe supérieur pour justifier
le colon de les traiter en bêtes de somme. La violence coloniale ne se donne
pas seulement le but de tenir en respect ces hommes asservis, elle cherche à
les déshumaniser. Rien ne sera ménagé pour liquider leurs traditions, pour
substituer nos langues aux leurs, pour détruire leur culture sans leur donner
la nôtre ; on les abrutira de fatigue (8). » Ce terme
de « bête » sera également utilisé au sujet de la
torture : pour les bourreaux, dira Sartre, « le plus urgent, s’il
en est temps encore, c’est d’humilier [leurs victimes], de raser
l’orgueil de leur cœur, de les ravaler au rang de la bête (9) ».
Le
premier article de Sartre entièrement consacré à la dénonciation de la torture,
« Vous êtes formidables », paraît en mai 1957 dans Les Temps
modernes. Au départ, il s’intitulait « Une entreprise de
démoralisation », et avait été commandé par Le Monde, qui le refusa,
le jugeant trop violent. Un recueil de récits de jeunes recrues, pour la
plupart prêtres et aumôniers, venait d’être publié deux mois plus tôt.
La
préface collective, « Des rappelés témoignent », porte notamment les
signatures de Jean-Marie Domenach, Paul Ricœur et René Rémond. Sartre commente
l’ouvrage en s’insurgeant contre la complicité des Français et des médias,
seulement capables de porter secours au nom de l’humanitarisme, comme dans une
émission populaire de Jean Nohain (« Vous êtes formidables »). Sartre
y dénonce avec vigueur la torture, mais aussi les autres formes de violence à
l’œuvre en Algérie, qui « ont en commun de révéler cette gangrène
(...), l’exercice cynique et systématique de la violence absolue. Pillages,
viols, représailles exercées contre la population civile, exécutions sommaires,
recours à la torture pour arracher des aveux ou des renseignements (10) ».
La
métaphore de la gangrène – qui s’inscrit dans le champ sémantique de la
maladie, courant dans ces textes sartriens – sera à nouveau employée un an plus
tard, dans la critique du livre d’Henri Alleg La Question. Cet ouvrage,
publié en février 1958 aux Editions de Minuit, donne lieu, en mars, à un
numéro spécial des Temps modernes. Militant du Parti communiste algérien
(PCA), directeur d’Alger républicain, de 1950 à son interdiction en
sep-tembre 1955, Alleg est arrêté par les parachutistes en juin 1957
et torturé au centre de tri d’El-Biar. La Question, premier document de
ce type à conquérir une réelle audience, est saisi le 28 mars 1958. André
Malraux, Roger Martin du Gard, François Mauriac et Sartre rédigent alors une
adresse solennelle au président de la République (Albert Camus refuse de s’y
associer). Le 30 mai, Sartre participe, avec l’épouse d’Henri Alleg,
Laurent Schwartz et François Mauriac, à une conférence de presse sur « les
violations des droits de l’homme en Algérie ».
Le
6 mars précédent, au moment de la sortie de La Question, Sartre
écrivit dans L’Express un article, titré « Une victoire », qui
provoqua la saisie de l’hebdomadaire, alors dirigé par Jean-Jacques
Servan-Schreiber. Il y écrivait notamment : « Vous savez ce qu’on
dit parfois pour justifier les bourreaux : qu’il faut bien se résoudre à
tourmenter un homme si ses aveux permettent d’épargner des centaines de vies.
Belle tartufferie. Alleg pas plus qu’Audin n’était un terroriste ; la
preuve, c’est qu’il est inculpé d’“atteinte à la sûreté de l’Etat et de
reconstitution de ligue dissoute”. Etait-ce pour sauver des vies qu’on lui
brûlait les seins, le poil du sexe ? Non : on voulait lui extorquer
l’adresse du camarade qui l’avait hébergé. S’il eût parlé, on eût mis un
communiste de plus sous les verrous : voilà tout. Et puis l’on arrête au
hasard ; tout musulman est “questionnable” à merci : la plupart des
torturés ne disent rien parce qu’ils n’ont rien à dire (11). »
Et l’intellectuel d’y reprendre sa métaphore de la maladie contagieuse : « Et
d’ailleurs la gangrène s’étend, elle a traversé la mer : le bruit a même
couru qu’on mettait à la question dans certaines prisons de la “Métropole” (12). »
Une
fois l’Algérie devenue une affaire de politique intérieure française, Sartre
étend l’analogie au-delà du colonialisme, écrivant en septembre 1958, à
propos du référendum relatif à l’adoption, le mois suivant, de la Constitution
de la Ve République : « Le corps électoral est un tout
indivisible ; quand la gangrène s’y met, elle s’étend à l’instant même à
tous les électeurs (13). » La même image avait été utilisée en
1955 par l’écrivain antillais Aimé Césaire dans son Discours sur le
colonialisme : « Il faudrait d’abord étudier comment la
colonisation travaille à déciviliser le colonisateur (...), une
régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer
d’infection qui s’étend (14). »
Cette
image va prendre d’autres formes, tel ce passage de la préface aux Damnés de
la terre où Sartre apostrophe les Français : « Il n’est pas
bon, mes compatriotes, vous qui connaissez tous les crimes commis en notre nom,
il n’est vraiment pas bon que vous n’en souffliez mot à personne, pas même à
votre âme, par crainte d’avoir à vous juger. Au début vous ignoriez, je veux le
croire, ensuite vous avez douté, à présent vous savez, mais vous vous taisez
toujours. Huit ans de silence, ça dégrade. (...) Il suffit aujourd’hui
que deux Français se rencontrent pour qu’il y ait un cadavre entre eux. Et
quand je dis : un... La France, autrefois, c’était un nom de pays ;
prenons garde que ce ne soit, en 1961, le nom d’une névrose (15). »
Dès
son premier article de 1956, Sartre insiste sur le silence des Français devant
l’horreur, dans l’espoir de leur faire comprendre que le colonialisme engage
leur responsabilité collective. Il martèle que la domination coloniale s’oppose
aux idéaux dont la France se réclame – « Quel bavardage : liberté,
égalité, fraternité, amour, honneur, patrie, que sais-je ? Cela ne nous
empêchait pas de tenir en même temps des discours racistes, sale nègre, sale
juif, sale raton (16) » – mais, pis, en fait un
synonyme de fascisme : « Il est notre honte, il se moque de nos
lois ou les caricature ; il nous infecte de son racisme (...). Il
oblige nos jeunes gens à mourir malgré eux pour les principes nazis que nous
combattions il y a dix ans ; il tente de se défendre en suscitant un
fascisme jusque chez nous, en France. Notre rôle, c’est de l’aider à mourir.
Non seulement en Algérie, mais partout où il existe. (...) La seule
chose que nous puissions et devrions tenter – mais c’est aujourd’hui
l’essentiel –, c’est de lutter à ses côtés pour délivrer à la fois les
Algériens et les Français de la tyrannie coloniale (17). »
Du
silence à la complicité, il n’y a qu’un pas, ce que Sartre illustre dans
« Vous êtes formidables ». Sa colère le conduit au rappel d’une
histoire relativement proche, celle de la seconde guerre mondiale : « Fausse
candeur, fuite, mauvaise foi, solitude, mutisme, complicité refusée et, tout
ensemble, acceptée, c’est cela que nous avons appelé, en 1945, la
responsabilité collective. Il ne fallait pas, à l’époque, que la population
allemande prétendît avoir ignoré les camps. “Allons donc ! disions-nous.
Ils savaient tout !” Nous avions raison, ils savaient tout, et c’est
aujourd’hui seulement que nous pouvons le comprendre : car nous aussi nous
savons tout. (...) Oserons-nous encore les condamner ? Oserons-nous
encore nous absoudre (18) ? »
Cette
analogie n’est pas le seul fait de Sartre. Elle s’inscrit dans le discours de
la presse acquise à la cause de l’indépendance algérienne, de L’Express
à France-Observateur – où Claude Bourdet publie en janvier 1955
« Votre Gestapo d’Algérie » – en passant par Esprit. Et Sartre
d’assener : « Les crimes que l’on commet en notre nom, il faut
bien que nous en soyons personnellement complices puisqu’il reste en notre
pouvoir de les arrêter (19). »
La
mystification des gouvernants profite de la complicité de médias désireux que
les Français ne sachent pas ce qui se passe en Algérie : « Cacher,
tromper, mentir : c’est un devoir pour les informateurs de la
Métropole ; le seul crime serait de nous troubler (20). »
L’ensemble apparaît aussi comme le signe de la décadence d’une
civilisation : « Fiévreuse et prostrée, obsédée par ses vieux
rêves de gloire et par le pressentiment de sa honte, la France se débat au
milieu d’un cauchemar indistinct qu’elle ne peut ni fuir ni déchiffrer. Ou bien
nous verrons clair ou bien nous allons crever (21). »Le
philosophe utilise ce dernier verbe, qui abjure toute litote, pour réagir au
cynisme criminel de dirigeants à qui il fait dire : « Mollet, au
nom de la Compagnie, a fait tomber la foudre sur ces fellahs insolents :
qu’ils crèvent de misère pourvu que les actionnaires de Suez touchent leurs
dividendes (22). »
Mais
la contamination ne s’arrêtera pas aux confins de l’Occident. La maladie va
s’emparer des colonisés : « L’indigénat est une névrose introduite
et maintenue par le colon chez les colonisés avec leur consentement (23) »,
écrit Sartre dans la préface aux Damnés de la terre. La « folie »,
désormais intrinsèque aux comportements de la gauche française et aux « agents
du colonialisme », va atteindre les colonisés. Cette fois, cependant,
ils vont s’en emparer et se l’approprier : « Lisez Fanon :
vous saurez que, dans le temps de leur impuissance, la folie meurtrière est
l’inconscient collectif des colonisés (24). »
En
cautionnant leur réaction, à l’instar de Fanon, Sartre opère un renversement
axiologique : il charge d’une valeur positive la « folie »,
retournée par l’opprimé contre l’oppresseur pour se débarrasser de son
esclavage, pour se soustraire à la domination coloniale. Il peut alors
conclure : « Guérirons-nous ? Oui. La violence, comme la
lance d’Achille, peut cicatriser les blessures qu’elle a faites. (...) C’est
le dernier moment de la dialectique : vous condamnez cette guerre, mais
n’osez pas encore vous déclarer solidaires des combattants algériens ;
n’ayez crainte, comptez sur les colons et sur les mercenaires : ils vous
feront sauter le pas. Peut-être, alors, le dos au mur, débriderez-vous enfin cette
violence nouvelle que suscitent en vous de vieux forfaits recuits. Mais ceci,
comme on dit, est une autre histoire. Celle de l’homme. Le temps s’approche,
j’en suis sûr, où nous nous joindrons à ceux qui la font (25). »
Le
combat de Sartre pendant la guerre d’Algérie ne fut pas uniquement une
« bataille de l’écrit ». Engagé, l’intellectuel le fut, et sur tous
les fronts que lui commandèrent les événements. Il intervint dans plusieurs
meetings pour la paix en Algérie (en juin 1960 et, en décembre 1961, à
Rome, par exemple) ; il participa à la manifestation silencieuse du
1er novembre 1961 consécutive aux massacres du 17 octobre, à celle du
13 février 1962 protestant contre la répression meurtrière du métro
Charonne ; il témoigna à plusieurs procès de « porteurs de
valise », dont celui, emblématique, de septembre 1960, connu sous le
nom de « procès Jeanson ». « Utilisez-moi comme vous
voulez », avait insisté Sartre, qui venait de signer le Manifeste des
121 (26), avant de s’envoler pour l’Amérique latine, où il sut,
là-bas aussi, porter la cause de l’indépendance algérienne.
« Fusillez Sartre ! », scandèrent des mouvements d’anciens combattants au cours d’une
manifestation, en octobre 1960. En juillet 1961 et en
janvier 1962, son appartement fut plastiqué. « Où sont les
sauvages, à présent ? Où est la barbarie ? Rien ne manque, pas même
le tam-tam : les klaxons rythment “Algérie française” pendant que les
Européens font brûler vifs des musulmans (27) », criait Sartre
dans la préface aux Damnés de la terre.
« Qu’il est plus simple de ne pas faire cas des objets dangereux, de
travailler simplement à donner un dernier poli au bel outil universel de la
Raison ! De reposer dans le silence, dans l’heureux demi-sommeil
conformiste pendant lequel l’Esprit arrangera tout », s’exclamait Paul Nizan, camarade de Sartre à
l’Ecole normale, dans Les Chiens de garde, en 1932 (28).
« Non récupérable », la voix de Sartre dérange encore. Elle nous permet de regarder avec moins
de honte cette période de notre histoire. Un intellectuel, fidèle à sa
conception de l’engagement du clerc, mit sa plume et sa notoriété au service
d’une cause qu’il estimait juste. Pour lui, comme pour Jeanson d’ailleurs,
cette bataille valait d’autant plus d’être menée qu’elle permettrait aux
Algériens de ne pas avoir pour toute vision de la France celle d’un Etat dont
les parachutistes torturaient dans les prisons.
La
réconciliation franco-algérienne exigeait aux yeux de Sartre que les Français
se confrontent à la réalité de leur histoire algérienne : « Vous
savez bien que nous sommes des exploiteurs. Vous savez bien que nous avons pris
l’or et les métaux, puis le pétrole des “continents neufs”, et que nous les
avons ramenés dans les vieilles métropoles. (...) L’Europe, gavée de
richesses, accorda de jure l’humanité à tous ses habitants : un
homme, chez nous, ça veut dire un complice puisque nous avons tous
profité de l’exploitation coloniale (29). » Il n’est pas
certain que ces mots soient plus faciles à entendre aujourd’hui qu’en 1962.
Si
le consensus médiatique et la répression policière ont largement dominé en
France, lors des guerres coloniales, notamment après l’insurrection dite de la
Toussaint qui marqua le déclenchement de la guerre d’Algérie, des intellectuels
connus ont su s’en dégager pour se situer résolument du côté des mouvements
d’indépendance. Jean-Paul Sartre fut de ceux-là, auxquels des publications
comme « L’Express » ou « Les Temps modernes » ont ouvert
leurs colonnes, au risque d’être interdits. Dénonçant la torture niée par les
gouvernements et les médias officiels, l’écrivain a surtout démonté les
mécanismes du système oppressif colonial. Un engagement riche d’enseignements,
aujourd’hui encore.
(1)
Destour : « Constitution » ; parti de l’indépendance
tunisienne, scindé en deux branches, l’une islamisante, le Vieux Destour, et
l’autre plus moderniste, le Néo-Destour.
(2)
Mohammed Harbi, « Une conscience libre », Les Temps modernes,
(3)
Tous publiés dans Situations V, Gallimard, Paris, 1964. Voir Michel
Contat et Michel Rybalka, Les Ecrits de Sartre, Gallimard,
(4)
Albert Memmi publiera Portrait du décolonisé arabo-musulman et de quelques
autres, Gallimard, Paris, 2004.
(5)
Les Temps modernes, juillet-août 1957 et Situations V, op.
cit., p. 51-52.
(6)
« Les somnambules », Les Temps modernes, avril 1962, dans
Situations V, op. cit., p. 161.
(7)
« Portrait du colonisé », Situations V, op. cit.,
p. 56.
(8)
Dans Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Maspero, coll. « Cahiers
libres », Paris, 1961, p. 9-26.
(9)
« Une victoire », L’Express, 6 mars 1958 ; dans
Situations V, p. 86.
(10)
« Vous êtes formidables », op. cit., p. 57.
(11)
L’Express, 6 mars 1958. Dans Situations V, p. 81.
(12)
Ibid., p. 80.
(13)
« La Constitution du mépris », L’Express, 11 septembre
1958. Dans Situations V, p. 105.
(14)
Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence africaine, 1955,
p. 11. En 1959, cette métaphore de la maladie donnera son titre à un
recueil de témoignages d’étudiants algériens torturés à
(15)
Situation V, op. cit., p. 192.
(16)
Ibid., p. 187.
(17)
« Le colonialisme est un système », op. cit., p. 47-48. C’est
Sartre qui souligne.
(18)
« Vous êtes formidables », op. cit., p. 66.
(19)
Ibid., p. 59.
(20)
Ibid, p. 59.
(21)
Ibid., p. 58.
(22)
« Le fantôme de Staline », Les Temps modernes,
novembre-décembre 1956 - janvier 1957. Dans Situations VII,
p. 153. Ici Sartre évoque l’expédition franco-britannique de novembre 1956
contre l’Egypte, peu après que
(23)
Situations V, op. cit., p. 181.
(24)
Ibid., p. 179.
(25)
Ibid., p. 192-193.
(26)
« Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie ».
En exposant ainsi leurs positions, les signataires provoquaient directement
l’Etat français. Lire
Laurent Schwartz, « Au nom de la
morale et de la vérité », Le Monde diplomatique, septembre 2000.
(27)
Situations V, op. cit., p. 190.
(28)
Paul Nizan, Les Chiens de garde, Editions Agone, Marseille, 1998,
p. 79.
(29)
Situations V, op. cit., p. 187.
Source: Le Monde
diplomatique, Novembre 2004, pages 30-31.
http://www.monde-diplomatique.fr/2004/11/MATHIEU/11678
Sujets d’étude
1)
Quand est-ce
que la revue des « Temps modernes » fait paraître pour la première
fois un numéro consacré aux « événements d’Algérie » ?
2)
Elucidez le
titre de l’article et comparez-le avec les paroles de François Mitterand
prononcées en 1956 alors qu’il était Ministre de l’intérieur :
« L’Algérie, c’est la France ».
3)
Comment les
autorités publiques ont-elles réagi face aux idées politiques promulguées par
« Les Temps modernes » ?
4)
Quand est-ce
que Jean-Paul Sartre fait paraître son premier article dans « Les Temps
modernes » et comment était-il intitulé ?
5)
Quel
événement avait précédé la parution de l’article ?
6)
Interprétez
le titre de l’article de Sartre « Le colonialisme est un système ».
7)
Quelles sont
les activités qui démontrent clairement la conscience anticolonialiste de
Jean-Paul Sartre entre 1948 et 1955 ?
8)
Commentez le
titre de l’entretien que Sartre a accordé au journal de Ferhat Abbas en 1952
« La République algérienne » dans son contexte historique ainsi que
le titre du numéro des « Temps modernes » « L’Algérie hors la
loi » paru en 1955 dont l’auteur était Francis Jeanson, ami de J.-P.
Sartre collaborateur de la revue.
9)
Qui était Guy
Mollet ?
10) Quelles sont les circonstances qui ont poussé
J.-P. Sartre à rompre avec le Parti communiste ?
11) Analysez le commentaire de Mohammed Harki sur la
scission de l’opinion de J.-P. Sartre qui s’opère à cette occasion :
« A partir de là, il s’opère chez lui un glissement éthique qui le mène,
par touches successives, à découvrir un nouveau sujet de l’Histoire, plus
radical que le prolétariat : les colonisés. La cause algérienne en
bénéficiera[1] ».
12) Qu’est-ce qui prouve que J.-P. Sartre a mis sa vie
en danger pour défendre la cause algérienne ?
13) Quel était le rôle de l’O.A.S ?
Pour aller plus loin :
a)
Faites une
recherche internet sur la revue « Les Temps modernes » et
présentez-en les idées directrices.
b)
Faites une
petite recherche sur Guy Mollet.
c)
Dressez le
« Portrait du colonisé » et le « Portrait du
colonisateur ».
d)
Faites une
petite recherche sur l’expression « sous-humanité ».
e)
Essayez de
trouver lors d’une recherche internet des idées/commentaires sur l’essai de
Frantz Fanon « Les Damnés de la terre ».
14. Quel rôle Sartre attribue-t-il à la
« violence » dans son article « Le colonialisme est un
système » ? Interprétez l’extrait suivant : « La conquête
s’est faite par la violence ; la surexploitation et l’oppression exigent le
maintien de la violence, dont la présence de l’armée. (...) Le colonialisme
refuse les droits de l’homme à des hommes qu’il a soumis par la violence, qu’il
maintient de force dans la misère et l’ignorance, donc, comme dirait Marx, en
état de « sous-humanité ». Dans les faits eux-mêmes, dans les
institutions, dans la nature des échanges et de la production, le racisme est
inscrit[2]. »
15. Interprétez l’extrait tiré de l’article de J.-P.
Sartre intitulé « Les somnambules », publié aux lendemains des
accords d’Evian an avril 1962 : « Il fait dire que la joie n’est pas
de mise : depuis sept ans, la France est un chien fou qui traîne une
casserole à sa queue et s’épouvante chaque jour un peu plus de son propre
tintamarre. Personne n’ignore aujourd’hui que nous avons ruiné, affamé,
massacré un peuple de pauvres pour qu’il tombe à genoux. Il est resté debout.
Mais à quel prix[3] ! »
16. Expliquez l’idée de la « sous-humanité »
en vous référant aussi aux citations où J.-P. Sartre dresse le portrait de la
« bête opprimée ».
17. Elucidez la métaphore de la « gangrène »
dans le contexte de la torture institutionalisée en Algérie à partir de 1957.
18. Qui était Henri Alleg ?
19. Quel est le contenu de son livre « La
Question » ?
20. Comment ce livre a-t-il été accueilli et quel rôle
Sartre a-t-il joué ?
21. Quelle argumentation Sartre dénonce-t-il comme
« Belle tartufferie » ? Expliquez la métaphore.
22. Analysez les quatre citations suivantes :
a) « Le corps électoral
est un tout indivisible ; quand la gangrène s’y met, elle s’étend à
l’instant même à tous les électeurs[4]. »
b) « Il faudrait d’abord
étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur (...),
une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer
d’infection qui s’étend[5]. »
c) « Il n’est pas bon, mes
compatriotes, vous qui connaissez tous les crimes commis en notre nom, il n’est
vraiment pas bon que vous n’en souffliez mot à personne, pas même à votre âme,
par crainte d’avoir à vous juger. Au début vous ignoriez, je veux le croire,
ensuite vous avez douté, à présent vous savez, mais vous vous taisez toujours.
Huit ans de silence, ça dégrade. (...) Il suffit aujourd’hui que deux Français
se rencontrent pour qu’il y ait un cadavre entre eux. Et quand je dis :
un...La France, autrefois, c’était un nom de pays ; prenons garde que ce
ne soit, en 1961, le nom d’une névrose[6]. »
d) « Quel bavardage :
liberté, égalité, fraternité, amour, honneur, patrie, que sais-je ? Cela
ne nous empêchait pas de tenir en même temps des discours racistes, sale nègre,
sale juif, sale raton[7] »
– mais, pis, en fait synonyme de fascisme : « Il est notre honte, il
se moque de nos lois ou les caricature ; il nous infecte de son racisme
(...) Il oblige nos jeunes gens à mourir malgré eux pour les principes nazis
que nous combattions il y a dix ans ; il tente de se défendre en suscitant
un fascisme jusque chez nous, en France. Notre rôle, c’est de l’aider à mourir.
Non seulement en Algérie, mais partout où il existe. (...) La seule chose que
nous puissions et devrions tenter – mais c’est aujourd’hui l’essentiel –, c’est
de lutter à ses côtés pour délivrer à la fois les Algériens et les Français de
la tyrannie coloniale[8]. »
23. Etudiez l’analogie entre le fascisme nazi et le
mutisme des Français pendant la guerre d’Algérie. « Fausse candeur, fuite,
mauvaise foi, solitude, mutisme, complicité refusée et, tout ensemble,
acceptée, c’est cela que nous avons appelé, en 1945, la responsabilité
collective. Il ne fallait pas, à l’époque, que la population allemande
prétendît avoir ignoré les camps. ‘Allons donc ! disions-nous. Ils savaient
tout !’ Nous avions raison, ils savaient tout, et c’est aujourd’hui
seulement que nous pouvons le comprendre : car nous aussi nous savons
tout. (...) Oserons-nous encore les condamner ? Oserons-nous encore nous
absoudre[9]. »
24. Comment Satre décrit-il l’attitude des
médias ?
25. Qu’est-ce que Sartre entend par « La folie
intrinsèque de la gauche » ?
26. Quel est l’engagement de Sartre en dehors de la
« bataille de l’écrit » ?
27. Quelles sont les réactions des adversaires de
Sartre ?
Camus et la guerre d'Algérie (1913-1960)
"J'ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un
terrorisme qui s'exerce aveuglément dans les rues d'Alger par exemple, et qui
peut un jour frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je
défendrai ma mère avant la justice."
La position d'Albert Camus sur le devenir de l'Algérie est attendue à
double titre : d'abord en tant qu'intellectuel, ensuite en tant que Français
d'Algérie. Mais dans un climat de passions exacerbées, il sera peu écouté et
très souvent mal compris. Aussi arrêtera-t-il dès 1958 de s'exprimer
publiquement, laissant son point de vue dans Algérie 1958 (Actuelles III).
Pour Albert Camus, la revendication arabe est équivoque. Autant sont légitimes
la dénonciation du colonialisme, de l'attitude méprisante des Français, d'une
répartition agraire injuste et d'une assimilation toujours proposée mais jamais
réalisée, autant est illégitime le concept de nation algérienne : l'Algérie est
issue d'immigrations successives (Juifs, Turcs, Grecs, Italiens, Berbères, Arabes
puis Français), et les Arabes sont poussés par l'impérialisme mené par l'Egypte
et soutenu par l'URSS, pas par le sentiment d'appartenance à une nation
algérienne.
La troisième voie qu'il préconise consiste à intégrer davantage les Français
Musulmans dans la République :
· Par la
création d'un parlement à deux sections : la première, de 500 membres, composée
de 485 élus métropolitains et de 15 élus d'outre-mer gérant seule ce qui
n'intéresse que la métropole (le droit civil par exemple), la seconde, de 100
membres composée d'élus musulmans de statut coranique, gérant seule les
questions intéressant les Musulmans; le parlement dans sa totalité gérant les
questions communes (fiscalité, budget, défense...)
· Par
l'extension de ce parlement aux autres pays du Maghreb et de l'Afrique Noire,
en créant une structure fédérale française (un Sénat fédéral, des Assemblées
régionales) compatible avec les institutions européennes à venir, ce qui
renforce la pérénité de cette solution.
Cette voie doit surmonter deux obstacles majeurs : le cessez-le-feu préalable,
difficile à obtenir d'un FLN intransigeant, et la volonté nécessaire à la
métropole pour réformer la constitution.
Elle ne sera jamais retenue : le FLN, loin d'arréter les combats, renforcera
les attentats, et la métropole, avec De Gaulle au pouvoir, changera sa
constitution mais pas dans le sens de l'intégration des Français Musulmans (au
nom d'une certaine idée de la France ?). Aussi la France s'engagera-t-elle dans
la voie redoutée par Camus dès Janvier 1958 :
Un grand nombre de Français, plutôt que de renoncer à leur niveau de vie,
préfèreront abandonner les Algériens à leur destin [...] et se désolidariser de
leurs compatriotes d'Algérie [...] La France se trouvera forcée de lacher
également les Arabes et les Français d'Algérie; nous sommes devant cet enjeu.
Si ce dernier malheur arrivait, les conséquences seraient nécessairement graves
et les Algériens ne seraient pas certainement seuls à entrer en sécession.
C'est le dernier avertissement qu'il faille honnêtement formuler.
Sujets d’étude
1.
Pourquoi la revendication arabe est-elle équivoque?
2.
Quelles sont selon Camus les revendications légitimes des arabes ?
3.
Pourquoi Camus rejette-t-il « le concept de nation
algérienne » ?
4.
Quel est l’objectif de la « troisième voie » ?
5.
Quelles seraient les fonctions respectives d’un parlement à deux
sections ?
6.
En quoi consisterait une structure fédérale française ?
7.
Quels sont les deux obstacles qui devaient être surmontés auparavant ?
8.
Est-ce que Camus a encore de l’espoir que la France adopte la bonne
voie ?
9.
En quoi consiste la voie redonnée par Camus dès janvier 1958 ?
Camus, l'Algérie au coeur
Fils de
l'Algérie, Albert Camus condamnait à la fois l'exploitation coloniale et le
terrorisme du FLN. Si la violence est inséparable de l'Histoire, elle ne peut
en aucun cas être légitimée, disait-il. Aujourd'hui, ses écrits sont d'une
saisissante actualité.
Sur les
relations complexes entre Albert Camus et sa terre natale, et sur ses positions
à propos de la guerre d'Algérie, une phrase célèbre, croit-on, aurait tout dit.
Le fameux: "Entre la justice et ma mère, je préfère ma mère".
Or, non seulement la phrase n'est pas exacte, mais elle ne reflète
qu'imparfaitement la pensée de l'écrivain.
Pour le lauréat du prix Nobel de littérature (en décembre 1957), un écrivain ne
trouve sa justification que s'il accepte "les deux charges qui font la
grandeur de son métier: le service de la vérité et celui de la liberté".
A relire les écrits de Camus, il apparaît que, dans toutes les grandes
querelles qui ont agité son époque et divisé les esprits - de la Résistance à
la guerre d'Algérie, du communisme soviétique au terrorisme -, il est resté
fidèle à ces deux vertus. Plus encore que la lucidité, le courage et l'honneur
se sont, presque toujours, trouvés de son côté.
C'est que l'homme échappait aux vices si répandus dans le milieu intellectuel:
à l'idéologie comme au fanatisme, à l'utopie comme à la mauvaise foi. Il
n'avait rien, non plus, d'un pacifiste béat et d'un humaniste juste-milieu,
caricature à quoi ses ennemis l'ont souvent réduit. La justesse de ses
positions, voire le prophétisme de certaines de ses vues, ressortent avec force
d'une anthologie de ses "Réflexions sur le terrorisme",
présentées par Jacqueline Lévi-Valensi, et commentées par Antoine Garapon et
Denis Salas, ainsi que de la réédition de ses "Chroniques
algériennes". Ecrits entre 1939 et 1958, ces textes relèvent des
genres les plus divers: la fiction, avec "La Peste", l'essai,
avec "Lettres à un ami allemand" ou "l'Homme
révolté", le théâtre, avec "L'Etat de siège" ou "Les
Justes", le journalisme à "Combat" et à "L'Express",
la conférence, avec "Appel pour une trêve civile en Algérie".
Plus de quarante ans après la mort de l'écrivain, non seulement ces écrits
n'ont pas vieilli, mais ils semblent avoir été rédigés pour notre époque. Comme
le note Jacqueline Lévi-Valensi, les analyses de Camus, à la fois enracinées
dans l'histoire et s'efforçant d'y préserver "cette part de l'homme qui
ne lui appartient pas, ont gardé toute leur valeur, leur puissance et leur
actualité".
Rien d'abstrait ni de dogmatique dans ses "Réflexions sur le
terrorisme", considéré dans ses implications historiques et dans ses
rapports avec les notions de révolte, de justice, de liberté et de dignité
humaine. Nullement angélique, l'écrivain admet que la violence est inséparable
de l'histoire et de la lutte que les hommes mènent pour la liberté ou la
justice, mais elle doit se fixer des règles et des limites, ne jamais être
acceptée comme naturelle et légitime et, surtout, ne jamais devenir une fin en
soi. "Je dis qu'il faut refuser toute légitimation de la violence, que
cette légitimation lui vienne d'une raison d'Etat absolue ou d'une philosophie
totalitaire. La violence est à la fois inévitable et injustifiable. Il faut lui
garder son caractère exceptionnel et la resserrer dans les limites qu'on
peut."
Et Camus de définir le sens de son combat par un plaidoyer en faveur de la
nuance, cette nuance qui sépare le sacrifice de la mystique, l'énergie de la
violence, la force de la cruauté, le justicier du terroriste, le vrai du faux
et "l'homme que nous espérons des dieux lâches que vénèrent terroristes
et totalitaires". Contre la "casuistique du sang", la
dialectique infernale de l'agression et des représailles, contre la tentation
du recours aux mêmes armes que celles du terrorisme, Camus en appelle, sans
illusions, à la "pensée du midi" qui, seule, peut assurer la
victoire sur la violence indifférenciée du nihilisme terroriste. "Si je
peux comprendre, écrivait-il, le combattant d'une libération, je n'ai
que dégoût devant le tueur de femmes et d'enfants".
Le drame algérien mit cruellement à l'épreuve cet impératif moral dont il
refusa toujours de se départir. Se sentant par toutes ses fibres fils de
l'Algérie, l'écrivain ne cessa, dans tous ses écrits, de lutter à la fois
contre l'exploitation coloniale et contre le terrorisme du FLN, et de plaider
pour une politique qui permettrait aux deux peuples constitutifs de l'Algérie
de vivre en bonne entente: "Toute autre politique, concluait-il, n'amènera
pas seulement la mort inutile de Français et d'Arabes, elle accentuera la
solitude arabe et la solitude française, et le malheur de deux peuples".
Dans son appel poignant pour une trêve entre les deux camps, l'écrivain
invitait ses frères de sang, pieds-noirs et Arabes, à n'être "ni
victimes ni bourreaux", à refuser "d'exercer et de subir la
terreur" et à mériter de vivre en hommes libres. On sait ce qu'il en
advint mais l'on peut rêver à ce qu'aurait pu être cette Algérie nouvelle qu'il
appelait de ses voeux, une Algérie fondée sur une fédération de nationalités
différentes associées à la gestion de leur intérêt et de leur devenir
communs...
Bruno de
CESSOLE
http://www.presse-francophone.org/GAZETTE/gazette_110camus.htm
Sujets d’étude
1.
Commentez la
phrase célèbre d’Albert Camus : « Entre la justice et ma mère, je
préfère ma mère. »
2.
Quelles sont
selon Camus les deux vertus d’un écrivain ? Qu’est-ce que vous en
pensez ? Est-ce que Camus est resté fidèle à ces principes dans ses
écrits ?
3.
Quels sont
les événements historiques qui marquent l’époque de Camus ?
4.
Quels sont
les vices auxquels Camus a échappé ? Commentez-les.
5.
Quand est-ce
que les « Chroniques algériennes » ont été publiées et quels genres
de textes en faisaient partie ?
6.
Quels sont
grands thèmes de Camus ?
7.
En quoi
consiste la dialectique de la violence ?
8.
Est-ce que
selon Camus la violence peut être vaincue par l’homme raisonnable ?
9.
Est-ce
qu’Albert Camus défend plutôt les intérêts arabes ou français ?
10. Quel est le projet politique de Camus pour que les
deux peuples vivent en bonne entente ?
LE TOURMENT ALGÉRIEN D’ALBERT CAMUS
par Jean Daniel
Lorsqu’en mai 1955 Camus accepte la
proposition de Jean-Jacques Servan-Schreiber de collaborer à
« l’Express », il ne croit plus depuis longtemps à l’Algérie
française, exactement depuis les événements de Sétif et de Guelma en 1945. Là,
il est en avance sur les siens et sur toute la société politique française. Son
objectif déclaré et militant est double : il veut que la guerre s’arrête,
qu’une solution intervienne pour maintenir des liens étroits entre l’Algérie et
la France et garantir les droits et la sécurité des citoyens algériens non
musulmans. Pour cela, il se dit que le volontarisme républicain de Pierre
Mendès France peut seul nous protéger du maximalisme des pieds-noirs et du
manichéisme des intellectuels parisiens. Il est de plus d’accord avec ce que
j’ai écrit jusque-là sur l’Algérie et, contre l’avis de ses proches, il me fait
confiance. A partir de cette date il vient tous les trois jours au journal pour
y rédiger son article. Il remplit six feuillets de son écriture fine et
précise. Il vient ensuite s’installer dans mon bureau et parfois relit à haute
voix ce qu’il vient d’écrire en surveillant mes réactions. Jusqu’à un certain
jour et malgré la réserve de nos directeurs, je suis enthousiaste. L’équilibre
entre la dénonciation de la terreur et celle de la répression relève de la
gageure: il est parfait. Tout se passe bien jusqu’au jour où la terreur en
Algérie se déchaîne de tous contre tous, et où cet équilibre ne lui semble pas
maintenu dans le reste du journal. Il s’alarme. Pendant les journées de janvier
1956, il élabore devant moi et dans le tourment ce qui devait être sa position
ultime.
J’ai eu, avant et après l’entretien
que je vais relater d’après des notes, mille occasions de discuter de l’Algérie
avec Camus. Mais jamais il ne fut si spontané, si décidé aussi dans
l’expression nouvelle de la certitude qui venait de se formuler en lui.
Nous venions de recevoir la réponse
de Jacques Soustelle, alors gouverneur général de l’Algérie, au Comité d’Action
des Intellectuels contre la guerre. Camus trouvait cette réponse d’une
dérisoire habileté ; il était tenté d’y consacrer l’un de ses articles. Il
décida cependant de ne pas le faire, parce qu’il n’était pas davantage en
accord avec le texte des intellectuels qui ne se souciait aucunement du sort
réservé aux Français d’Algérie au cas où l’appel à l’insoumission serait
entendu. Et je le vis soudain éclater dans une passion sèche, dominée,
exprimant par son corps tout entier la fermeté et l’intensité de la
conviction :
« Non, me dit-il, ce n’est pas
possible. On ne peut pas rester dans cette impasse, ce n’est pas sain, ce n’est
pas fécond. Quand une idée réclame de nous qu’on lui sacrifie une révolte
intérieure aussi totale, c’est que l’idée ne colle pas. On ne peut pas vivre
dans le désaccord avec soi-même, c’est-à-dire, ici, qu’on ne peut pas se
résigner aux méthodes du FLN sous le prétexte que celles de la répression vont
être pires. On ne peut pas accepter une logique qui va jusqu’au sacrifice de sa
communauté. La mienne, la nôtre est faite des non-musulmans d’Algérie. Que l’on
ne nous parle pas des Français, des Italiens, des Espagnols, ou des juifs. Il y
a les musulmans, et il y a les autres. Chacun sait que c’est la vérité, et on
fait semblant de ne pas le savoir. C’est stupide d’ailleurs, parce qu’à tout
prendre cela ne prouve qu’une chose : la vitalité et la force de la
personnalité musulmane en Algérie. Je ne l’ai jamais pour ma part ni
sous-estimée ni méprisée. Au contraire.
« Ce qui m’irrite le plus, dans
une certaine forme parisienne de protestations contre le colonialisme français
en Algérie, c’est la conception dérisoire et sommaire qu’elle implique. Il y a
en effet une frivolité meurtrière dans cette vision d’une nation algérienne
occupée, qui chercherait à se délivrer de ceux qu’on appelle
« occupants » parce qu’ils ne sont pas musulmans. Et de ce fait a le
droit d’user de tous les moyens pour obtenir sa libération, c’est-à-dire aussi
sa revanche sur les non-musulmans.
« En Algérie, il y a un
problème de justice à rendre à des individus, un problème de réparation
spectaculaire et totale à l’endroit d’un peuple dont j’ai pris toute ma vie la
défense, et c’est le peuple musulman. Mais, c’est précisément, parce qu’il
s’agit d’un problème de justice, et que le peuple qui y a droit n’est pas seul
sur le territoire qui est sa patrie, les moyens de cette justice sont à définir
avec exigence. Tout cela, je le dirais avec moins d’aisance aux musulmans qui
s’insurgent pour avoir été trop longtemps humiliés à une époque où Paris ne
s’intéressait pas à leur sort. Pourtant, je suis sûr de mieux m’entendre avec
un musulman du FLN qu’avec un intellectuel parisien !
« Aujourd’hui, on nous parle de
« nation algérienne », et cela m’exaspère. Que le FLN, lui, combatte
pour créer une nation, c’est son droit ; qu’il veuille accréditer l’idée
d’une nation préexistante à la conquête, c’est de bonne guerre. Mais cela n’est
pas vrai, nous savons bien que cela n’est pas vrai. Il y avait un Etat
algérien, il y a aujourd’hui une patrie algérienne, et vous savez bien que tout
cela n’a rien à voir avec le concept de nation.
En tout cas, aujourd’hui, l’Algérie est un territoire habité par deux peuples,
je dis bien deux peuples, où l’administration est française, c’est-à-dire où la responsabilité est parisienne, se singularise par le fait
que l’injustice et la misère y sévissent scandaleusement. Cela est vrai. Mais
les deux peuples d’Algérie ont un droit égal à la justice, un droit égal à
conserver leur patrie.
Je pressens qu’on va nous reparler
du sens de l’Histoire. Je veux bien combattre pour la justice. Je ne suis pas
né pour me résigner à l’Histoire. D’abord parce que je n’y crois pas, ensuite
parce que mon devoir est de ne pas y croire. Ce n’est pas mon rôle. Ce ne peut
être le rôle des intellectuels. Dénoncer la torture ? La honte d’une
répression souvent barbare. Vous savez bien que je l’ai fait au moins autant
que les autres. Mais tous les arguments invoqués par les intellectuels pur
justifier la violence contre les civils innocents impliquent la croyance dans
une Histoire, et une Histoire juste. La répression française n’a aucune justification,
aucune excuse, nous le disons ; il faut dire la même chose, si nous
combattons pour la justice, au sujet des méthodes du FNL qui voit dans chaque
Français en Algérie un représentant du « colonialisme oppresseur ».
« Parce qu’il y a une question
que je voudrais poser aux signataires du manifeste : « Combien de
temps faut-il d’années de présence dans un pays pour en faire
partie ? » Si tous les pays ne sont que les produits de conquêtes
successives et diverses, quel est le critère pour la conquête soit juste ?
Un historien peut répondre ; non un moraliste. La conquête arabe s’est
installée par le massacre et les despotisme. Tout comme la conquête. On peut
parler, sans doute, de résurrection du monde arabe, d’expansionnisme islamique,
de soumission politique (et non morale !) aux nouvelles forces du
siècle, mais qu’est-ce que tout cela a à voir avec la justice ? Et puis,
même dans ce cas, je veux dire dans le cas de la résignation nécessaire à
l’Histoire, j’exigerais alors des intellectuels qu’ils aient le ton de la
résignation, et non celui de l’indignation. Mais ce sont de faux
hégéliens : il ne leur suffit pas que l’Histoire les domine, il leur faut
que l’Histoire, « et ses bavures », soit juste...
« Je vais plus loin, même politiquement,
il s’agit d’une position funeste. Le problème algérien ne peut avoir d’autre
solution que celle qui passe aussi par les Français d’Algérie. Cela est aussi
inscrit dans l’Histoire que les reste. Parce que je suis membre de la
communauté française et que le reniement n’est pas mon fort, parce que je suis
un intellectuel décidé à remplir mon rôle, parce que je suis certain aussi que
cela est politiquement fécond, je ne veux pas, je me refuse de toutes mes
forces à soutenir la cause de l’un des deux peuples d’Algérie au détriment de
la cause de l’autre.
« Vous me direz : mais
alors, à l’heure de la violence, que faire ? Eh bien, ne rien changer,
quoiqu’il arrive, aux positions de principe. Il faut se battre pour la trêve,
pour l’arrêt du massacre des innocents, pour l’établissement des conditions à
la fois morales et politiques qui permettront un jour le dialogue. Et si nous
n’avons plus d’autorité ni sur les uns ni sur les autres, eh bien, peut-être
que pendant un moment il faudra se taire.»
C’est après cet entretien que Camus
décida d’écrire son retentissant article « Trêve pour les civils »
pour que s’amorce le dialogue entre Français et Algériens. Le FNL ne repoussa
pas cette idée. Ferhat Abbas, futur premier président du GPRA, assista à la
réunion sur la trêve. Les ultras, eux, se déchaînèrent. A Alger, ils tentèrent
d’empêcher Camus de parler. Les étudiants musulmans brisèrent leur
manifestation. A Paris, quelques intellectuels français tournèrent en dérision
l’initiative de Camus.
Puis survint le 6 février 1956 et
les manifestations des pieds-noirs d’Alger[10]. De
nous tous, à « l’Express », c’était Camus qui était le plus effondré.
Dans les « heures de vérité », son intuition politique était
infaillible. Ce Français d’Algérie qui entendait lutter pour sa communauté ne
douta pas un seul instant qu’en cédant aux fanatiques de cette communauté on
préparait en même temps le malheur de tous. Celui qu’on venait de traiter de
« belle âme » avait des
accents de violence soudaine et prévoyait pour la métropole et pendant de
longues années les conséquences catastrophiques du 6 février. Nous avions alors
tendance à le trouver trop pessimiste.
Comme convenu, Albert Camus devait
arrêter sa collaboration à « l’Express » après les élections. Un mois
plus tard, alors que je l’adjurais de continuer, il me répondit : « A quoi aura servi ce que j’ai fait ? A
mener au pouvoir MM. Guy Mollet et Lacoste ! » Alors qu’il
n’avait accepté de rester au journal que pour Mendès France. Et il décida de se
taire. Il ne devait plus se manifester publiquement que pour obtenir la grâce
en faveur des maquisards condamnés à mort, en associant son action à celle de
Germaine Tillon. Je n’ai pas eu l’occasion de soumettre à Camus, avant sa mort
(le 4 janvier 1960), les propos que je cite ici comme étant de lui. Je lui ai
écrit pour la dernière fois en octobre 1957 lorsqu’il reçut le prix Nobel. J’ai
rappelé ma douleur de l’avoir vu s’éloigner de moi en lui confirmant une
admiration restée fraternelle. Il m’a répondu dans un petit mot : « L’important est que soyons vous et moi
déchirés. » Telle était l’époque, dominée par le spectre de la guerre
civile, le plus funeste de tous les maux selon Pascal.
Le Nouvel Observateur, no. 2165 du 4 au
10 mai 2006
L'"Histoire" avait fait remarqué le philosophe français Julien
Benda, "est fait de parcelles de justice que les intellectuels ont
arrachés aux hommes politiques". Cette affirmation surestime peut être le pouvoir des premiers et
sousestime peut être aussi celui des seconds. Mais elle met en évidence une
tension réelle ayant existé entre les intellectuels et les gouvernements à un
moment crucial d'un tournant historique – par exemple, au XIXème siècle en
France (où le mot "intellectuel" a été employé pour la première fois
en relation avec l'affaire Dreyfus) et à la fin du XXème siècle dans l'ex Union
Soviétique (où les intellectuels ont été à l'origine de la contestation).
Cette tension est bien décrite dans l'excellente étude de David Schalk
"War and The Ivory Tower" (Guerre et la Tour
Schalk définit les intellectuels par ce qu'il appelle "leur rôle social
plus abstrait et distancié qui contraste vivement avec presque tous les autres
au sein d'une société moderne. Leur fonction inclus une certaine forme de
créativité, habituellement par l'écrit, et d'une certaine façon,
Schalk argumente de façon convaincante en disant qu'il y a eu des similarités
remarquables entre la guerre d'Algérie et
Il y a eu aussi d'importantes différences, note-t-il, parmi celles-ci,
l'absence du Marxisme au sein du FLN (Front de Libération National);
l'importante population de colons français en Algérie; et la présence en France
de quelque 300 000 travailleurs algériens, qui remettaient tous les mois au FLN
et son gouvernement en exil, un part importante de ce qui était nécessaire pour
couvrir la lutte pour l'indépendance.
Albert Camus a souvent été cité comme un exemple de la résistance
intellectuelle à la guerre d'Algérie. Mais Schalk révèle que Camus était
tiraillé concernant cette guerre, et s'est tu à un moment donné. "Un
modèle beaucoup plus approprié" selon Schalk, c'est l'intelligentsia
catholique française, plus particulièrement les intellectuels de gauche qui se
regroupaient autour de la revue "Esprit". De 1954 à 1962, ce journal
a publié 211 articles sur la guerre d'Algérie, 42 d'entre eux écrits par le
codirecteur (plus tard directeur) Jean Maris Domenach. La responsabilité des
intellectuels explique Domenach s'était de montrer que "entre le mot
frivole et le recours aux armes il existe un voie" la voie de la non
violence et de la protestation pacifique, concluait-il. La gauche française,
croyait-il, devait être réveillée de son sens paralysant d'impuissance de sorte
qu'elle ne puisse plus "cultiver le désespoir, qui est l'arme secrète de
la tyrannie".
Comme le note Schalk, la résistance proéminente d'Esprit à la guerre ne voulait
pas dire que l'intelligentsia catholique française s'opposait fermement à la
politique du gouvernement. En fait, certains intellectuels catholiques
conservateurs soutenaient avec empressement la guerre de la France en Algérie.
Dénonçant les objecteurs de conscience, Monseigneur Jean Rodhain, a déclaré
avec suffisance en 1960, que s'ils ne voulaient pas se battre pour la France,
ils devaient "aller vivre dans un autre pays".
Jean Paul Sartre et des écrivains en liaison avec son journal "Les Temps
Modernes" ont aussi joué un rôle essentiel dans la résistance à la guerre
d'Algérie. Une fois que l'entière signification du conflit est apparue évident
pour Sartre, pour Simone de Beauvoir, et pour leurs associés, ils s'en sont
beaucoup occupés dans ce journal. Schalk remarque que en tant que "guide
spirituel" des Temps Modernes, Sartre a dirigé son étonnante énergie et
son pouvoir intellectuel dans le combat pour mettre fin à cette guerre. Ses
articles portaient "sans ménagement sur des problèmes de culpabilité
collective en faisant un parallèle avec les années du nazisme, la torture, les
crimes de guerre, et le danger du fascisme." Il a aussi publié un compte
rendu sur le premier congres clandestin de la Jeune Résistance, un groupe de
résistants à la conscription, qui avait pour mission d'aider les déserteurs et
ce qui refusaient l'incorporation, à quitter la France et trouver un emploi
ailleurs.
A la fin de 1960, Sartre et d'autres ont fait sensation en faisant circuler ce
qui est devenu célèbre sous le nom de Manifeste des 121, "la Déclaration
du Droit à l'insoumission dans la Guerre d'Algérie". Interdit par le
gouvernement, et n'ayant pu être publié (les pages dans Les Temps Modernes où
il devait apparaître sont restés remarquablement vides), il dénonçait
vigoureusement la guerre d'Algérie, notant que "le militarisme français….
A réussi à restaurer la torture, et fait en sorte que cela redevienne
pratiquement une institution en
L'acte de résistance le plus dramatique et controversé des intellectuels
français a été organisé par Francis Jeansen, un philosophe et ancien protégé de
Sartre. Dans une déclaration puissante publiée dans Esprit en mai 1957, il
dénonçait les crimes de guerre français en Algérie, faisant remarquer que
"cette politique est la notre, ces horreurs nous sont imputables".
Selon Jeansen, la responsabilité terrible des français pour leur conduite honteuse
en Algérie nécessitait une action hors du commun. En conséquence, lui et ses
étudiants ont commencé à transporter des valises pleines d'argent des
travailleurs algériens en
Ces activités conduites par des intellectuels français de renom, a permis
d'accélérer la visibilité de la résistance publique. Une manifestation
silencieuse contre la guerre a eu lieu à
Comme ce compte rendu le suggère, la résistance à la guerre s'est faite sur
fond d'assaut verbal et physique important. S'adressant aux groupes d'anciens
combattants français, Robert La Coste, le ministre résident en Algérie,
accusait "les exhibitionnistes du cœur, et les intellectuels qui ont
organisé la campagne contre la torture" d'être "responsable de la
résurgence du terrorisme…je vous les présente pour les livrer à votre
mépris". La position de plus en plus critique d'Esprit a conduit à des
arrestations et des saisies du journal par le gouvernement. A deux reprises,
l'OAS a commis un attentat à la bombe au siège du journal. L'appartement de
Sartre et les bureaux des Temps Modernes ont aussi été plastiqués, et des
militants pro guerre ont défilé dans les rues de Paris demandant à ce que
Sartre soit assassiné.
Malgré les obstacles érigés par le gouvernement et les fanatiques
colonialistes, finalement, à la fin de la guerre, les intellectuels français
étaient dans un état de révolte, la majorité d'entre eux dénonçant le rôle de
la France en Algérie.
De même, selon Schalk, parmi les intellectuels américains – et plus
particulièrement ceux affiliés à des institutions éducatives d'élites et ceux
qui étaient les écrivains les plus connus, essayistes, artistes et poètes –
l'opposition à l'effort de guerre des Etats-Unis au
La plus influente de ces pétitions- qui s'était inspirée du Manifeste des 121 –
appelée "l'Appel à Résister à l'Autorité Illégitime" a été publiée le
12 octobre 1967 dan le New York Review of Books. Signée par Philip Berrigan,
Noam Chomsky, Paul Goodman, Denise Levertov, Dwight Macdonald, Herbert Marcuse,
Linus Pauling, Susan Sontag et d'autres, cet "Appel" avançait que les
types d'actions menées par les troupes américaines au Vietnam – la destruction
de villages, l'internement de populations civiles dans des camps de
concentrations, les exécutions sommaires de civils – étaient des actions que
les Etats-Unis et leurs alliés pendant la seconde guerre mondiale avaient
"déclaré être des crimes contre l'humanité… pour lesquels des allemands
ont été condamnées à Nuremberg." Chacun doit "choisir sa façon de
résister, selon sa conscience et les circonstances" mais la résistance au
service militaire au
La New York Review, le journal intellectuel
leader du pays, consacra énormément d'attention à la guerre du
Dans des écrits plus tardifs, Chomsky a admis qu'il s'était senti
"inconfortable sur le fait de proposer publiquement le refus de la
conscription, parce que c'était quelque chose de facile pour quelqu'un de mon
âge". Mais il a effectivement prôné la résistance à l'impôt. "Parce
que cela symbolisait à la fois le refus de faire une contribution volontaire à
la machine de guerre, et aussi parce que cela montrait une volonté… de prendre
des mesures illégales pour s'opposer à ce gouvernement indécent." De plus,
Chomsky a participé aux démonstrations anti guerre et a été arrêté pendant la
D'autres intellectuels de premier plan se sont engagés, parmi eux Hans
Morgenthau, Robert Lowell, Elizabeth Hardwick, Joseph Heller, Mary McCarthy,
Norman Mailer, Muriel Rukeyser, Eric Bentley, Ann Sexton, William Styron, Anais
Nin, Henry Steele Commager, et Robert Penn Warren. Des conseils sur la
conscription, des ateliers contre la guerre, et des cérémonies anti guerre
étaient devenus des préoccupations pour certains de ces grands esprits. "
Pour beaucoup d'intellectuels" observe Schalk, " l'époque du
Les puissants bien
sûr enrageaient face à cet engagement des intellectuels. Les responsables des
administrations Johnson et Nixon les dénoncèrent, lancèrent des enquêtes contre
eux, les mirent sur des "listes d'ennemis", essayèrent de perturber
leurs activités, et les poursuivirent en justice. En 1968, Benjamin Spock,
William Sloane Coffin Jr., Mitchell Goodman, Marcus Raskin, et Michael Ferber
furent poursuivis pour avoir conseiller, aider, et encourager des objecteurs
qui ne "s'étaient pas présentés, avaient refusé, s'étaient
soustraits" au service militaire américain. Parmi les "actes
manifestes" cité dans l'acte d'accusation figurait le texte de
"l'Appel à Résister à l'Autorité Illégitime". Le père Daniel
Berrigan, après avoir été poursuivi pour destruction de documents de
conscription s'est lui –même déclaré "fugitif de l'injustice" et est
passé à la clandestinité, d'où il accordait de temps en temps des interviews et
faisaient des apparitions publiques. D'autres intellectuels de renom critiquant la guerre comme Staughton
Lynd, ont été menacé dans leur emploi, ou l'ont perdu.
Schalk a présenté cette chronique de l'engagement croissant en France et aux
Etats-Unis en 3 étapes : une étape pédagogique, pendant laquelle les
intellectuels critiquaient les justifications officielles des guerres de leurs
pays ; une étape morale, où ils interpellaient la base éthique du comportement
de leur pays, et une étape contre légale, où ils ont appelé à la désobéissance
civile. Ce modèle proposé par Schalk convient tout à fait aux formes de
résistance développées dans les deux pays.
En fait Schalk a écrit une œuvre majeure qui est resté solide depuis sa
première publication jusqu'à
Dans un cadre plus large, Schalk se pose la question de savoir si l'engagement
intellectuel est un phénomène appartenant au passé, et a conclu que cela ne
l'était probablement pas. Mais "pour provoquer une réaction morale
profonde de ses élites intellectuelles", il insiste, "un gouvernement
au pouvoir doit faire quelque chose de suffisamment stupide et mauvais". De plus, "la situation externe historique… ne doit pas paraître
complètement sans espoir et imperméable au changement".
Georges Herring dans son introduction au livre prend ce problème et l'applique aux intellectuels américains et la guerre actuelle des USA en Iraq. "La révolte qui a éclaté en Irak après l'invasion américaine du printemps 2003, ressemble effectivement aux guerres d'Algérie et du Vietnam" observe-t-il. "Le scandale d'Abu Graib, rappelle les tortures françaises en Algérie et les célèbres cages à lion à Con Son au sud Vietnam. En fait, le regard hagard qu'on trouve parfois chez les soldats américains dans les villes irakiennes rappelle les expressions de ceux qui ont combattu les guerres d'Algérie et du Vietnam."
Et malgré cela, note-t-il, la dissidence intellectuelle est restée relativement
muette. "Où est l'outrage contre les mensonges et fautes du gouvernement ?
Où est l'appel à résister à l'autorité illégale ?"
Néanmoins, il y a des signes qu'un orage se prépare, et que les intellectuels,
actuellement agités, de nouveau mèneront l'action pour exposer les mensonges et
la fausseté des puissants, comme ils l'avaient fait si efficacement pendant les
guerres d'Algérie et du Vietnam. Et s'ils se plongent de nouveau dans le débat public et la résistance,
ils puiseront certainement dans l'exemple de leurs prédécesseurs rapporté si
brillamment dans "War and The Ivory Tower".
Il y a des années, avec le pessimisme qui le caractérise, Chomsky se demandait
ce qu'il adviendrait de cette conscience historique de la guerre du Vietnam
alors que les gardiens de l'histoire se mettaient au travail. Comme David Schalk nous le montre, un historien sensible et intègre
peut illuminer le terrain sombre du passé et du présent.
Laurence S. Wittner 21
février 2006
Copyright History News
Network - Traduction pour information à caractère non
commercial par MD pour planète non
violence
1.
Interprétez
la phrase du philosophe français Julien Benda : « L’histoire est
faite de parcelles de justice que les intellectuels arrachent aux hommes
politiques. »
2.
Quand est-ce
que le terme « intellectuel » est apparu pour la première fois ?
3.
Comment
Schalk définit-il le rôle des intellectuels ?
4.
Etudiez les
rapports entre « intellectuel », « engagement » et
« contestation ».
5.
Citez
quelques similarités entre la guerre d’Algérie et celle du Vietnam ; puis
énumérez quelques exemples précis.
6.
Citez
quelques différences.
7.
Pourquoi
l’opinion de Camus sur la guerre d’Algérie était-elle ambiguë ?
8.
Quel rôle est
incombé à Jean Maris Domenach ?
9.
Pourquoi le
désespoir est-il l’arme secrète de la tyrannie ?
10. Est-ce que tous les intellectuels catholiques se
prononcent en faveur d’une protestation pacifique en ce qui concerne la guerre
d’Algérie ?
11. Quel parallèle J.-P. Sartre établit-il avec la
guerre d’Algérie ?
12. Quels thèmes entame-t-il dans la revue « Les
Temps modernes »
13. Quel fut l’objectif de la « Jeune
résistance » ?
14. Expliquez le sous-titre du Manifeste 121 et
clarifiez la position de J.-P. Sartre.
15. Quelles activités le philosophe Francis Jeanson
a-t-il soutenues ?
16. Quelles ont été les mesures entreprises par les
autorités publiques contre les manifestations pacifiques en faveur de la
cession de la guerre et de la décolonisation ?
17. Quelles en ont été les conséquences ?
18. De quoi Robert La Coste rend-il responsable les
manifestants ?
a)
Par qui
est-ce l’opposition à la guerre des États-Unis au Vietnam s’est fait
sentir ? Et quelle a été l’influence du Manifeste des 121 ?
b)
Quels
journaux et revues ont publié des articles contre la guerre au Vietnam ?
c)
Pendant
combien d’années a-t-elle sévi ?
d)
Quel est le
nom d’un des guides spirituels contre cette guerre ?
e)
En quoi
consistent les accusations des intellectuels ?
f)
Quels
rapports établissent-ils avec l’Allemagne ?
Textes supplémentaires à exploiter sur
l'histoire de l'Algérie
(niveau
Bac + 2)
ALGÉRIE (1830-1945)
(Encyclopaedia Universalis,
DVD-ROM, Version 6, 2000, Article « Algérie »)
La conquête
L’intervention
française fut la suite inattendue d’une affaire commerciale et financière à
laquelle se trouvait mêlé le dey Hussein. Celui-ci, mécontent du retard apporté
par la France au remboursement de créances auxquelles il était intéressé, s’en
prit au consul français qu’il frappa. Le gouvernement de Charles X, n’ayant
pas obtenu d’excuses, riposta par le blocus d’Alger qui devait durer trois ans.
À la suite de la canonnade d’un vaisseau parlementaire, une expédition
militaire contre Alger fut décidée.
La prise
d’Alger (5 juill. 1830) détermina la chute de la domination turque et une
longue période d’anarchie. Les Français, incertains de ce qu’ils devaient faire
d’Alger, ne se décidèrent qu’en 1834 à garder les possessions déjà acquises,
par égard au souhait des militaires et à l’«honneur national». Toutefois la
monarchie de Juillet n’avait pas de vues conquérantes; elle ne songeait qu’à
une «occupation restreinte» du littoral, l’intérieur du pays devant être
abandonné à des chefs indigènes qu’on espérait opposer entre eux. Cette
politique pacifique s’accordait mal avec les réalités locales.
En Oranie, un
jeune marabout de naissance chérifienne, Abd el-Kader, s’était fait reconnaître
à vingt-quatre ans comme sultan des Arabes par quelques tribus de la région de
Mascara et s’installa dans l’ancien palais des bey. Le général français
Desmichels, qui espérait s’en faire un allié, signa avec lui un traité par
lequel il le reconnaissait comme souverain «émir des croyants» et lui assurait
une aide militaire. Grâce à celle-ci, Abd el-Kader remporta sur les tribus du
makhzen turc une victoire au Meharaz: elle marque pour les musulmans le début
d’une nouvelle ère, celle des Chorfa arabes.
Les Français ne prirent conscience de la montée de l’émir qu’un an plus tard,
lorsque celui-ci eut installé des bey, occupé le Titteri, et surtout infligé au
général Trézel le sérieux échec de la Macta.
Malgré un
renversement provisoire de politique et l’adoption du «système guerroyant» du
général Clauzel, les résultats militaires et politiques furent décourageants.
Les interventions françaises, suivies de l’évacuation immédiate des villes et
tribus traversées n’étaient pas décisives. Clauzel, pour faire triompher sa
politique de conquête, voulut s’emparer de la capitale du beylik de l’Est, mais
son expédition échoua complètement (nov. 1836).
Cet échec de
Constantine décida le gouvernement à revenir à la politique d’occupation
restreinte et d’entente avec les chefs musulmans. Le général Bugeaud, qui avait
vaincu les troupes de l’émir à la Sikkak en 1836, crut pouvoir signer avec lui,
le 30 mai 1837, le traité de la Tafna: la France abandonnait à Abd
el-Kader les deux tiers de l’Algérie et ne conservait que deux enclaves autour
d’Oran et d’Alger. Du moins, ce traité «inexplicable» permit-il aux Français de
porter leur effort contre le Constantinois. Après de vaines négociations avec
le bey qui refusait de reconnaître la souveraineté française, Constantine était
occupée le 13 octobre 1837 et le dernier représentant du régime antérieur
vaincu.
À la domination
turque, la France substituait la sienne sur tout le Constantinois, par
l’intermédiaire de chefs ralliés.
Pendant ce
temps, Abd el-Kader édifiait, avec l’aide des tribus arabes et de troupes
régulières, un État organisé, fondé sur la stricte application des principes
coraniques, et dirigé par des nobles d’origine religieuse. L’entente
franco-arabe ne résista pas au progrès des deux dominations. Abd el-Kader crut
que le temps jouait en faveur des Français et se décida le premier à rouvrir
les hostilités. Tandis qu’il appelait tous les musulmans à la guerre sainte
contre les envahisseurs chrétiens, le gouvernement français se prononçait pour
la conquête totale. Une guerre décisive les opposa de 1840 à 1847.
La supériorité
militaire des Français fut longtemps tenue en échec par la mobilité des forces
arabes. De plus, une telle guerre avait le caractère inexpiable d’une lutte
religieuse. Bien qu’il pratiquât une guerre de mouvement et de razzias jugées
efficaces, le général Bugeaud eut à faire face à des difficultés et à des
rebondissements imprévus. La dévastation systématique des territoires de
l’adversaire multiplia le nombre et l’acharnement de ses ennemis et interdit la
réussite de ses pourparlers avec les lieutenants de l’émir. Le souverain du Maroc,
cédant aux appels des confréries, s’engagea aux côtés d’Abd el-Kader; il fallut
les bombardements de Tanger et Mogador et la victoire de Bugeaud à l’oued Isly
(14 août 1843) pour le contraindre à cesser son aide. En 1845, la guerre
reprit dans les régions pacifiées à l’appel de divers mahdi, restaurateurs prédestinés de l’islam, dont le plus célèbre,
Bou-Ma‘za souleva le Dahra, le Chélif et l’Ouarsenis. Abd el-Kader en profita
pour reparaître en Oranie et soulever de nouvelles tribus; mais il dut bientôt s’avouer
vaincu et accepta de se rendre en décembre 1847. Avec lui disparaissait le rêve
d’un État arabe qui se serait étendu à toute l’Algérie. Bien qu’il n’ait réussi
à entraîner ni le Constantinois ni la Kabylie, et qu’il ait à peine eu le temps
d’organiser son État, Abd el-Kader devait laisser le souvenir du premier
souverain véritablement algérien.
Lorsque
l’ancien bey de Constantine, qui tenait toujours l’Aurès, se fut rendu en 1848,
seuls restaient encore insoumis les massifs montagneux kabyles. Des expéditions,
menées longtemps sans plan d’ensemble, aboutirent enfin, en 1857, à une
victoire décisive. Entre-temps, le Sud oranais et le Sud constantinois de
nouveau révoltés furent déclarés pacifiés après les sièges de Zaatcha (1848),
Laghouat (1852), et Touggourt (1854). L’Algérie était désormais conquise sinon
soumise, comme devaient le montrer les révoltes postérieures.
Si les
insurrections sporadiques des Kabylies orientales de 1858 à 1860, de l’Aurès en
1859, du Hodna en 1860, furent relativement limitées et faciles à réprimer,
l’insurrection de 1864 et 1865 fut la plus grave que l’on eût connue depuis
1845. Lancée par la grande confédération tribale à caractère confrérique des
Oulad sidi Cheikh, elle s’étendit du Sud oranais au Titteri, puis gagna la
majeure partie du Tell. La répression fut particulièrement difficile dans la
province d’Oran, et les troubles persistèrent dans le Sud où il fallut envoyer
une nouvelle expédition en 1870. En 1871, une nouvelle révolte, animée par la
confrérie des Rahmaniya, parut plus sérieuse encore. Le tiers de la population
s’insurgea, mais les colonnes françaises n’eurent à combattre que 80 000 moujahidin, dont beaucoup
étaient démunis d’armes. Ce fut surtout une révolte de la plèbe kabyle encadrée
par l’aristocratie féodale du Constantinois; mais d’autres tribus s’insurgèrent
sous d’autres chefs. Malgré son ampleur et son retentissement, elle fut peu
dangereuse pour la domination française et vite écrasée.
L’Algérie ne
devait plus connaître avant 1954 de grandes révoltes armées: le soulèvement
d’El Amri (1876) ne toucha qu’une tribu, l’agitation de l’Aurès (1879) deux.
L’affaire de Margueritte (1901) se borna à un village. L’insurrection du Sud
oranais (1881-1883), conduite par un marabout des Oulad sidi Cheikh, Bou
‘Amama, fut à la fois un grand ghazzou saharien
et une révolte des populations; elle se termina par une paix transactionnelle
avec les Oulad sidi Cheikh dissidents qui revinrent du Maroc. Pendant la
Première Guerre mondiale, la région des Aurès s’insurgea, à la fin de 1916,
pour protester contre la conscription, imposée maladroitement à ces populations
mal soumises; mais les troubles restèrent limités.
La colonisation
La conquête de
l’Algérie eut pour corollaire la colonisation du pays. L’idée s’imposa, grâce à
la propagande des «colonistes», de faire de l’Algérie une colonie de
peuplement. Il apparut que c’était le moyen le plus efficace de consolider la
conquête. Cette conviction devait prévaloir dans l’opinion française jusqu’à la
Seconde Guerre mondiale, encore qu’elle eût été fort discutée jusqu’en 1870.
Elle explique que, en dépit de quelques tentatives d’hommes favorables à un
régime de protectorat, tels Napoléon III et Jules Ferry, le souci de
favoriser les colons l’ait presque toujours emporté sur la politique indigène.
La colonisation
française reposa essentiellement, en Algérie, sur le principe de la
«colonisation officielle». L’administration des Domaines se procurait des
terres par divers procédés d’expropriation, dont le «cantonnement», qui
s’apparenta au refoulement des tribus, et l’affirmation des droits prétendus de
l’État français sur les habous
publics, les terres incultes ou sans maître, les forêts, etc. L’Administration
créait ensuite et aménageait des centres villageois. Elle concédait
gratuitement des lots individuels aux immigrants de nationalité française, sous
condition suspensive de résidence obligatoire. La colonisation officielle
s’adressa de préférence aux paysans du sud-est de la France et aux Européens
d’Algérie. Quelque 700 villages français furent ainsi fondés qui
modifièrent complètement la physionomie des campagnes algériennes où les
agglomérations rurales, sauf en Kabylie, étaient fort rares.
La colonisation
«libre», entreprise sans intervention ni assistance de l’État, fut longtemps la
moins importante. Elle prit ensuite, après 1900, la première place. Elle se
procura ses terres auprès des colons officiels et surtout par des achats aux
musulmans. Une série de lois, qui soumettaient les propriétés indigènes au
droit français, facilitèrent l’émiettement des propriétés indivises et leur
acquisition par les Européens. En 1914, les colons disposaient au total de 2.123.288 ha; en
1934, de 2 .462.537 ha, dont 1.500.000 environ
avaient été fournis par la colonisation officielle. Le quart du sol cultivé
appartenait, dès lors, aux colons ruraux qui représentaient environ
2 p. 100 de la population agricole.
La colonisation
urbaine fut toujours supérieure en nombre à la colonisation rurale. Les villes
européennes, centres administratifs puis économiques, attirèrent, outre les
fonctionnaires et commerçants français, des étrangers de toute nationalité: en
1872, 60 p. 100 des Européens étaient des citadins et cette
proportion devait constamment augmenter. Or les villes furent le véritable melting pot algérien.
Un peuple
nouveau, composé en majorité de Français mais aussi de Juifs indigènes,
déclarés français en 1870, et d’Européens naturalisés, surtout après la loi de
naturalisation automatique de 1889, se constitua peu à peu en Algérie,
essentiellement à partir de 1896, date à laquelle le nombre des Européens nés
dans la colonie l’emporta sur celui des immigrés.
Les Européens
étaient au nombre de 109.000 en
1847, 272.000 en 1872,
578.000 en 1896, 829.000 en 1921. Le rythme d’accroissement fléchit à
partir de 1914. L’immigration française cessa presque complètement et les
étrangers vinrent moins nombreux: en 1954, on recensait 984.000 Européens. Les étrangers, en majorité
espagnols, mais aussi italiens, maltais, formèrent longtemps un pourcentage
important de cette population: 42 p. 100 en 1872, 49 p. 100
en 1886. Avec la naturalisation automatique, la prédominance de la nationalité
française s’affirma: en 1901, 364.000 Français dont 72.000 naturalisés
récents et 189.000 étrangers;
en 1921, 629.000 Français
et 196.000 étrangers,
soit 23,7 p. 100 seulement. Le «péril étranger», dénoncé par les
politiciens locaux, fut un phénomène historique moins important que la fusion
progressive des étrangers et des Français, l’«algérianisation». Les Européens
d’Algérie se désignaient plus volontiers, en effet, sous le nom d’Algériens.
Leur francisation ne cessa pourtant de se renforcer, et les revendications autonomistes,
qui avaient tourné à l’émeute en 1898, cessèrent à peu près complètement avec
l’apparition du nationalisme musulman.
La grande œuvre
des Européens fut la régénération de l’agriculture. Les cultures
traditionnelles de céréales connurent un fort accroissement, surtout celle du
blé qui, jusqu’en 1880, fut la véritable plante de la colonisation. Puis
vinrent les cultures nouvelles et, parmi elles, la vigne qui transforma
l’économie agricole. La France espérait que la vigne peuplerait le pays de
petits viticulteurs français: par d’importants crédits, elle en favorisa
l’extension. Le Tell se couvrit de vignes et le vin devint le premier revenu de
l’Algérie. Mais la grande propriété viticole absorba les concessions des petits
colons et rejeta les hommes. Il en fut de même pour d’autres cultures de
spéculation. En 1930, la colonisation agricole n’était plus qu’une entreprise
commerciale ou financière, dirigée par des cadres européens avec l’aide d’une
main-d’œuvre indigène. L’agriculture, vouée aux productions rémunératrices et
orientée vers l’exportation, enrichissait une minorité de la population
européenne; mais elle avait perdu toute justification coloniale: elle tarissait
le peuplement français et concurrençait, sur le marché métropolitain, les
producteurs nationaux. De leur côté, les Algériens musulmans lui reprochaient
de sacrifier les cultures vivrières et de vouer le pays aux aléas de la
monoculture.
La
transformation économique de l’Algérie fut l’œuvre essentielle de la France. Le
pays fut, peu à peu, équipé de voies de communication modernes: routes, voies
ferrées, ports. L’infrastructure de base fut mise en place sous le second
Empire et développée surtout entre 1900 et 1930, puis après 1946,
essentiellement grâce à des emprunts publics lancés sur le marché financier
français par l’Algérie, lorsqu’elle eut été dotée de l’autonomie financière.
Bien équipée
pour un pays colonial, l’Algérie ne fut en revanche que peu industrialisée
avant 1945. Le manque de combustible, les hésitations des entrepreneurs
français ou leur hostilité de principe empêchèrent le développement d’une
industrie moderne de transformation. L’industrie extractive était la seule à
présenter quelque importance. L’administration locale, mal informée des réalités
économiques, ne sut pas trouver et imposer de solutions à ce retard économique.
L’évolution des musulmans et la politique indigène
Les musulmans
algériens, vaincus mal résignés, furent l’objet de politiques bien différentes.
L’une voulait entreprendre, après la conquête militaire, la «conquête morale»,
le rapprochement ou la transformation de ces Orientaux qui gardaient les yeux
obstinément tournés vers l’Orient arabe; et certains parlaient de les
assimiler, de les franciser. L’autre politique entendait surtout faire plier
leurs intérêts devant les convenances de la colonisation et s’appelait
elle-même politique d’assimilation. De là un véritable quiproquo qui devait
durer à travers toute l’histoire de l’Algérie française.
Jusqu’en 1870,
les musulmans furent soumis à l’administration paternaliste des officiers des
«Bureaux arabes». Ceux-ci se préoccupèrent de les faire évoluer, de les
sédentariser, de moderniser leurs institutions traditionnelles, de les
instruire et de les rapprocher des Français. Ce fut à leur instigation que le
sénatus-consulte de 1865 déclara français tous les indigènes algériens et qu’il
accorda la citoyenneté entière à tous ceux qui le demanderaient en renonçant à
leur statut civil musulman. Ils eurent, dès lors, accès à la fonction publique
française et se virent reconnaître des droits de représentation politique dans
les institutions locales. En 1870, les musulmans disposaient de conseillers
municipaux et de conseillers généraux élus par eux; des juges musulmans
siégeaient dans des chambres spéciales mixtes et dans le Conseil supérieur de
droit musulman. Des écoles primaires arabes-françaises, des collèges
franco-arabes, une école indigène des arts et métiers fonctionnaient à côté des
écoles coraniques et de trois madrasa modernisées.
Cette politique
soucieuse de préparer un avenir aux musulmans fut combattue par les colons, qui
se proclamèrent républicains par haine de la politique arabophile de
Napoléon III. Ils se prononcèrent contre le projet de constitution de
l’Algérie de 1870, qui prévoyait la participation des électeurs musulmans à la
désignation de trois députés, et le firent échouer. La politique des militaires
était condamnée.
L’instauration
du régime civil et l’effondrement de l’Empire permirent le triomphe des
conceptions chères aux colons. L’Algérie étant assimilée à la France, les
musulmans non citoyens furent privés de leurs droits et de leurs institutions:
il n’y eut plus de conseillers généraux élus, plus de tribunaux
franco-musulmans, plus de collèges franco-arabes. En revanche, les musulmans
citoyens étaient soumis à un régime spécial, à un code de l’indigénat, instauré
en 1881, puis à des tribunaux spéciaux, les tribunaux répressifs et les cours
criminelles (1902). Par le «système des rattachements» (1881) l’Algérie
«départementalisée» était entièrement intégrée à la France: toutes les affaires
devaient être réglées dans les ministères parisiens sur les indications des
représentants de l’Algérie au Parlement. L’Algérie était entièrement entre les
mains de la colonisation.
Même lorsque le
régime des rattachements eut été supprimé, le gouvernement français et le
gouverneur général durent compter avec les assemblées locales: le Conseil
supérieur de l’Algérie et surtout les Délégations financières, dans lesquelles
les électeurs français comptaient 48 délégués et les musulmans, divisés en
deux groupes, Arabes et Kabyles, 21 seulement. Or, ces assemblées étaient
maîtresses du budget de l’Algérie. La France put seulement tenter d’imposer ses
désirs dans quelques domaines. Ainsi, la grande idée de Jules Ferry de
conquérir les musulmans par l’école laïque inspira une politique scolaire assez
continue. Pendant longtemps les résultats parurent fort décevants car une
petite minorité seule pouvait en tirer parti: en 1890, 1,9 p. 100 des
musulmans d’âge scolaire étaient scolarisés dans des écoles françaises,
4,3 p. 100 en 1908, 6 p. 100 en 1929, 8,8 p. 100
en 1944.
Dans ces
conditions, la société indigène d’Algérie ne put résister au choc colonial.
Éloignés de leurs fonctions et peu à peu ruinés, ses anciens chefs disparurent,
à l’exception de quelques familles maraboutiques. L’infime bourgeoisie
citadine, composée de lettrés, de cadi,
de commerçants, se dispersa et ne se reconstitua que tardivement au XXe siècle. Privée de ses cadres, la
communauté musulmane s’effondra.
Victime d’une
dépossession foncière continue et de la fermeture des pâturages forestiers, la
paysannerie voyait ses troupeaux et ses récoltes diminuer inexorablement. La
moyenne annuelle de sa production céréalière, qui était de 19,6 millions
de quintaux entre 1901 et 1910, descendait à 16 millions entre 1921 et
1930, et à 14 millions entre 1941 et 1948. Le cheptel ovin, qui avait
atteint 8 millions de têtes avant 1865, tombait à 6,3 en 1900, 5,3 entre
1921 et 1930, 4,8 entre 1941 et 1948. Durement atteinte, jusqu’en 1919, par une
fiscalité spéciale (les «impôts arabes»), cette paysannerie se paupérisa de
manière continue. La ruine de l’artisanat indigène et l’absence d’embauche
industrielle aggravaient encore cette situation. Jusqu’en 1920, le salariat
agricole était le seul débouché; après cette date commença l’émigration vers la
France.
La pression
démographique, surtout après 1930, joua ensuite son rôle classique dans
l’écrasement des niveaux de vie. Avant 1914, le taux d’accroissement n’était
que de 1,4 p. 100. Les musulmans, qui étaient 2.733.000 en
1861 et 3.577.000 en 1891, atteignaient 4.923.000 en
1921. Vers 1930, on pouvait estimer que la population avait doublé en
soixante-dix ans. La baisse du taux de mortalité entraîna ensuite une explosion
démographique: le taux d’accroissement doubla et, de 1931 à 1954, la population
musulmane s’augmenta de 3 millions. Elle compta, dès lors, de plus en plus
de chômeurs totaux ou partiels, qui affluaient dans les zones de colonisation
et dans les villes. La Mitidja, par exemple, vit sa population musulmane passer
de 80.000 à 250.000 entre 1925 et 1948. La population citadine
représentait 7,6 p. 100 de la population musulmane totale en 1906,
11,6 p. 100 en 1936, 18,9 p. 100 en 1956. Cette
urbanisation accélérée n’était pas un symptôme de progrès social ni
d’intégration dans la société européenne. La cohabitation engendra seulement de
nouveaux heurts et accrut les rancœurs des musulmans.
Sur le plan
politique, le fait essentiel de l’évolution des musulmans fut la naissance d’un
sentiment national algérien. Alors qu’avant 1900 la communauté musulmane
espérait uniquement en un Mahdi providentiel et que, de 1900 à 1930 environ, la
petite élite algérienne, formée dans les écoles primaires françaises,
n’apercevait d’autre issue à ses revendications d’égalité que la citoyenneté
française, une autre voie lui fut indiquée par les ‘ulama et les champions de l’arabisme: la «Nation algérienne». Par l’enseignement,
le scoutisme et la propagande écrite et orale, les ‘ulama insufflèrent à la jeunesse un idéal patriotique, à la fois arabo-musulman
et algérien.
Les partisans
de l’assimilation, d’abord appelés «Jeunes Algériens», et regroupés au sein de
la Fédération des élus indigènes, perdirent peu à peu audience auprès de leurs
mandants, parce qu’ils ne purent pratiquement rien obtenir du Parlement
français, hormis les timides réformes de 1919. De 1919 à 1944, aucun
gouvernement français n’osa renouveler le geste de Clemenceau, bravant
l’obstruction des Européens d’Algérie pour remercier les musulmans de leurs 25.000 morts pour la France. Le projet de loi
Viollette déposé en 1930, et repris par le gouvernement Blum de 1936, qui
aurait conféré à 21.000 musulmans
de l’élite francisée le droit de voter avec les 203.000 électeurs français, souleva un tel tollé
chez les Européens qu’il ne fut pas même discuté devant les Chambres. Son
abandon condamnait définitivement, pour les musulmans, la politique
d’assimilation.
La Seconde
Guerre mondiale accéléra l’évolution des tendances politiques antérieures.
Certes, il était déjà question de nationalisme avant 1939 puisque les disciples
des ‘ulama répétaient: «L’Algérie est ma
patrie, l’arabe ma langue, l’islam ma religion.» Mais les mots d’ordre de
«parlement algérien» et de «souveraineté algérienne» ne touchaient alors qu’une
infime minorité: les militants de l’Étoile nord-africaine, devenue en 1937 le
Parti du peuple algérien. Au contraire, après la défaite de la France en 1940
et surtout après le débarquement des troupes anglo-américaines en Afrique du
Nord, qui fut interprété comme une deuxième défaite française, le nationalisme
algérien se développa très rapidement.
Dès le 20
décembre 1942, Ferhat ‘Abbas, un «jeune Algérien» déçu converti au nationalisme, adressait «aux
autorités responsables» un message demandant la réunion d’une conférence
chargée d’élaborer un nouveau statut politique. Puis il lança, le
12 février 1943, le Manifeste du peuple algérien, qui revendiquait la
constitution d’un État algérien. Cette proclamation révolutionnaire fut signée
par de nombreuses personnalités algériennes considérées comme très modérées.
Enfin, le 22 mai 1943, des représentants élus, les délégués financiers arabes
et kabyles, acceptaient de cautionner le projet de réformes dit Additif au
Manifeste, préparé par ‘Abbas et ses amis. Ce texte réclamait sur l’heure un gouvernement
franco-algérien, l’égalité totale entre musulmans et Français, en attendant
l’indépendance complète d’un État algérien, lequel serait doté d’une
constitution élaborée par une constituante. L’Additif envisageait une Union
nord-africaine, mais ignorait toute possibilité d’un lien fédéral avec la
France.
Le Comité
français de libération nationale (C.F.L.N.), constitué à Alger le 3 juin 1943
pour défendre la souveraineté française sur les territoires de l’empire, jugea
ces revendications inacceptables. Il le signifia rudement aux nationalistes,
mais décida simultanément un ensemble de réformes politiques concernant le
statut des Algériens. De Gaulle annonça le 12 décembre 1943 à Constantine
«l’octroi des droits de citoyenneté à plusieurs dizaines de milliers de
musulmans».
Après
consultation d’une commission de réformes franco-musulmane, le C.F.L.N.
promulgua, le 7 mars 1944, une ordonnance qui accordait la citoyenneté
française avec maintien du statut personnel musulman à toute l’élite
algérienne, environ 65 000 personnes qui voteraient dans le même
collège électoral que les Français. Tous les autres musulmans étaient appelés à
recevoir la citoyenneté française, lorsque l’Assemblée constituante de la
France libérée en aurait délibéré. Pour l’heure, 1 500 000 Algériens devenaient électeurs chargés d’élire les assemblées
locales. La représentation musulmane dans les conseils municipaux, les conseils
généraux et les Délégations financières était portée aux deux cinquièmes du
total. L’indigénat était définitivement aboli, l’égalité civile établie.
Ce texte
révolutionnaire, qui allait beaucoup plus loin que le projet Viollette de 1936,
réalisait enfin la politique d’assimilation constamment promise par la IIIe République. Comme tel, il fut soutenu
par les représentants des mouvements de Résistance, les délégués des partis
communiste et socialiste présents à Alger et combattu par la quasi-totalité des
Français d’Algérie. Leur presse assura «qu’on avait donné aux musulmans plus
qu’ils n’auraient revendiqué après la guerre». En fait, les réactions des
musulmans montrèrent, comme le disait le Manifeste, que, pour eux, l’heure de
l’assimilation était passée: «Désormais, un musulman algérien ne demandera pas
autre chose que d’être un Algérien musulman.»
2. ALGÉRIE (1945-1954)
(Encyclopaedia Universalis,
DVD-ROM, Version 6, 2000, Article « Algérie »)
Du nationalisme vers l’indépendance
La
tentative insurrectionnelle de mai 1945
Contre
l’ordonnance du 7 mars 1944, les nationalistes algériens de toutes tendances se
mobilisèrent: ils la dénonçaient comme une atteinte à l’islam et comme une
tentative de francisation autoritaire. Leur riposte se matérialisa par la
création le 14 mars des Amis du Manifeste et de la liberté (A.M.L.). Ce
groupement rassembla tous les nationalistes: ceux qui se reconnaissaient dans
le Parti du peuple algérien (P.P.A.) de Messali Hadj, alors contraint à la clandestinité, ceux qui suivaient la voie
indiquée par les ‘ulama, enfin tous
les ralliés de fraîche date au Manifeste du peuple algérien. Bien que le mot
n’ait pas été prononcé, c’était un véritable front national qui préfigurait ce
que serait un jour le F.L.N. (Front de libération nationale).
À l’intérieur
de ce vaste rassemblement, mal contrôlé par Ferhat ‘Abbas, le P.P.A. diffusait des consignes de plus en plus hostiles aux Français
et préparait les esprits à l’idée d’une insurrection générale. Bientôt les
masses musulmanes vécurent dans une attente quasi messianique: l’indépendance
de l’Algérie leur apparaissait comme toute proche.
Au début
d’avril 1945, Messali Hadj avait,
semble-t-il, accepté un projet d’insurrection: un gouvernement algérien devait
être proclamé dans les environs de Sétif, dont Messali Hadj prendrait la direction. Par là, les puissances alliées réunies à la
Conférence de San Francisco seraient saisies du problème algérien et
contraintes à une intervention décisive. Mais les autorités françaises,
alertées par les incidents de Chellala provoqués le 19 avril pour permettre
l’évasion de Messali Hadj, décidèrent de déporter celui-ci au Congo français.
Les
manifestations de protestations des 1er et 8 mai 1945, déclenchées dans la plupart des villes par le P.P.A. et les
A.M.L., tournèrent à l’émeute à Sétif et à Guelma. Ces émeutes sanglantes
furent interprétées dans les campagnes voisines comme le signal de
l’insurrection attendue. Croyant venue la guerre sainte, les ruraux du
Nord-Constantinois attaquèrent les fermes des colons, les maisons des gardes
forestiers, les bâtiments administratifs et massacrèrent une centaine
d’Européens isolés.
Bien que peu
nombreuses, les troupes françaises et les milices des colons réprimèrent avec
violence les troubles qui demeurèrent limités à un ensemble de douars peuplés
d’environ 40.000 habitants.
Pour soulager les insurgés, le P.P.A. avait conseillé l’extension du mouvement,
puis il donna l’ordre d’insurrection générale pour le 23 mai. Mais, constatant
que les soulèvements spontanés avaient été écrasés bien avant cette date, il
dut lancer un contrordre.
La révolte
improvisée avait été étouffée en moins de deux semaines. La répression, qui
tourna parfois au règlement de compte racial du fait de l’action des milices
européennes, fit probablement plus de 1.500 victimes musulmanes, chiffre avancé officiellement par les autorités de
la colonie. Les affirmations incontrôlées du P.P.A., selon lesquelles «le
génocide perpétré par les Français» aurait fait 35.000 morts, ne peuvent pas plus être acceptées.
Pourtant l’Algérie indépendante a retenu officiellement l’impossible total de
45 000 morts.
Cette tentative
manquée d’insurrection nationale explique, pour l’essentiel, le climat de la
décennie 1945-1954. Les nationalistes se promirent de faire appel de leur échec
et songèrent essentiellement à reprendre le combat pour recouvrer leur dignité
et l’indépendance de leur patrie.
Le statut de
l’Algérie
La France, qui
mesurait mal la rancœur et la détermination des Algériens, crut pouvoir les
apaiser en promettant des réformes politiques et économiques. Mais les Français
d’Algérie s’opposèrent avec détermination à l’évolution politique du pays et
les Algériens furent confortés dans leur refus par l’obstination coloniale.
Certes, les
nationalistes se divisèrent et les modérés, regroupés par Ferhat ‘Abbas dans un nouveau parti fondé en mai 1946, l’Union démocratique du
Manifeste algérien (U.D.M.A.), plaidèrent d’abord pour «une Algérie nouvelle
librement fédérée à une France nouvelle». Aux élections pour la deuxième
Constituante, ils obtinrent, du fait surtout de la campagne d’abstention lancée
par le P.P.A., près des trois quarts des voix exprimées et 11 sièges de députés
sur 13. Mais le projet constitutionnel déposé par l’U.D.M.A., qui prévoyait une
République algérienne autonome, État associé de l’Union française, ne fut pas
pris en considération par la Constituante. L’U.D.M.A. boycotta en conséquence
les élections à l’Assemblée nationale de novembre 1946.
De manière
inattendue, le P.P.A., qui rassemblait pourtant les nationalistes les plus
extrémistes, décida au contraire de participer à ces élections. Sous le nom de
Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (M.T.L.D.), le parti de
Messali Hadj présenta des candidats,
souvent inéligibles. Il recherchait un plébiscite massif, non une
représentation parlementaire. Or, il n’obtint que le tiers des suffrages et 5
députés sur 15: l’opération plébiscitaire était manquée.
Cet échec fit
le jeu des Français d’Algérie. Ceux-ci, qui avaient perdu le pouvoir depuis
1943, boudaient les consultations électorales. Certains, se disant abandonnés
par la France, menaçaient d’en appeler à l’O.N.U. ou rêvaient de faire accepter
aux nationalistes une solution autonomiste antimétropolitaine. La majorité
d’entre eux, en tout cas, rejetèrent lors des deux référendums de 1946 les
projets de constitution, y compris celui qui fut approuvé par le peuple
français le 13 octobre 1946. Ainsi l’Algérie française n’avait pas accepté
la IVe République,
dont elle devait provoquer la chute le 13 mai 1958. Aux élections de novembre
1946, les électeurs français plébiscitèrent un parti d’inspiration colonialiste
rétrograde, le Rassemblement pour la défense de l’Algérie française. Leurs
députés combattirent aussi bien le statut de l’Algérie préparé par le
gouvernement socialiste que les projets fédéralistes des députés algériens
modérés. Le statut organique de l’Algérie fut voté par l’Assemblée nationale le
20 septembre 1947 contre l’avis de la quasi-totalité des députés d’Algérie,
musulmans et Européens.
Il définissait
l’Algérie comme un groupe de départements français dotés de la personnalité
civile, de l’autonomie financière et d’une organisation particulière. Celle-ci
reposait sur l’existence d’une Assemblée algérienne paritaire de 120 membres
(60 pour le collège musulman, celui des «citoyens de statut local», 60 pour le
collège des citoyens français) et d’un conseil de gouvernement de
6 membres dont 4 élus par l’Assemblée.
L’accueil
réservé par les Algériens à cette «charte octroyée», à cette «caricature de
statut qui maintenait le statu quo», se voulut hostile, voire méprisant. Les
Français d’Algérie ne critiquèrent pas moins cette tentative d’arbitrage
métropolitain et exigèrent son adaptation. Ils obtinrent d’abord le rappel du
gouverneur général Yves Chataigneau, un socialiste libéral, et son remplacement
par un socialiste autoritaire d’esprit national, Marcel-Edmond Naegelen.
Celui-ci accepta aussitôt de combattre les nationalistes. Avant les élections à
l’Assemblée algérienne de 1948, il fit emprisonner plus du tiers des candidats
M.T.L.D. et couvrit de son autorité les pires truquages électoraux. La fraude
électorale devint sous son gouvernement une institution qui permit d’annihiler
la représentation légale des nationalistes. Naegelen fut salué par les
Européens comme «le proconsul de la confiance retrouvée». Mais son action
convainquit beaucoup d’Algériens encore hésitants qu’il n’y avait décidément
pas d’autre voie que celle de l’insurrection.
L’action des
partis politiques algériens
La voie
politique était pourtant celle que prônaient les nationalistes modérés, mais
l’administration les combattait avec détermination à l’égal des nationalistes
révolutionnaires ou panarabes.
Le P.P.A.
clandestin et le M.T.L.D., qui lui servait de couverture légale, créèrent, en
1947, une Organisation spéciale, l’O.S., sorte d’armée secrète forte d’un
millier de militants prêts à l’action armée. Utilisée surtout pour frapper les
Algériens qui collaboraient avec les Français, l’O.S. fut démantelée par la
police en mars 1950. À cette date, le P.P.A. procéda à la dissolution de
l’O.S., paraissant renoncer à l’action directe. Mais, en 1953, le parti décida
de reconstituer l’O.S. pour préparer une insurrection.
Simultanément,
le P.P.A. parvint à contrôler divers mouvements de jeunesse: l’Association des
scouts musulmans algériens, l’Association des étudiants musulmans
nord-africains en France, l’Association des élèves musulmans des lycées et
collèges d’Algérie. Il en fit autant d’écoles du nationalisme révolutionnaire.
En revanche, il ne parvint pas à créer une centrale syndicale algérienne. Le
M.T.L.D., fort en Algérie de 24.000 militants
en 1953, disposait aussi de quelque 9.000 adhérents parmi les ouvriers émigrés en France. Bien adapté à la
mentalité populaire, religieuse et moraliste, le parti célébrait le culte du
chef, Messali Hadj, alors
même que le prestige de celui-ci déclinait auprès des militants instruits,
nombreux dans les organes de direction. Bientôt ceux-ci se déclarèrent hostiles
à son pouvoir personnel et éliminèrent ses partisans du comité central.
Les menaces de scission
auraient pu faire le jeu du Parti communiste algérien, s’il n’avait été
discrédité par son attitude de 1945. Certes, après avoir insulté, en mai 1945,
les nationalistes traités d’«agents provocateurs hitlériens», le P.C.A. tenta
de faire oublier ses faux pas. En se prononçant pour la reconnaissance d’une
République démocratique algérienne, territoire associé, puis État associé, au
sein de l’Union française, en arabisant sa direction, le P.C.A. réalisa
quelques progrès dans son recrutement. Mais il ne parvint pas à convaincre les
masses musulmanes. Parce qu’il voulut entraîner les Algériens dans la guerre
froide contre les Américains, le P.C.A. fit douter de son enracinement national
algérien. Ses critiques vis-à-vis de la Ligue arabe, ses réserves sur le
caractère arabo-musulman du devenir algérien, étaient jugées blessantes pour
l’amour-propre national. Le P.C.A. resta pour les Algériens le «parti des
patriotes à éclipses», un parti internationaliste lié au Kominform, vassalisé
par le Parti communiste français et entaché de «matérialisme occidental».
Le P.P.A.
l’utilisa néanmoins pour participer aux congrès communistes internationaux et
pour faire connaître en France le «scandale réitéré des élections algériennes».
Il accepta seulement de participer avec lui à un éphémère front de refus: le
Front algérien pour la défense et le respect des libertés (F.A.D.R.L.).
Vis-à-vis du P.C.A., l’U.D.M.A. et les ‘ulama ne cachaient pas leur vigilante hostilité.
Les membres de
l’U.D.M.A., peu nombreux, étaient conduits par des cadres légalistes souvent
modérés. Ceux-ci n’envisageaient plus d’obtenir l’indépendance qu’au terme de
longues étapes. Ils tentèrent en vain de collaborer avec l’Assemblée algérienne
et d’obtenir au moins une loyale application du statut de l’Algérie. Leurs
propositions furent systématiquement rejetées et les quelques dispositions
progressistes du statut demeurèrent lettre morte. La séparation des cultes et
de l’État, notamment, ne fut point réalisée, malgré les demandes réitérées des
‘ulama qui en espéraient la libération
de l’islam asservi par l’Administration. Les ‘ulama réussirent du moins à développer leurs écoles libres et leurs missions
religieuses, notamment parmi les travailleurs émigrés en France et auprès des
populations rurales. Leur prédication continue sapa l’audience des confréries
religieuses traditionalistes; leur enseignement non seulement arabisa la
jeunesse scolaire, mais proposa à tous des doctrines et des valeurs
authentiquement arabo-islamiques. Sur le plan politique, les ‘ulama, devenus en apparence plus modérés, travaillaient surtout à réaliser en
Algérie l’union entre les nationalistes et, hors d’Algérie, entre les Algériens
et les nationalistes maghrébins. À court terme, leur action fut, sur ce plan,
assez inefficace.
3. ALGÉRIE (1954-1962)
(Encyclopaedia Universalis,
DVD-ROM, Version 6, 2000, Article « Algérie »)
La naissance du Front de libération
nationale
En 1954, la
plupart des réformes politiques promises par la France n’avaient pas été mises
en application. Le dialogue avec les nationalistes algériens n’existait pas.
Sur le plan économique et social, la situation, en dépit des investissements
considérables de la métropole, n’était guère meilleure. Le développement
démographique accéléré de la population musulmane, qui s’accroissait de 2,5 p.
100 par an, rendait inopérantes les tentatives de modernisation économique.
L’échec de la politique du paysannat s’explique toutefois, aussi, par la
situation politique locale et des blocages unanimes, quoique d’intentions
contradictoires. Les débuts de l’industrialisation furent plus spectaculaires,
mais celle-ci, trop modeste, ne parvenait même pas à occuper le vieux
prolétariat citadin, à plus forte raison les masses de ruraux qui affluaient dans
les villes (876.000 citadins
musulmans en 1936, 1.624.000 en 1954).
L’Algérie
musulmane, qui progressait sur le plan culturel et rêvait tout à la fois de
modernisme et de restauration de ses valeurs nationales, souffrait d’autant
plus dans sa condition matérielle et morale qu’elle assistait au renforcement
de la puissance politique et économique des Européens et à l’élévation rapide
de leur niveau de vie. Ce sont ces frustrations, ces colères et ces espérances
qui expliquent le retentissement qu’eut dans le peuple algérien la naissance du
Front de libération nationale.
Le F.L.N.,
apparu publiquement le 1er novembre 1954, peut se définir comme un groupe d’abord fort peu
nombreux de militants du P.P.A. décidés à l’insurrection armée. Ces activistes,
exaspérés par la rupture, au sein de la direction du P.P.A., entre messalistes
et partisans du comité central ou centralistes, voulurent surmonter cette
division en rassemblant par l’insurrection tous les militants. Avec moins d’un
millier d’hommes armés, le F.L.N. alluma une longue guerre d’indépendance pour
la «restauration d’un État algérien démocratique et social dans le cadre des
principes islamiques».
4. La guerre d’Algérie
La guerre
d’Algérie (1954-1962) est un épisode fondateur des histoires contemporaines
française et algérienne. En France, elle a provoqué la chute de la IVe République et installé au pouvoir
le général de Gaulle en 1958, engendré une crise profonde de l’État débouchant
sur un putsch contre la république en avril 1961. Toute une génération d’hommes
nés entre 1932 et 1940 a été envoyée en Algérie pour combattre. Vingt-sept
mille sept cents soldats français sont morts en Algérie, un million d’Européens
d’Algérie (les pieds-noirs) ont été arrachés à leur terre natale et contraints
à l’exil, des milliers de harkis (forces supplétives musulmanes aux côtés de
l’armée française) ont été massacrés aux lendemains des accords d’Évian.
En Algérie, par
une lutte armée dirigée par le Front de libération nationale (F.L.N.), les
nationalistes sont parvenus à se séparer de l’histoire coloniale française.
Mais le prix de cette séparation a été très lourd. Les affrontements entre
Algériens ont fait des milliers de victimes et la guerre d’indépendance contre
la France a provoqué le déplacement de deux millions de paysans et causé la
mort de centaines de milliers d’Algériens musulmans. À la fin de la guerre, le
F.L.N. s’est installé au pouvoir.
L’insurrection de novembre 1954
En 1954,
l’Algérie constitue trois départements français. Beaucoup plus, donc, qu’une
colonie lointaine comme le Sénégal, ou que la Tunisie, simple protectorat. Il
semble hors de question d’abandonner un territoire rattaché à la France depuis
cent trente ans, avant même la Savoie (1860). Un million d’Européens y vivent
et y travaillent depuis des générations. La découverte de pétrole en 1954, la
nécessité d’utiliser l’immensité saharienne pour les premières expériences
nucléaires ou spatiales motivent également le refus de toute «sécession» de ce
territoire français du Sud. Neuf millions d’Algériens musulmans sont de faux
citoyens d’une république qui se veut assimilatrice: ils votent dans un collège
séparé de celui des Européens depuis 1947. Le principe d’égalité, «un homme,
une voix», n’est pas respecté. L’idée d’indépendance est partagée par une
proportion croissante d’Algériens musulmans.
En octobre
1954, la France vit au rythme lent de la IVe République. René Coty occupe l’Élysée, Pierre Mendès France, l’hôtel
Matignon et François Mitterrand est ministre de l’Intérieur. Charles de Gaulle
est dans son «exil» de Colombey-les-Deux-Églises. Le colonel Bigeard et
d’autres officiers parachutistes sont revenus des camps du Vietnam où les avait
conduits le désastre militaire de Diên Biên Phu du 7 mai 1954.
De l’autre côté
de la Méditerranée, à Carthage, en juillet 1954, Pierre Mendès France, qui
vient de signer la paix en Indochine, promet une évolution vers l’autonomie
pour la Tunisie et le Maroc qui, depuis trois ans, sont au bord du soulèvement
général. Seule l’Algérie reste calme. En réalité, pour elle aussi, l’effet Diên
Biên Phu est immense, et les plus jeunes des militants nationalistes estiment
que c’est uniquement la lutte armée qui permettra d’arracher l’indépendance. Au
sein du mouvement nationaliste algérien, ces militants sont encore peu connus.
Ils s’appellent Krim Belkacem, Mohamed Boudiaf, Hocine Aït Ahmed, Ahmed Ben
Bella... Ils décident de créer le Front de libération nationale (F.L.N.). Dans
la nuit du 31 octobre au ler novembre, explosions, incendies, attaques de postes de police sont
signalés en différents points du territoire algérien, tous revendiqués par le
F.L.N. La guerre commence en Algérie
.
Le soulèvement
paysan du 20 août 1955
Avec la
dissolution de la principale organisation indépendantiste algérienne, le
Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (M.T.L.D.), et l’envoi,
le 1er décembre
1945, de renforts militaires, Pierre Mendès France et François Mitterrand
pensent mater sans peine une rébellion très minoritaire. Ils se trompent. Le
5 février 1955, Mendès France doit démissionner et, le 3 avril, le
gouvernement Edgar Faure promulgue l’état d’urgence en Algérie. La censure est
établie, mais officiellement on ne parle encore que d’«événements».
Jusqu’alors, l’insurrection ne mobilise que quelques centaines de militants,
tenant le maquis dans l’Aurès et la Kabylie. Or, le 20 août 1955, des
milliers de paysans algériens se soulèvent et se lancent à l’assaut des villes
du Nord-Constantinois. L’initiative de cette action de grande ampleur revient à
Zighoud Youcef, successeur de Didouche Mourad (tué en janvier) à la tête du
F.L.N. pour la région et à son adjoint, Lakhdar Ben Tobbal. Ce jour-là,
s’achève la «drôle de guerre». Le conflit prend son vrai visage.
Dans le
Constantinois, la coexistence entre Européens et musulmans a toujours été plus
tendue qu’ailleurs. Personne n’a oublié les massacres perpétrés en mai 1945 par
l’armée française pour réprimer les émeutes de la faim. À Sétif et à Guelma, le
bombardement des populations avait fait des milliers de victimes. Dix ans plus
tard, c’est le même engrenage de violence et de répression aveugle qui se met
en marche. Plusieurs milliers de paysans encadrés par des maquisards de l’Armée
de libération nationale (A.L.N.), branche armée du F.L.N., pénètrent dans les
villes et les villages, s’attaquant aux postes de police et de gendarmerie. Des
Français, des Algériens suspectés de loyalisme à l’égard de la puissance
coloniale sont assassinés. Le bilan des émeutes est de 123 morts, dont
71 Européens. L’armée, appuyée par des milices privées d’Européens,
riposte avec une rare violence. Officiellement, la répression fera 1.273 morts; en fait, beaucoup plus. Ainsi prend
fin le mythe des opérations de maintien de l’ordre en Algérie.
Sans le dire,
la France entre en guerre et rappelle 60.000 réservistes. Jacques Soustelle, le gouverneur général de
l’Algérie, jusque-là favorable à une intégration de l’Algérie à la France, est
bouleversé par les massacres d’Européens et bascule dans le camp de la
répression. Le temps des réformes est révolu. Avec l’inscription, le
30 septembre 1955, de la «question algérienne» à l’ordre du jour de
l’O.N.U., le conflit entre dans sa phase d’internationalisation. En Algérie
même, le fossé entre les deux communautés s’est creusé. La dynamique de la répression
cristallise désormais autour du F.L.N. un nombre croissant d’opposants à la
présence française, tandis que, en France, l’affaire algérienne s’installe au
cœur de la vie politique. Le Front républicain, vaste coalition de la gauche
non communiste constituée après la dissolution de décembre 1955, mène campagne
sur le thème de «la paix en Algérie» et remporte les élections législatives du
2 janvier 1956.
Les «pouvoirs
spéciaux»
L’année 1956
commence ainsi par des promesses de paix et de négociations. À peine nommé, le
nouveau chef du gouvernement, Guy Mollet, leader de la S.F.I.O., rappelle
Jacques Soustelle et décide d’entamer des négociations avec les «rebelles»,
persuadé que les Européens d’Algérie ne sont qu’une poignée de colons
richissimes. Le 6 février, il se rend à Alger où il est accueilli par les
jets de tomates d’une foule d’Européens, composés de petits salariés et
fonctionnaires, qui crient à «l’abandon». Il fait aussitôt machine arrière et
nomme comme ministre résidant en Algérie, le 9 février 1956, un homme à
poigne, Robert Lacoste.
Ce dernier
soumet à l’Assemblée nationale un projet de loi «autorisant le gouvernement à
mettre en œuvre en Algérie toutes mesures exceptionnelles en vue du
rétablissement de l’ordre, de la protection des personnes et des biens, et de
la sauvegarde du territoire». Les décrets de mars et d’avril 1956 permettront
une action militaire renforcée et l’envoi en Algérie des appelés. Des «zones de
pacification» pour la protection des populations européenne et musulmane seront
constituées, l’armée s’efforçant de lutter contre l’insuffisance de
l’administration. Les zones interdites seront évacuées, la population sera
rassemblée dans des «camps d’hébergement» et prise en charge par l’armée.Le
Parlement vote massivement, par 455 voix contre 76, cette loi sur les
pouvoirs spéciaux qui, entre autres, suspend en Algérie la plupart des
garanties de la liberté individuelle. Les «pouvoirs spéciaux» constituent bien
le tournant d’une guerre, que la France décide d’engager totalement. Dès
juillet 1956, les effectifs de l’armée stationnés en permanence sur le sol
algérien sont portés à 400.000 hommes
et ce sont désormais des appelés qui partent pour un service militaire de
vingt-sept mois de l’autre côté de la Méditerranée.
Dans le même temps,
le Maroc accède à l’indépendance le 2 mars et la Tunisie le 20. C’est un
réel encouragement pour les Algériens. Le F.L.N., lui, se renforce grâce au
ralliement des mouvements religieux (Oulemas) et des «réformistes» de Ferhat
Abbas, président de l’Union démocratique du Manifeste algérien, tandis que les
communistes commencent peu à peu à gagner ses rangs durant l’été de 1956.
Les violences
algéro-algériennes
Le 20 août
1956, les nationalistes algériens s’organisent lors d’un congrès tenu dans la
vallée de la Soummam, au cours duquel le F.L.N. se dote d’un programme et met
en place une direction, le Conseil national de la révolution algérienne
(C.N.R.A.). Pour s’assurer la conduite du mouvement vers l’indépendance,il lui
faudra éliminer toutes les organisations politiques rivales, notamment le
Mouvement national algérien (M.N.A.) de Messali Hadj qui refuse de s’intégrer
au F.L.N. Le massacre par une unité de l’A.L.N., le 28 mai 1957, de
374 habitants du village de Mélouza soupçonnés de sympathies messalistes,
illustrera l’âpreté de ces conflits algéro-algériens. La gestion politique sur
le mode autoritaire ne s’exerce d’ailleurs pas seulement sur les rivaux mais
aussi sur des populations jugées peu «loyales» ou hésitantes. Ainsi, au
printemps de 1957, le C.C.E. (Comité de coordination et d’exécution, première
direction centralisée du F.L.N.) donne l’ordre écrit aux responsables des
wilayas (divisions administratives équivalant aux départements) de brûler tous
les villages qui ont demandé la protection de la France, et «d’abattre tous les
hommes âgés de plus de vingt ans qui y habitent».
Cette violence
s’exerce également à l’intérieur du F.L.N.-A.L.N., où la lutte pour le pouvoir,
l’obsession des «infiltrations» et la traque des traîtres se traduisent par des
purges sanglantes. Des centaines de combattants meurent ainsi dans les années
1956-1958, victimes d’une vigilance qui dégénère en suspicion aveugle. L’armée
française, évidemment, n’aura aucun mal à exploiter ces rivalités.
Dans
l’engrenage de la terreur. La «bataille d’Alger»
Jusqu’alors,
l’insurrection avait surtout touché les campagnes. Le congrès de la Soummam
décide de l’étendre aux villes, en déclenchant des actions de terrorisme contre
les quartiers européens. Le 30 septembre 1956, en fin d’après-midi, des
bombes éclatent dans deux cafés du centre-ville d’Alger, le Milk-bar et la Cafétéria, faisant quatre morts et cinquante-deux blessés, parmi
lesquels plusieurs enfants qu’il faut amputer. La guerre est entrée dans un
engrenage de terreur dont elle ne sortira plus.
Le
22 octobre 1956, un avion transportant les dirigeants du F.L.N. (Ahmed Ben
Bella, Mohamed Khider, Hocine Aït Ahmed, Mohamed Boudiaf et l’écrivain Mostefa
Lacheraf) est contraint de se poser sur l’aéroport algérien de Maison Blanche.
Alors qu’il survolait la Méditerranée, des chasseurs de l’armée de l’air
française l’ont détourné de sa destination initiale, Tunis. Les chefs
historiques de l’insurrection algérienne sont transférés à Paris.
Au début de
l’année 1957 commence la terrible «bataille d’Alger». Le 7 janvier, une
ordonnance du préfet d’Alger confie au général Massu et à la 10e division parachutiste les pouvoirs
de police sur la ville d’Alger. Les parachutistes du général Massu brisent la
grève générale décidée par le F.L.N. le 28 janvier. En janvier et en
février, des bombes explosent dans des stades d’Alger et dans des cafés de la
ville, touchant des civils européens.L’armée utilise alors «les grands moyens»,
en particulier «les interrogatoires renforcés», c’est-à-dire la torture.Pour
protester contre ces pratiques, le général Paris de Bollardière demande, le
28 mars 1957, à être relevé de ses fonctions. D’autres bombes éclateront
en juin, mais, progressivement le F.L.N. perd la partie. Yacef Saadi, le leader
de la zone autonome d’Alger du F.L.N., sera arrêté le 24 septembre 1957.
Employée comme
un procédé ordinaire de «pacification», la torture est bien la grande affaire
de la bataille d’Alger. En septembre 1957, Paul Teitgen démissionne de son
poste de secrétaire général de la police à Alger. En novembre 1957, à
l’initiative de Laurent Schwartz et Pierre Vidal-Naquet, se forme le comité
Maurice Audin, du nom d’un jeune mathématicien qui, après avoir été enlevé par
les parachutistes et torturé, a disparu (son corps ne sera jamais retrouvé).En
janvier 1958, paraît le livre d’Henri Alleg La
Question, qui bouleverse les consciences et révèle au grand jour la
torture. «L’affaire» va déchirer l’opinion, l’Église, les familles, les partis
et aggraver la crise de la IVe République.
Le 13 mai 1958,
naissance de la Ve République
Le F.L.N. ayant
établi ses bases arrière en Tunisie, l’aviation française décide d’y
pourchasser les «rebelles» algériens et, le 8 février 1958, bombarde le
village tunisien de Sakiet Sidi Youcef. Il y aura de nombreuses victimes
civiles. La France se retrouve isolée sur le plan international, souvent
condamnée par l’Assemblée générale de l’O.N.U. Le gouvernement français,
affaibli, ne peut faire face aux émeutes qui secouent Alger. Le 13 mai
1958, des manifestants européens s’emparent du siège du gouvernement général.
Ils protestent contre l’exécution de trois militaires français par le F.L.N. Un
Comité de salut public, présidé par le général Massu est formé. Le gouvernement
de Pierre Pfimlin, investi le jour même, se montrera impuissant à résoudre la
crise.Le 15 mai, le général de Gaulle, sortant de son silence, se déclare
«prêt à assumer les pouvoirs de la République». Les manifestations de
fraternisation entre Européens et musulmans se succèdent sur la place du Forum
à Alger. Le 1er juin,
le gouvernement du général de Gaulle est investi par l’Assemblée nationale. De
Gaulle se rend à Alger dès le 4 juin et lance le fameux: «Je vous ai
compris.» La IVe République se meurt.Le 28 septembre 1958, en Algérie, Européens
et musulmans (dont les femmes), réunis en un collège unique, votent massivement
en faveur de la Constitution de la Ve République. En octobre 1958, le général de Gaulle lance le «plan de
Constantine» (réformes économiques et sociales en faveur des musulmans) et promet
«la paix des braves» (23 octobre) au F.L.N., qui a constitué, au Caire, le
19 septembre, un organe exécutif, le Gouvernement provisoire de la
République algérienne (G.P.R.A.). Il est élu président de la République le
21 décembre 1958.
Victoire
militaire et doutes politiques
Au cours de
l’année 1959, la guerre atteint son paroxysme avec le plan mis au point par le
général Maurice Challe, commandant militaire de l’Algérie. Les opérations
«Jumelles» déclenchées par l’armée française affaiblissent considérablement les
maquis de l’intérieur. Plus de deux millions de paysans algériens sont déplacés
et regroupés dans des «villages de pacification». Parallèlement, l’armée
entreprend une «action sociale»: les hommes des Sections administratives
spéciales (S.A.S.) réalisent un travail d’alphabétisation et d’assistance
médicale, qui sert aussi habilement la propagande et le renseignement. Du côté
du F.L.N., les opérations militaires marquent le pas.
Dirigée par
Houari Boumediene, 1’«armée des frontières», stationnée au Maroc et en Tunisie,
parvient de plus en plus difficilement à pénétrer sur le territoire algérien.
Depuis 1957, en effet, l’armée française a mis en place, tout le long de la
frontière tunisienne, un redoutable barrage électrifié, la «ligne Morice». Le
rouleau compresseur du plan Challe brise ainsi peu à peu les katibas (unités) de l’A.L.N. En 1960,
les maquis sont réduits à quelques milliers d’hommes, affamés, terrés au plus
profond des massifs montagneux. Obtenue par la force des armes, serait-ce enfin
la paix?
De Gaulle sait
que le F.L.N. dispose d’un début de reconnaissance internationale, qu’il
s’appuie toujours sur «l’armée des frontières» et sur l’immigration algérienne
en France (plus de 130.000 cotisants
du F.L.N.) plus que jamais décidée à obtenir l’indépendance de l’Algérie.
Malgré la victoire militaire, il sait aussi que l’opinion algérienne est
acquise à l’idée d’indépendance. Le moment est venu de changer de cap.
Sur la voie de
l’«autodétermination»
Le soir du
16 septembre 1959, de Gaulle prononce une allocution télévisée. Il évoque
le redressement de l’économie depuis son retour au pouvoir, puis passe à la
situation algérienne. C’est le choc, le mot tabou est lâché:
«autodétermination». Les illusions et les ambiguïtés de sa politique sont levées.
Rejetant la sécession, le chef de l’État offre aux Algériens le choix entre
l’«intégration», baptisée par lui «francisation», et l’association. Ce discours
marque le véritable tournant dans le règlement de la question algérienne. Il
suppose la négociation ouverte avec le F.L.N. et reconnaît à la population
musulmane, majoritaire, la possibilité de trancher.
Aussitôt, les
partisans de l’Algérie française crient à la trahison. Le général de Gaulle
n’a-t-il pas lancé un retentissant «Vive l’Algérie française» à Mostaganem en
juin 1958? Dans Alger bruissant d’intrigues vont se dresser les premières
barricades.
Le
24 janvier 1960, les activistes pieds-noirs dirigés par Pierre Lagaillarde
et Jo Ortiz tentent de sauver l’Algérie française en appelant la population
européenne au soulèvement. Ne trouvant pas en elle – ni chez les
parachutistes – tout le soutien escompté, ils ne défient le pouvoir qu’une
semaine. Le 1er février,
les insurgés se rendent. Mais la «semaine des barricades» a dévoilé
d’inquiétants flottements dans le commandement militaire et a révélé l’ampleur
de la tragédie à venir du «peuple pied-noir».
Pourparlers et
«porteurs de valises»
Le 25 juin
1960, les premiers pourparlers entre le F.L.N. et le gouvernement français
s’ouvrent à Melun. Ce sera un échec, mais la négociation a créé un grand espoir
en France, la paix et le retour du contingent semblent proches. Pendant ce
temps, les leaders algériens Ferhat Abbas et Lakhdar Ben Tobbal parcourent le
monde pour recueillir des soutiens lors du prochain débat de l’O.N.U. La
représentativité du F.L.N. croît parmi les alliés africains de la France. En
métropole, les organisations de gauche affirment publiquement la nécessité
d’une indépendance pour l’Algérie.D’autres militants vont plus loin et s’engagent
dans une solidarité active avec «la résistance algérienne». Le réseau le plus
important d’aide au F.L.N. est celui qu’anime Francis Jeanson. Les «porteurs de
valises», comme on appellera plus tard les personnes convoyant des fonds pour
le F.L.N., ne sont encore que quelques centaines. En septembre 1960, cent vingt
et un intellectuels signent un manifeste (dit Manifeste des 121) proclamait le
droit à l’insoumission contre la guerre d’Algérie.
En décembre
1960, plusieurs dizaines de milliers d’Algériens manifestent à Alger aux cris
de «Algérie indépendante!», «Vive le F.L.N.!». Gendarmes et C.R.S. tirent,
faisant plus de cent victimes. Mais il est désormais évident que la voie vers
l’indépendance est ouverte.
La création de
l’O.A.S.
Le
8 janvier 1961, le référendum sur la politique d’autodétermination en
Algérie
donne à de Gaulle une large majorité, y compris en Algérie, où seules les
grandes villes ont voté contre.Au nom du gouvernement français, Georges
Pompidou peut alors entamer discrètement, en Suisse, des pourparlers avec le
F.L.N. Au lendemain de la rencontre entre le général de Gaulle et le président
tunisien Habib Bourguiba le 27 février, la France, soulagée, apprend que
des négociations s’ouvriront le 7 avril.
Pour les
jusqu’au-boutistes de l’Algérie française, le moment est venu. Le général Raoul
Salan, interdit de séjour en Algérie, décide de jouer son va-tout. Avec l’aide
de l’armée d’active, découragée de se battre, et des Européens en proie à la
panique, il met sur pied une sorte de contre-révolution. Des contacts se nouent
en métropole.Une Organisation armée secrète (O.A.S.) est créée, il ne reste
plus qu’à prendre le pouvoir... La révolte contre de Gaulle ne mobilise pas
seulement des illuminés qui rêvent d’une Algérie impossible.Les militaires, qui
ont le sentiment d’avoir gagné sur le terrain, ne veulent pas abandonner les
soldats musulmans restés fidèles à la France, près de 200.000 hommes que l’on désignera sous le nom de
harkis.
L’opinion
réclame qu’on en finisse avec cette guerre
Le 22 avril
1961, trois des plus hautes figures de l’armée française, les généraux Maurice
Challe, Edmond Jouhaud, André Zeller, rejoints le 23 par Raoul Salan, appuyés
par les parachutistes de la Légion et les commandos de l’air, tentent de
s’emparer du pouvoir en Algérie. L’opération, aussi mal organisée
qu’impopulaire en métropole et parmi le contingent, tourne rapidement court.
Dans une
allocution au verbe étincelant, de Gaulle stigmatise le «quarteron de généraux
en retraite», tandis que les appelés, à l’écoute du transistor, entendent
confirmer leur devoir d’obéissance à l’État. L’attitude prudente des grands
chefs militaires fera le reste. Dans de nombreux corps d’armée, des généraux
qui avaient promis leur soutien aux putschistes ont prudemment refusé de s’engager.
La légalité reprend ses droits. Le général Challe se rend le 25 avril,
l’armée d’active rentre dans le rang les semaines suivantes. Suspendus en juin,
les pourparlers entre le G.P.R.A. et le gouvernement français reprennent à
Lugrin, en Haute-Savoie, en juillet. Mais la question du Sahara, convoité pour
son pétrole et ses espaces propices aux expériences nucléaires, retarde la
conclusion d’un accord.
La dernière
année de l’Algérie française est marquée, des deux côtés de la Méditerranée,
par la folie meurtrière de l’O.A.S. dirigée par Salan. Plasticages en série,
exécutions de personnalités jugées trop «libérales» et d’Algériens musulmans...
En un an, d’avril 1961 à avril 1962, les attentats de l’O.A.S. font 2 000 morts et le double de blessés. L’organisation activiste tente même
à plusieurs reprises d’abattre le général de Gaulle.
Le
5 octobre 1961, le préfet de police de Paris, Maurice Papon, instaure un
couvre-feu pour les immigrés algériens. En guise de protestation, la Fédération
de France du F.L.N. organise, le 17 octobre, une manifestation pacifique.
La répression sera épouvantable: plusieurs dizaines de morts, des centaines de
blessés, 11 500 arrestations.
De Gaulle a
annoncé, le 2 octobre 1961, «l’institution de l’État algérien souverain et
indépendant par la voie de l’autodétermination» et assoupli sa position sur le
Sahara et les bases militaires françaises en Algérie.Les négociations peuvent
reprendre. Un lieu est trouvé: Évian.
Au début de
l’année 1962, en dépit des consignes de l’O.A.S., des milliers de pieds-noirs
gagnent la métropole tandis que le contingent rechigne au combat. À travers les
journaux et les syndicats, l’opinion réclame qu’on en finisse avec cette
guerre. Une manifestation organisée à Paris le 8 février à l’appel de la
gauche, contre les exactions de l’O.A.S. et pour la paix, est réprimée avec
violence: huit manifestants, tous militants communistes, meurent étouffés
contre les grilles du métro Charonne; on compte également cent cinquante
blessés. Le gouvernement français décide d’accélérer les négociations avec le
F.L.N.La délégation française, conduite par Louis Joxe, veut aboutir à tout
prix... L’accord est enfin conclu, à Évian, le 18 mars 1962.
L’O.A.S.,
privée de ses chefs, entame aussitôt un combat désespéré. Multipliant incendies
et plasticages, ses «commandos Delta» tentent de transformer Alger et Oran en «
nouveau Budapest». Le 26 mars, pour «libérer le quartier de Bab-el-Oued»,
l’O.A.S. lance les civils européens dans la rue. À hauteur de la grande poste d’Alger,
rue d’Isly, des tirailleurs algériens affolés ouvrent le feu sur la foule,
faisant quarante-six morts et deux cents blessés.
Les Européens
terrorisés se résignent à l’exode
Un tel
fanatisme accélère la fuite des pieds-noirs, qui ne sont pas consultés, ni même
très informés, sur les accords d’Évian, tandis qu’en métropole le référendum du
8 avril 1962 apporte au général de Gaulle la caution massive du peuple
français: 90 p. 100 des votants disent oui aux accords d’Évian. Les
Européens d’Algérie sont terrorisés et l’exode commence. En quelques semaines,
en juin et juillet 1962, près d’un million d’hommes, de femmes et d’enfants se
dirigent vers «la mère patrie», que beaucoup découvrent pour la première fois.
Occupés par les
départs en vacances, les Français n’y prêtent guère attention. Pour la masse
des Algériens, «sept ans, ça suffit». Le slogan court à travers les villes et
les campagnes. C’est la fin des épreuves, le retour de la paix et de la
liberté, durement conquises.
«Voulez-vous
que l’Algérie devienne un État indépendant coopérant avec la France dans les
conditions définies par la déclaration du 19 mars 1962?» Le 1er juillet 1962, en Algérie, six
millions d’électeurs répondent oui à cette question, seulement 16 534 disent non. Les résultats, rendus publics le 3 juillet, donnent
91,23 p. 100 de oui par rapport aux inscrits, et 99,72 p. 100 de oui
par rapport aux suffrages exprimés
. Les villes et les campagnes sont en liesse, l’Algérie est indépendante
après quatre-vingt-douze mois d’une guerre qui a causé la mort de trente mille
Français et de près de quatre cent mille Algériens. Le drame ne s’achève pas
avec l’indépendance. Des milliers de harkis, soldats supplétifs de l’armée
française, seront massacrés tout au long des années 1962 et 1963.
Mémoires de la
guerre
Le bilan de la
guerre d’Algérie, de part et d’autre de la Méditerranée, est très lourd. En
Algérie, le conflit a fait des centaines de milliers de morts, provoqué le
déplacement de millions de paysans, déstructuré durablement l’économie. En outre,
il a amené au pouvoir le F.L.N. qui s’est présenté comme le seul héritier du
nationalisme algérien. Parti unique, il a nié pendant presque trente ans tout
pluralisme politique et culturel et conduit le pays au bord du gouffre.
En France, si
les victimes furent beaucoup moins nombreuses, le traumatisme n’en a pas été
moins puissant. Faut-il rappeler que 1300 000 soldats ont traversé la
Méditerranée entre 1955 et 1962, soit la plupart des jeunes hommes nés entre
1932 et 1943 qui étaient susceptibles d’être appelés? Toute une génération
s’est donc trouvée embarquée pour une guerre dont elle ne comprenait pas les
enjeux. Politiquement, le conflit a entraîné la chute de six présidents du
Conseil et l’effondrement d’un régime.Or, pour des raisons singulières, la
mémoire de cette guerre s’est trouvée littéralement confisquée. En France, on a
préféré ensevelir le souvenir de cette «sale guerre» pour ne pas avoir à écrire
toutes les pages d’un épisode peu glorieux de l’histoire. En Algérie, dont la
victoire était essentiellement politique, on a reconstruit une histoire
officielle qui gommait les terribles affrontements algéro-algériens et
présentait l’image héroïque d’un peuple unanimement massé derrière le F.L.N.
Depuis lors, la fracture a été mal réduite et les tensions, les fantasmes, les
obsessions perdurent. Sans que cela soit ni dit ni reconnu, cette époque
algérienne submerge aujourd’hui, sans cesse, le quotidien français:
revendications d’égalité des enfants d’immigrés algériens vivant dans les
banlieues et révoltes dans les derniers camps de harkis; débats autour de
l’immigration et définition de 1’«identité française», discussions autour de la
refonte éventuelle du Code de la nationalité... Si les rapatriés sont intégrés,
économiquement et socialement, il n’en est pas de même des harkis, ces
«coupables» d’avoir choisi la France, moisissant aux marches de la société
française; ni des fils d’immigrés algériens, victimes du racisme, ballottés
entre deux histoires et considérés comme «étrangers» des deux côtés de la
Méditerranée. Le 10 juin 1999, l’Assemblée nationale française décide,
enfin, de reconnaître officiellement la «guerre d’Algérie». Avec cette
reconnaissance et l’arrivée de générations nouvelles, le temps est venu de
passer à l’écriture sereine de l’histoire de la guerre d’Algérie.
5. L’Algérie indépendante
Après
l’indépendance de 1962, les dirigeants algériens qui se succèdent vont tenter
d’asseoir la légitimité de l’État, de bâtir une économie et de répondre aux
aspirations d’une population de plus en plus nombreuse. De la présidence
d’Ahmed Ben Bella en 1962 à l’arrivée au pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika en
1999, ils éprouveront beaucoup de difficultés à atteindre cet objectif.
L’Algérie reste confrontée non seulement à des problèmes économiques, sociaux
et politiques, mais aussi et surtout à des questions touchant à son identité:
place de l’islam, rôle de l’arabité, statut de la berbérité. Le non-règlement
du problème identitaire conduira ce pays à une terrible guerre civile,
commencée en 1992 et dont le bilan est estimé en 1999 à près de 100 000 morts.
4.
ALGÉRIE (1962-1992)
La transition de l’après-indépendance
(1962-1965)
Un pays au bord de la guerre civile
(Encyclopaedia Universalis,
DVD-ROM, Version 6, 2000, Article « Algérie »)
Le
3 juillet 1962, à la suite d’un référendum portant sur l’autodétermination
du pays, l’Algérie accède officiellement à l’indépendance. Les Européens
quittent en masse le nouvel État, déchiré dès sa naissance par des luttes
féroces pour le pouvoir. Ahmed Ben Bella, un des fondateurs du F.L.N.,
emprisonné de 1956 à 1962 par les autorités françaises, et ses partisans créent
à Tlemcen un «bureau politique».Il se pose en rival direct du Gouvernement
provisoire de la République algérienne (G.P.R.A.), structure née en 1958,
pendant la guerre, et dirigée par Benyoucef Benkhedda. D’autres divisions
voient le jour: aux maquisards de «l’intérieur» s’opposent les combattants de
l’armée de «l’extérieur» (l’armée des frontières), stationnée en Tunisie et au
Maroc. Pendant que s’organise la chasse aux harkis, supplétifs des forces
françaises durant la guerre d’indépendance, les clans se déchirent au sein du
F.L.N, sans pouvoir contrôler des groupes armés parfois très autonomes. En cet
été de 1962, l’unité de l’Algérie est en jeu. L’économie du pays est en ruine:
le départ massif des pieds-noirs (Européens d’Algérie) a complètement
désorganisé une économie de type colonial ébranlée par huit années de guerre
(1954-1962). Près de la moitié de la population vit dans une misère totale.
Mais la guerre
civile ne se prolonge pas: Ahmed Ben Bella, soutenu par Houari Boumediene et
l’Armée de libération nationale, la fameuse «armée des frontières», s’impose à
ses adversaires politiques. Il est investi à la tête du gouvernement le
29 septembre 1962 et élu à la présidence de la République le
15 septembre 1963. Tout reste à faire pour le premier président de
l’Algérie indépendante.
L’expérience autogestionnaire (1963-1965)
Le 20 mars
1963, Ahmed Ben Bella présente à la radiotélévision le décret portant
organisation et gestion des entreprises industrielles ainsi que des
exploitations agricoles jugées vacantes du fait du départ des Européens. Le 1er octobre de la même année, il
annonce la nationalisation des dernières propriétés appartenant à des colons
français.
L’objectif du
nouveau pouvoir est de «rattraper le retard accumulé pendant cent trente ans de
domination coloniale».Dans un environnement où le Tiers Monde émerge sur la
scène internationale, et où Nasser, en Égypte, s’est imposé comme le père du
nationalisme arabe, l’Algérie opte sans hésiter pour une voie socialiste de
développement.
L’«autogestion»
devient le maître mot qui doit mobiliser et permettre de transformer l’Algérie.
Le nouveau gouvernement promulgue des «lois de nationalisation des biens
vacants», les fermes des colons français sont saisies, collectivisées et
dirigées par des «comités de gestion». L’absence totale de préparation de la
population à ce type d’expériences rend difficile la mise en œuvre de
l’autogestion. Des projets de socialisation gigantesques, dans le domaine
industriel en particulier, sont ébauchés, sans base sociale réelle. En 1963,
l’Algérie est forcée de contracter auprès de la France un prêt de 1.300 millions de francs (complété par
500 millions de francs empruntés auprès de l’U.R.S.S. et 250 millions
de francs auprès de la Chine populaire).
Malgré ses
talents politiques, Ahmed Ben Bella ne peut éviter l’éclatement du noyau
historique du F.L.N.: en septembre 1962, Mohammed Boudiaf, l’un des dirigeants
historiques de l’indépendantisme algérien, quitte le F.L.N. pour fonder le
Parti de la révolution socialiste (P.R.S.), qui conteste la légitimité du
nouveau pouvoir. Ferhat Abbas, premier président du G.P.R.A en 1958 et de
l’Assemblée constituante en septembre 1962, s’éloigne de Ben Bella, qu’il juge
trop antioccidental. En avril 1963, Mohammed Khider, un autre responsable de
l’insurrection de novembre 1954, démissionne de son poste de secrétaire général
du F.L.N. Hocine Aït Ahmed, compagnon de Ben Bella dans les geôles françaises,
crée en 1963 le Front des forces socialistes (F.F.S.) qui s’ancre dans
l’opposition. En 1964, une révolte armée éclate, menée par le colonel Chaabani,
soutenu par Hocine Aït Ahmed et Mohammed Khider, qui annonce, en août 1964,
«geler le trésor du F.L.N.», amassé pendant le conflit contre la France. Le
17 octobre 1964, Hocine Aït Ahmed est arrêté en Kabylie (il sera condamné
à mort, puis gracié). Le spectre de la guerre civile réapparaît.
L’isolement de Ben Bella
Au premier
congrès du F.L.N. (16-21 avril 1964), Ben Bella affirme avec force la
primauté de l’action révolutionnaire sur les tâches de construction
institutionnelle et de réorganisation du pays. Cette dénonciation de la thèse
du primat de la construction étatique vise le clan Boumediene, tandis que Ben
Bella désigne lors de ce congrès les «éléments liés à la bourgeoisie» comme une
menace pour le pays, ce qui illustre «la fréquente utilisation, en cette
période de l’histoire algérienne, des schémas d’analyse marxistes aux fins de
sublimer en luttes de classes des affrontements pour le pouvoir» (G. de
Villers).
Au début de
1965, l’Algérie doit faire face à la montée du chômage, à un exode rural massif
et à une crise économique grave. L’émigration vers l’Europe se développe. Ben
Bella est cependant convaincu de bénéficier du soutien populaire. Mais
l’élimination de ses principaux adversaires politiques a surtout profité à
Houari Boumediene, ministre de la Défense. Le 19 juin 1965, il fait
arrêter Ben Bella, aux motifs de «culte de la personnalité», «liquidation des
cadres révolutionnaires», «confusions idéologiques» et «gaspillage des
ressources du pays». Ben Bella restera enfermé, sans jugement, jusqu’en 1980.
La construction
d’un État fort (1965-1978)
La politique étrangère de Boumediene
Introverti,
idéologue austère et autoritaire, Boumediene va marquer l’histoire de son pays.
Le colonel Boumediene dirige le pays à la tête d’un Conseil de la révolution.
Méfiant à l’égard du F.L.N., qu’il juge comparable à un «corps sans âme», il va
appuyer son pouvoir sur l’armée et sur la redoutable «sécurité militaire» pour
éliminer toute opposition. Mohammed Khider sera assassiné à Madrid en 1967 et
Krim Belkacem retrouvé étranglé dans sa chambre d’hôtel à Francfort en 1970.
À l’inverse de
ce qui a été souvent écrit, c’est l’État-armée qui contrôle le F.L.N., et non
le parti unique qui tient l’État. Le nouveau pouvoir met en place des
structures municipales, pour contrôler davantage la société, légitimées par des
«chartes communales». La Charte nationale de 1976, document de référence
idéologique du régime, consacre le socialisme comme une «option irréversible»,
et fixe les grandes orientations politiques économiques et culturelles. La
Constitution de novembre 1976 confirme «l’islam comme religion d’État». La
première Assemblée populaire nationale est élue le 25 février 1977.
C’est sur la
scène régionale et internationale que Boumediene obtient ses succès les plus
importants. Les intellectuels du Tiers Monde, mais aussi français,
applaudissent au «miracle algérien».Lors de la Conférence des pays non alignés
à Alger en septembre 1973, l’Algérie offre l’image d’un État révolutionnaire,
prompt à soutenir tous les «mouvements de libération» et à bouleverser les
rapports Nord-Sud. Ce prestige incontestable dans le Tiers Monde n’empêche pas
le régime algérien de commettre des erreurs sur le plan intérieur face à une
situation difficile.
L’échec du «modèle développementaliste» de Boumediene
Le
24 février 1971, le président Boumediene amorce la «décolonisation pétrolifère».
Au vieux régime des concessions est substituée une prise de contrôle à 51
p. 100 des sociétés pétrolières françaises. Le pétrole et le gaz sont
nationalisés. Seule la Compagnie française des pétroles (Total) acceptera de
continuer ses activités, les autres compagnies pétrolières quittant l’Algérie.
La France boycotte le pétrole algérien tandis que le dinar se dégage de la zone
franc. Se développe alors la Sonatrach, qui devient la grande compagnie
nationale chargée de prospecter et de commercialiser le pétrole algérien.
Le processus de
nationalisation des intérêts pétroliers étrangers indique une radicalisation
des choix stratégiques du pouvoir sur le plan politique. Il a pour effet
l’accroissement des ressources que l’État espère mobiliser en faveur du
renforcement de son contrôle sur les principaux moyens de production et
d’échange
À la fin de
1973, le premier choc pétrolier multiplie par trois les recettes tirées des
hydrocarbures. La stratégie algérienne de développement accorde un rôle majeur à
ceux-ci en tant que source principale de financement de l’industrialisation.
Elle privilégie la transformation sur place des ressources minières et
pétrolières. Ce caractère «industrialisant» des hydrocarbures doit donc
contribuer à la réalisation d’un système productif cohérent.
Dans la foulée,
Boumediene crée soixante-dix sociétés nationales, qui structurent totalement le
tissu économique et sont censées assurer un développement à marche forcée. Son
principal ministre, Belaïd Abdesslam, impose le concept des «industries
industrialisantes» qui, dans la réalité, dépasseront rarement 30 p. 100 de
leur capacité de production. Pour réussir le «décollage économique», Boumediene
lance aussi la «révolution agraire», qui échouera pour de multiples raisons:
distribution inéquitable des terres, bureaucratie, inexistence de circuits de
distribution... En revanche, les efforts en matière de scolarisation portent
leurs fruits: quatre millions d’enfants sont scolarisés dans le primaire en
1978, année de la mort de Boumediene, contre un million en 1962-1963. L’absence
totale de maîtrise de la démographie – avec un taux de natalité de 35
p. 1 000 en 1972 – réduit à néant les efforts d’amélioration du niveau de
vie. En 1978, près de 60 p. 100 de la population n’a pas connu la
colonisation.
Constitution et fondamentalisme d’État
Dans les années
1970-1980, le régime algérien décide l’arabisation de l’enseignement et
l’islamisation de la société qu’il met en œuvre par une série de mesures. Un
décret est ainsi promulgué le 16 août 1976 pour l’application du repos
obligatoire le vendredi au lieu du dimanche; le 12 mars 1976 sont
interdits les paris comme la vente des boissons alcoolisées aux musulmans; en
février 1980,un décret demandera au ministère des Affaires religieuses «de veiller
à développer la compréhension de l’islam, tout en expliquant et diffusant les
principes socialistes du régime».
La Constitution
algérienne et la charte nationale de 1976, base idéologique du régime,
définissent la place et le rôle de l’islam dans les institutions. La Charte
nationale du 27 juin 1976 dispose que «l’islam est religion d’État»
(article 2), et ajoute que le président de la République doit être de
«confession musulmane» (article 107), «qu’il prête serment [...], doit respecter
et glorifier la religion musulmane» (article 110), et qu’«aucun projet de
révision constitutionnelle ne peut porter atteinte à la religion d’État»
(article 195). L’école unique est confessionnelle. Le nombre de mosquées
passe de 2.200 en 1966 à 5 .829 en 1980. L’État contrôle étroitement
le ministère des Affaires religieuses: les imams sont «fonctionnarisés» par le
pouvoir. Un décret du 6 août 1983 centralisera la formation des cadres du
culte.
L’État
«nationalise» l’islam sans vouloir le modifier. Profitant de l’emprise du
religieux sur la société, le mouvement islamiste, naissant dans les années
1970, fonctionne de manière souterraine en développant le langage du refus de
la soumission de l’islam à l’État.
Le blocage d’un
système (1978-1988)
La timidité des réformes
Sur
recommandation de l’armée, le colonel Chadli Bendjedid est désigné comme
successeur de Boumediene par le F.L.N., parti unique, en tant qu’«officier le
plus ancien dans le grade le plus élevé». Il est élu président de la République
le 7 février 1979.
Le nouveau
pouvoir se heurte au «printemps berbère», véritable explosion culturelle qui
met en lumière la pluralité linguistique en Algérie (l’arabe, le berbère, le
français). Les émeutes de Tizi Ouzou, en Kabylie, sont sévèrement réprimées en
avril 1980.
Chadli tente
une timide ouverture politique, réduit le rôle des services de sécurité et de
renseignements, modernise l’armée. Il élabore un plan quadriennal (1980-1984)
qui veut donner la priorité aux secteurs négligés (agriculture, hydraulique,
habitat), cherche à rentabiliser le secteur industriel fortement endetté, et
commence à réhabiliter le secteur privé. Il écarte peu à peu les hommes de son
prédécesseur. Dans une volonté de «moralisation», le pouvoir entend mettre en
cause ceux qui, d’une façon ou d’une autre, auraient pu être amenés à détourner
des fonds. Toutefois, la procédure est vite étouffée.
Malgré
plusieurs campagnes d’«assainissement», c’est sous les mandats de Chadli que la
corruption atteint d’importantes proportions. La pratique des «commissions»
pour l’implantation de sociétés étrangères sur le territoire algérien se
développe à grande échelle. La bureaucratisation du F.L.N. devient évidente
lorsqu’un congrès du parti, en 1980, décide que tout Algérien ayant une
fonction importante au sein de l’État doit être obligatoirement «membre du
F.L.N.».
En 1984, grâce
à ses revenus pétroliers, l’Algérie échappe à la «révolte du pain» qui secoue
le Maroc et la Tunisie. Mais la population est de plus en plus excédée par
l’étalage de richesses et l’arrogance d’une nouvelle caste de privilégiés. Le
fossé se creuse entre deux sociétés. Les frustrations de tous ordres
s’accumulent, surtout au sein de la jeunesse.
Les cours du
pétrole s’effondrent brutalement en 1985. Les devises se font rares. L’Algérie
adopte un plan d’austérité draconien: réduction des dépenses sociales, des
importations et du budget de l’État. Les biens d’équipement et de première
nécessité commencent à manquer. L’exode rural s’accélère, mais la crise du
logement dans les villes ne permet pas un accueil convenable. En proie au
chômage, privés d’une véritable vie culturelle et de grands projets
mobilisateurs, les jeunes représentent une force explosive.
La crise de l’État-nation
Dans les années
1980-1990, des processus majeurs se développent qui entrent en résonance avec
un nouveau courant politique: l’islamisme. Le Maghreb fait face à l’Europe. Des
liens très complexes, issus souvent de rapports conflictuels (l’histoire
coloniale) se sont noués entre eux. La volonté de fermeture des frontières
émise par l’Europe à partir des années 1985-1986, par la France en 1986 avec
l’instauration de visas qui interdit de facto la circulation très intense entre
le Maghreb et la France, a suscité un repli identitaire au Maghreb («l’Europe
se ferme, soyons nous-mêmes», disent de nombreux jeunes empêchés de partir). À
une montée des nationalismes en Europe, répond une crise des États-nations
maghrébins et l’éclosion de nouveaux nationalismes au Maghreb.
En Algérie,
l’État-nation, construit au lendemain de l’indépendance sur le modèle français
essentiellement, jacobin et centralisateur, entre en crise. Même si la
propagande, les discours et l’idéologie officielle nient cet emprunt, c’est
bien ce modèle qui est venu se plaquer sur les situations historiques de l’Algérie.
Dès lors, plusieurs questions se posent: peut-on construire un État-nation
moderne sur un modèle importé déjà existant? faut-il se réclamer de l’arabité,
du nationalisme arabe? ou faut-il se réclamer du nationalisme musulman, de la umma islamique (communauté des
croyants)? Ces questions qui traversent la société prouvent que l’État n’a plus
le monopole du sentiment national.Dans cette ambivalence du concept national,
des brèches, des fractures s’ouvrent dans lesquelles les islamistes peuvent s’engouffrer.
Ils captent les aspirations nationales pour contester l’État, le défier.
Les sociétés
maghrébines sont aussi confrontées à l’avènement de l’individu, de l’autonomie,
qui se traduit, par exemple, par la consommation d’images, par une volonté de
circulation, d’indépendance de la presse, d’exercice des droits et de création.
Cette évolution induit ainsi une crise du modèle familial, du modèle
communautaire, essentiels dans ces sociétés. On passe de la notion d’un sujet
constamment soumis à des impératifs familiaux, religieux, traditionnels, à
celle d’un sujet faisant la loi, la loi humaine. L’islamisme politique se
présente comme une réponse à ce trouble très profond.
En fait, le
mouvement islamiste en Algérie a déjà une longue histoire, possède ses «héros»
et dispose d’une audience considérable, surtout dans la jeunesse. Il a été
encouragé dans son développement par la mise en œuvre d’un fondamentalisme
d’État.
Montée en puissance de l’islamisme
Le cheikh
Abdelatif Soltani a publié en 1974 une virulente critique du «socialisme» des
dirigeants algériens, considérée comme le premier manifeste du mouvement
islamiste en Algérie. Il dénonçait «la dissolution des mœurs» et «les principes
destructeurs importés de l’étranger». L’association Al Qiyam (les valeurs),
constituée en 1964 autour de la personnalité de Malek Benabi (considéré comme
le père du fondamentalisme religieux contemporain en Algérie), se présente à
l’époque comme l’instrument de restructuration des valeurs authentiques de
l’islam. Elle préconise «une politique islamique tirée de la Révolution
divine», et envisage la formation d’un «État unique, avec un chef unique, fondé
sur les principes musulmans». L’association, dissoute par un décret du
16 mars 1970, ouvrira la voie à d’autres courants de l’islamisme algérien.
Ceux-ci se développent en utilisant la querelle linguistique des années 1970.
Les étudiants des filières arabisées, frustrés par le manque de débouchés et
par l’insuffisance de leur formation, auront une oreille attentive aux revendications
qui valorisent la culture arabo-musulmane. Et l’islamisme politique partira des
universités, dans les années 1980-1990.
Les premiers
incidents, violents, éclatent entre groupes «islamistes» et «laïcs» à la cité
universitaire Ben Aknoun d’Alger le 2 novembre 1982 (un étudiant laïc est
tué à coups de sabre). Le mouvement islamiste fait son apparition au grand jour
au moment des obsèques de Cheikh Abdelatif Soltani, au cimetière de Kouba, le
16 avril 1984. Plus de dix mille personnes se retrouvent pour la cérémonie
qui donne lieu à des affrontements puis à des arrestations. Des prédicateurs de
mosquée alimentent la mobilisation islamiste. Ils mènent campagne pour la
moralisation d’une société considérée comme impie et ils trouvent une source
d’encouragement pour la diffusion de leur idéologie à travers le débat sur le
Code du statut personnel et de la famille. En dépit de nombreuses
protestations, ce Code est adopté le 29 mai 1984 par l’Assemblée populaire
nationale.Le maintien, même limité, de la polygamie, l’interdiction, pour les
femmes, d’épouser un non-musulman, l’obligation qu’elles ont, même majeures,
d’avoir un tuteur matrimonial sont en contradiction avec la Constitution qui
proclame, théoriquement, l’égalité devant la loi. De nombreuses associations de
femmes, en particulier les combattantes de la guerre d’indépendance,
considèrent que ce Code constitue une régression dans les rapports entre les
sexes. Les islamistes en profitent, de leur côté, pour revendiquer
l’application intégrale de la charia (loi
islamique).
En avril 1985,
cent trente-cinq islamistes accusés d’appartenir à une organisation
clandestine, le Mouvement islamique d’Algérie (M.I.A), sont jugés. Leur chef,
Mustapha Bouyali, qui défie les forces de l’ordre dans sa région d’origine (Larba’a,
près d’Alger) depuis cinq ans, est condamné à la prison à perpétuité, par
contumace. Il sera abattu en janvier 1987. En novembre 1986, la grande capitale
de l’Est algérien, Constantine, est touchée par de violentes émeutes de jeunes.
Le F.L.N. et la classe politique en général sont mis en accusation. Le
mécontentement grandit, avant d’aboutir aux manifestations sanglantes d’octobre
1988.
L’effondrement
du parti unique (1988-1991)
Démocratie et islamisme, la course de vitesse
Un an avant la
chute du Mur de Berlin, l’Algérie est confrontée, en octobre 1988, à
l’effondrement du système du parti unique qui, avec l’armée, encadrait de
manière autoritaire l’ensemble de la société. Commence alors une course de
vitesse pour savoir qui, d’un «pôle démocrate» ou d’un «pôle islamiste», peut
se substituer au vide laissé par le F.L.N. Cette bataille se déroule au moment
où le Maghreb et le monde arabo-musulman en général sont traversés par des
fièvres nationalistes identitaires.
Le
5 octobre 1988, le centre commerçant d’Alger est saccagé. Le 6, plusieurs
bâtiments publics sont incendiés.L’état de siège est décrété et le couvre-feu
instauré. Les 8 et 10 octobre, l’armée tire sur les manifestants dans la
capitale.Les islamistes ne sont pas à l’origine des violentes émeutes,
largement spontanées, qui ont débuté le 4 octobre. Mais, dès le
8 octobre, ils canalisent une manifestation à Kouba, contre laquelle
l’armée ouvre le feu et qui fera soixante morts. Un bilan officieux des cinq
jours d’émeutes, qui s’étendent à toute l’Algérie, fait état de six cents
morts. Des comités se forment pour dénoncer la pratique de la torture. Le
traumatisme est grand dans l’ensemble du pays, et rien ne sera plus comme
«avant octobre 1988».
Le séisme est
tel que Chadli Bendjedid prend des mesures dont la principale consiste à faire
approuver par référendum, le 23 février 1989, une nouvelle Constitution
qui supprime notamment le rôle dirigeant du parti unique. Le 4 mars 1989,
tous les officiers de l’armée se retirent du comité central du F.L.N. Une loi
portant autorisation des associations à caractère politique ouvre, dès lors, la
voie au multipartisme. Des formations nouvelles voient le jour, comme le
Rassemblement pour la culture et la démocratie (R.C.D.), et d’anciens partis
d’opposition, comme le Front des forces socialistes (F.F.S.) de Hocine Aït
Ahmed ou le Mouvement pour la démocratie en Algérie (M.D.A.) d’Ahmed Ben Bella,
développent officiellement leurs activités. De nombreux journaux, d’une grande
liberté de ton (par exemple, les quotidiens El
Watan, Le Matin ou Le Quotidien d’Algérie), paraissent, des
associations de défense des droits de l’homme se créent.
Pour la
première fois depuis son indépendance (et à la différence de nombreux autres
pays du Tiers Monde), l’Algérie s’engage alors dans un réel processus de
démocratisation. Face à l’émergence de ce pôle démocratique, encore fragile,
les islamistes groupés dans le Front islamique du salut (F.I.S.) vont largement
occuper la scène politique et idéologique. Le 18 février 1989, le F.I.S.
est fondé officiellement à Alger, avec pour principaux dirigeants Abassi Madani
et Ali Belhadj. Le 14 septembre de la même année, le gouvernement algérien
légalise ce mouvement. C’est, là aussi, une grande innovation: pour la première
fois, un pays arabe et musulman autorise un parti qui a pour fondement l’islam
et pour but annoncé l’instauration d’une «République islamique». Des dirigeants
de l’armée pensent que cette légalisation d’un parti islamiste est une faute,
dans un pays où la religion joue un rôle si fort et constitue un des leviers de
la cohésion nationale. D’autres, comme Chadli Bendjedid et son Premier
ministre, Mouloud Hamrouche, estiment au contraire que les garanties
constitutionnelles sont suffisantes pour parer à toute menace intégriste. Cependant,
l’expérience de démocratisation est entravée par une série d’arrière-pensées
politiciennes (le F.L.N. se positionnant comme la seule alternative au F.I.S.)
et d’erreurs de calculs (la sous-estimation par le pouvoir de la puissance des
troupes islamistes) qui vont conduire à la crise ouverte.
Le 12 juin
1990, aux élections municipales et régionales, on assiste à un rejet massif du
F.L.N., et à un raz-de-marée du F.I.S., qui rafle presque tous les conseils
municipaux des grandes villes. Sur 12.841.769 inscrits
et 8.366.760 votants, le F.L.N. obtient 2.245.798 voix
(28 p. 100 des votants et 17,49 p. 100 des inscrits) et le F.I.S. 4.331.472 voix
(54,25 p. 100 et 33,73 p. 100). Le pouvoir pense alors que des
mesures économiques et sociales permettront de limiter l’influence du F.I.S.
C’est, encore une fois, mal apprécier le travail en profondeur effectué par les
militants islamistes sur le terrain. Mais, surtout, c’est mal juger ce qui fait
la force du F.I.S.: sa conception de la nation, exclusivement musulmane, et
débarrassée de toute influence étrangère.
La singularité du F.I.S.
Les islamistes
algériens rejettent la démocratie comme produit de l’histoire coloniale
française et valeur importée par un Occident diabolisé en permanence. Leur
discours passe en force dans une jeunesse en quête d’identité et de mémoire. Le
mouvement islamiste est dirigé par des «lettrés», des intellectuels issus des
universités scientifiques, appuyés sur une base massivement jeune de chômeurs
et de déclassés urbains.
La force de
l’islamisme consiste à proposer une rupture avec l’État actuel, en retrouvant
les accents et le vocabulaire de l’ancienne fracture avec l’État colonial
français. Ils réactivent une mémoire politique, selon un processus déjà mis en
œuvre à l’époque coloniale: rupture avec un État considéré comme impie ou
antireligieux; rupture avec un islam officiel, institutionnel. En quelque
sorte, un autre «1er novembre» (date symbole de l’insurrection contre la France en 1954)
est nécessaire, d’autres «fils» du nationalisme se lèveront. Le triptyque
nation-identité religieuse-peuple apparaît comme expression, ferment et
conséquence de ce néo-nationalisme naissant. Il sert à expliquer pourquoi les
structures actuelles doivent disparaître au nom de réalités plus profondes,
plus anciennes, donc plus légitimes. Dans la guerre anticoloniale contre la
France, cette conception s’exprimait déjà, en partie, à travers le F.L.N., pour
qui la notion de «peuple un», constituée sur une base religieuse, allait être
un pilier essentiel de son idéologie. Ce thème du «peuple un», seul héros
anonyme, était censé réduire les menaces d’agression externe (francisation,
assimilation) et de désagrégation interne (régionalisme, particularismes
linguistiques, en particulier berbère). Le F.I.S. reprend à son compte ce thème
de «l’unité de la nation», en l’élargissant à la communauté des croyants sans
frontières (umma islamiya), sorte de
bloc indécomposable, uni et unanime.Ce populisme, déjà porté par le F.L.N.,
contribue à simplifier la politique, à radicaliser les couples amis-ennemis, de
telle sorte que les conflits ordinaires se trouvent disqualifiés. Toute
opposition est traitée comme une menace potentielle de guerre civile, et
surtout comme l’indice de complots destructeurs.
Le F.I.S.
pousse donc la logique populiste véhiculée par le F.L.N., en la colorant de
religiosité. Et ce d’autant plus facilement que «les pères fondateurs» du
nationalisme algérien, porteurs de modernité par l’élaboration d’une symbiose
entre République et islam, ont été gommés de l’histoire officielle du pays
(c’est le cas de Messali Hadj et de Ferhat Abbas). Profitant de cette amnésie,
le F.I.S. se pose ainsi en mauvaise conscience du F.L.N.
Pourtant, le
F.I.S. ne peut pas prétendre à être le «parti du peuple entier». Car la société
algérienne, contrairement au parallèle établi parfois avec l’Iran à la veille
de la chute du shah, est violemment fracturée. D’un côté, ceux qui se réclament
d’une République islamiste, de l’autre, ceux qui aspirent à la démocratie. Dans
l’entre-deux, des millions d’Algériens attendent l’issue de cet affrontement.
L’Algérie est très imprégnée du mode de vie, des idées et des institutions
européennes en raison de son passé colonial. Et l’émigration, nombreuse, a
construit un espace mixte décisif dans l’ouverture à la modernité. Les
islamistes restent pourtant une force dominante, parce qu’ils s’appuient sur
des catégories sociales nouvelles et urbaines, parce qu’ils postulent à combler
le vide créé par le discrédit du F.L.N., enfin, parce qu’il n’y a pas de relève
des générations politiques. Le F.I.S. apparaît alors, et notamment pour la
jeunesse, comme le grand vainqueur de l’effondrement du parti unique au
lendemain des émeutes d’octobre 1988.
État de siège
Les premières
élections législatives pluralistes sont prévues pour le 27 juin 1991. Mais
le F.I.S., en désaccord avec le mode de scrutin et le découpage électoral
prévu, choisit l’affrontement dans la rue. Une dynamique insurrectionnelle se
met en place. L’armée, dirigée par le général Khaled Nezzar, ministre de la
Défense, intervient à nouveau. Les élections sont reportées et les principaux
responsables du F.I.S., Abassi Madani et Ali Belhadj, sont arrêtés. Le
5 juin, l’état de siège est décrété, tandis que le Premier ministre,
Mouloud Hamrouche, est contraint par l’armée à la démission. Il est remplacé
par Sid Ahmed Ghozali, qui s’affirme partisan de la reprise du processus
électoral. Le premier tour des élections législatives se tient le
26 décembre 1991. De tous les partis en lice, seuls les «trois fronts», le
F.I.S., le F.F.S. et le F.L.N., tirent leur épingle du jeu. L’abstention est de
42 p. 100. Les islamistes enlèvent 188 sièges, laissant loin derrière
le F.F.S. (25 sièges) et le F.L.N. (15 sièges). Mais le F.I.S. a perdu
plus d’un million de voix par rapport aux élections municipales de juin 1990. Y
aura-t-il un sursaut des abstentionnistes contre le F.I.S., au second tour des
élections? Celui-ci n’aura pas lieu.
5. Algérie (1997-1999)
(Encyclopaedia Universalis, DVD-ROM, Version 6, 2000,
Article « Algérie »)
Les derniers actes du conflit
Élections et reddition de l’A.I.S.
En 1997,
l’armée algérienne lance de grandes opérations de «nettoyage» contre les maquis
islamistes. Elle s’appuie dans son entreprise sur des dizaines de milliers de
civils en armes («patriotes» et groupes villageois d’autodéfense) et bénéficie
d’un armement très sophistiqué livré par les puissances occidentales. Sur le
plan politique, toutes les formations algériennes (à l’exception du F.I.S.
dissous) acceptent de participer aux élections législatives du 5 juin
1997. Le Rassemblement national démocratique (R.N.D., parti présidentiel créé
en février), allié au Front de libération nationale (F.L.N.), obtient
219 sièges sur 380 (155 pour le R.N.D., 64 pour le F.L.N.). L’opposition
démocrate dénonce de nombreuses fraudes et tente d’organiser des manifestations
de protestation dans les rues de la capitale, qui sont fermement réprimées.
Mais les «accords de Rome» volent en éclat, puisque le F.L.N. et le F.F.S. vont
désormais siéger à l’Assemblée nationale algérienne, qui ne dispose que de
pouvoirs très réduits. Le 25 décembre, les élections sénatoriales (Conseil
de la nation) donnent 80 sièges sur 96 au R.N.D. Après le vide créé par
l’interruption du processus électoral en janvier 1992, l’Algérie possède à
nouveau des institutions représentatives et le régime y trouve des arguments
face aux critiques venues de l’étranger qui exigent une plus grande
démocratisation du pays.
Isolé
politiquement, le F.I.S. appelle ses hommes organisés dans les maquis de
l’A.I.S. à déposer les armes. La trêve, considérée comme une reddition par le
pouvoir, est proclamée le 1er octobre 1997 par l’A.I.S. C’est pendant cette phase de négociations
entre le F.I.S. et l’armée que se produisent les plus épouvantables massacres
de la «seconde guerre d’Algérie». Le summum de l’horreur est atteint lorsque
trois cents villageois (cinq cents selon un bilan officieux) sont assassinés
dans la nuit du 28 au 29 août dans le village de Raïs, à moins de 20 kilomètres
d’Alger. Des femmes, enfants, vieillards sont égorgés, brûlés vifs, découpés en
morceaux. À la fin de l’année, les tueries vont se poursuivre et se déplacer
vers l’ouest. Dans plusieurs cas, des garnisons militaires proches des endroits
où ont lieu les boucheries restent sans réaction, alimentant la polémique sur
les raisons réelles de leur passivité. Était-ce parce qu’elles ne pouvaient
intervenir sans ordre ou était-ce une manière terrible de punir des populations
qui avaient longtemps fourni un soutien aux islamistes armés? D’autres
questions se posent, induisant des doutes sur l’identité des tueurs. Ainsi,
comment se fait-il que jamais aucun corps d’islamiste armé ayant participé à
une tuerie et ayant été abattu par les villageois n’ait été officiellement
identifié? Des organisations
humanitaires, comme Amnesty International, ont demandé une commission d’enquête
pour identifier les auteurs de ces massacres.
En 1998, le
pays connaît un relatif retour au calme dans les grandes villes, tandis que les
massacres se poursuivent dans les campagnes. Après plusieurs années de refus,
Alger accepte, non sans réticences, la visite de délégations étrangères
destinée à enquêter sur les violences. Neuf députés du Parlement européen se
rendent ainsi à Alger en février, suivis en juillet par six personnalités
internationales conduites par l’ancien président portugais Mário Soares. Les
conclusions de ces deux missions restent très mitigées quant aux
responsabilités du pouvoir dans les violences, mais condamnent sans aucune
ambiguïté les islamistes armés (Amnesty International et plusieurs O.N.G. de
défense des droits de la personne humaine accuseront la mission Soares
d’indulgence à l’égard du régime algérien). En fait, c’est de l’intérieur du
régime que viendront les plus fortes secousses. Sur fond de violences
terroristes, les luttes de clans s’exacerbent au sommet de l’État. Durant
l’été, une violente campagne de presse est lancée contre Mohamed Betchine,
conseiller personnel de Liamine Zeroual, qui sera amené à démissionner en
octobre. À la surprise générale, le 11 septembre 1998, Zeroual annonce
dans une allocution télévisée qu’il écourte son mandat (qui devait expirer en
novembre 2000) et qu’il ne se représentera pas à la présidence de la
République. Une élection présidentielle est donc prévue pour avril 1999.
L’élection d’Abdelaziz Bouteflika
Le
15 avril 1999, Abdelaziz Bouteflika, ancien ministre des Affaires
étrangères de Boumediene, présenté comme le «candidat du pouvoir», est élu à la
présidence de la République avec 73,8 p. 100 des suffrages exprimés, alors
que ses six adversaires se sont retirés la veille du scrutin pour protester
contre les fraudes. Le 6 juin 1999, l’Armée islamique du salut annonce sa
reddition définitive et un accord secret est signé entre ses chefs et le régime
algérien. Un mois plus tard, à l’occasion du trente-septième anniversaire de
l’indépendance, le président algérien gracie plusieurs centaines d’islamistes
condamnés pour crimes et délits mineurs tout en soumettant au Parlement un
projet de loi sur la «concorde civile». Adopté par l’Assemblée nationale le
8 juillet 1999 (228 voix pour, 16 abstentions, aucune voix
contre) et par le Sénat le 11 juillet (131 voix pour,
5 abstentions, aucune voix contre), ce projet de loi sera soumis le
16 septembre 1999 au peuple algérien par le biais d’un référendum. La loi
sur la «concorde civile» prévoit l’amnistie de tous ceux qui ont été impliqués
dans les réseaux de soutien aux groupes armés, sans commettre de crimes de sang
ou de viol, ainsi que de ceux qui se sont rendus coupables de destructions de
biens et d’équipements. Elle permet aussi une atténuation des peines infligées
aux auteurs de meurtres et de massacres, à condition qu’ils se rendent aux
autorités dans un délai de six mois après la promulgation de la loi, qui écarte
la peine capitale et la perpétuité. Abdelaziz Bouteflika compte sur l’appui du
F.L.N., du R.N.D., du Mouvement de la société pour la paix (M.S.P., ex-Hamas)
et du Mouvement Nahda pour faire campagne en faveur de son projet. En revanche,
les partis de l’opposition, embarrassés par l’idée d’appeler à voter «contre la
paix», ne donnent pas de consignes à leurs militants et sympathisants. Le
F.F.S. critique le référendum, estimant qu’il «servira surtout à laver
l’affront du 15 avril et à combler le déficit chronique de légitimité»
d’Abdelaziz Bouteflika, élu dans des conditions controversées.
Durant la
campagne électorale pour ce référendum, Abdelaziz Bouteflika prononce des
discours tonitruants et prend des mesures spectaculaires. Ainsi, dans un
discours prononcé en français à Rimini (Italie), le 23 août, le chef
d’État algérien souligne que «l’État doit pardonner», et donne «une chance à
ceux qui veulent la saisir», mais il exclut toute amnistie générale. Dans un
autre discours, il explique que «la violence se confond dans un magma de
brigandage, de mafiosi, de gens véreux», en assurant que la reprise
«prévisible» des tueries enregistrées à la fin du mois de juillet 1999 ne
compromettrait «en aucune manière» le projet de réconciliation. Il réaffirme sa
volonté de libérer son pays de «l’emprise du fanatisme et de l’exclusion».
Abdelaziz Bouteflika plaide également pour «un vaste plan de paix, de concorde
et de stabilité» dans le monde «maghrébin, africain, arabe et méditerranéen».
«Le Maghreb a perdu beaucoup de temps dans un nationalisme tatillon [...] et
des révisions profondes s’imposent pour lancer au plus vite les fondements
d’une union maghrébine où sera garantie la libre circulation des personnes et
des biens.»Dans un autre discours public prononcé le 24 août, évoquant la
corruption en Algérie, il se déclare «prêt à mourir debout» pour que l’État
algérien «retrouve toute sa crédibilité et sa pureté». «Depuis que je suis au
pouvoir, je suis arrivé à la conclusion que l’État algérien était bien pourri»,
assène-t-il lors d’une conférence de presse, le 25 août.
À la mi-août,
le président Bouteflika, désirant restaurer «la confiance entre les gouvernants
et les gouvernés», limoge une vingtaine de préfets (walis), soit près de la
moitié des gouverneurs de province et engage un combat contre la corruption,
qualifiée par lui de «pire que le terrorisme». Mesurant l’ampleur de la tâche
présidentielle, le quotidien Le Matin
estime que «Bouteflika n’ignore pas que sa croisade contre la corruption lui
vaudra d’importantes amitiés populaires et de solides inimitiés rentières».
Effectivement,
avant même le référendum du 16 septembre, l’élan réformateur est freiné.
Certains cercles militaires n’admettent pas une trop grande autonomie du
nouveau président. Ils le font savoir à propos des tentatives de rapprochement
avec le Maroc, sur le règlement du dossier du Sahara occidental. Le terrorisme
reprend sur le territoire algérien dès la mi-août, avec un terrible massacre à
Béchar. Si le projet de loi pour «la concorde civile» est massivement approuvé
le 16 septembre par plus de 98 p. 100 des votants en Algérie,
Abdelaziz Bouteflika peine à constituer son gouvernement. Il se heurte au veto
des militaires sur le poste du ministre de la Défense. Finalement, huit mois
après son élection, le président algérien nomme Ahmed Benbitour Premier
ministre, le 24 décembre 1999. Celui-ci forme un gouvernement qui comprend
31 ministres appartenant pour la plupart aux formations traditionnelles
soutenant le pouvoir depuis plusieurs années (le R.N.D., le F.L.N. et les
islamistes modérés du Hamas). Si elle s’est atténuée, la violence ne cesse pas,
et les faux barrages routiers restent la hantise des Algériens. En décembre,
durant le mois du ramadan commencé le 9, les attentats et massacres attribués
aux groupes islamistes armés ont fait plus de cent morts, une cinquantaine de
blessés et une dizaine de personnes ont été enlevées.
Malgré les
attentats, les hommes d’affaires étrangers reviennent en Algérie car le pays,
qui a rééchelonné sa dette extérieure, dispose désormais d’une réserve en
devises de près de 5 milliards de dollars. La libéralisation du commerce
extérieur à partir de 1996-1997, avec la suppression des monopoles publics,
favorise l’apparition de centaines de petites sociétés d’import-export qui sont
autant de clients potentiels pour les exportateurs occidentaux. Nommées
sociétés d’import-export alors qu’elles ne font qu’importer des produits
étrangers, l’Algérie ne pouvant exporter que des hydrocarbures, ces petites entreprises
contribuent à réduire les pénuries et à proposer aux Algériens une offre
relativement variée en matière de produits alimentaires et de biens
d’équipement. Mais, petit à petit, ces sociétés se trouvent face à de nouveaux
monopoles constitués par des concurrents privés, le plus souvent liés à des
dignitaires du régime.
L’enjeu algérien
Près de
quarante ans après son accession à l’indépendance, dans le passage au XXIe siècle, l’Algérie se trouve à la
croisée des chemins. Il lui faut, avant tout, relever le défi de la crise
économique, du poids écrasant de sa dette, de l’instauration d’une paix civile,
et opérer une diversification de son économie, trop dépendante des
hydrocarbures.
À partir de
1991-1992, l’Algérie s’est trouvée plongée dans une terrible guerre civile.
Dans ce pays se joue avec une extrême âpreté le combat entre tradition et
modernisme, islamisme politique et républicanisme musulman. Le dilemme qui se
pose au pays est de savoir comment vivre son identité arabo-musulmane sans pour
autant basculer dans l’obscurantisme. La crise algérienne est donc cruciale,
puisque son issue risque de provoquer des réactions en chaîne dans les États
voisins. La blessure algérienne traverse le cœur du Maghreb et rend
hypothétique la construction de son avenir.
Cette crise
puise ses racines dans le vertige identitaire que vit le pays en raison du
non-achèvement du travail de construction nationale. Le projet sans cesse
avorté de l’État-nation a engendré une accumulation de frustrations
historiques, politiques, culturelles et sociales. Celles-ci renvoient à des
strates de violence comprimées pendant de longues années (de 1962 à octobre
1988) par un État autoritaire, et qui ont fini par imploser tout au long des
sanglantes années 1990, faute d’une mémoire historique pouvant offrir un
consensus national. La mémoire collective, brimée et bafouée, n’a pas
fonctionné sauf pour nourrir une possible fragmentation identitaire. La
violence actuelle, prise dans les filets de l’histoire, vient dire la carte
géographique des vengeances familiales, des ruminations et des ressentiments. À
travers les régions qui composent l’espace algérien, et à travers les
différentes appartenances culturelles, exprimées notamment par l’importante
question berbère, avec la Kabylie comme point d’ancrage principal, resurgit
tout le non-dit des mémoires historiques. Quarante ans après l’indépendance,
comment cet immense pays pourra-t-il se retrouver enfin réconcilié, dans sa
diversité et sa pluralité, avec lui-même?
6. ALGÉRIE
1962 à nos jours
(Encyclopaedia Universalis,
DVD-ROM, Version 6, 2000, Article « Algérie »)
En 1962, les
fées ont été particulièrement nombreuses à se presser autour de l’Algérie.
L’«exemplarité» de la lutte de libération nationale, longue et violente,
ravissait ceux qui ne voient de progrès humain que dans l’action de
l’«accoucheuse de l’histoire» et en attendent la destruction du vieux monde. La
finesse diplomatique dont avaient témoigné les dirigeants du Front de
libération nationale pour négocier avec la France laissait bien augurer, pour
d’autres, de leur pragmatisme et de leur sens des réalités. Une volonté
anti-impérialiste et socialiste, réaffirmée sans défaillance, rangeait
l’Algérie dans le camp «progressiste» de ceux qui ne pactiseraient pas avec le
néo-colonialisme ni ne se laisseraient voler leur révolution par une «nouvelle
classe»; mais un nationalisme ombrageux et résolument non-aligné, une
coopération heurtée mais continue avec l’ancien colonisateur, une propension
intérieure à jouer du contrôle semi-autoritaire plutôt que de l’embrigadement
idéologique et de la répression politico-policière éloignaient l’Algérie du
camp des «totalitaires». L’état des relations internationales justifiait aussi
ces perspectives: la bipolarité mondiale garantissait la possibilité d’un jeu
stratégique idéologique où le «camp socialiste» faisait contrepoids aux
pressions «impérialistes» et incarnait un projet séculier de modernisation par
l’État dont la réalisation hantait les élites arabes depuis la fin de l’Empire
ottoman; la région arabe, où le nassérisme et le baasisme apparaissaient encore
comme les forces montantes, offrait à l’Algérie l’espoir d’une intégration
l’ancrant dans cette «nation arabe» qui confortait son identité; en Afrique et
au Maghreb, l’Algérie développerait son rôle de puissance régionale; la France,
au nom de sa politique arabe et du fait de contraintes historiques, ne pouvait
se permettre de s’éloigner de l’Algérie, comme on le fait habituellement après
une guerre terminée par un retrait ou une évacuation, ce qui garantissait une
coopération suivie et un accès à l’Europe; enfin, la rente des hydrocarbures
allait pour longtemps fournir les moyens d’investir sans avoir à épargner ni à
trop emprunter.
L’État algérien
a été le moteur d’un développement social considérable. Il ne trouvait pas en
face de lui une société avec des groupes sociaux fortement organisés et dotés
de pouvoirs importants – grands propriétaires fonciers, gros commerçants,
bourgeoisie industrielle ou classe ouvrière – non plus que des groupes
intellectuels à forte influence idéologique: professions libérales, avocats,
juristes, journalistes, voire ulémas. Les clercs (religieux ou idéologiques)
s’accommodèrent fort bien, dans un premier temps, d’un État de «patriotes
révolutionnaires», soucieux de développer l’islam comme religion de l’État et
le socialisme (c’est-à-dire le contrôle étatique des grands moyens de
production et l’allocation des ressources sur la base de principes de justice
distributive et par des moyens bureaucratiques) comme but et méthode
d’organisation de la société. Les résultats ne sauraient être tenus pour
négligeables: extension constante de l’effort social en matière d’éducation, de
politique sociale et sanitaire, baisse modérée du taux de chômage (jusqu’en
1980) dans un pays à expansion démographique vertigineuse que l’État n’a pas eu
les moyens, ni le désir, de modérer, constitution d’un appareil productif, à
vrai dire coûteux et peu efficace. Les échecs sont également évidents: peu de
progrès dans la production agricole et accroissement de la dépendance
alimentaire, explosion urbaine et dégradation de la qualité des services
publics, pénurie (essentiellement en matière de distribution) de produits de
qualité convenable, crise du logement, développement d’une économie parallèle:
tout cela donne à une population aux demandes croissantes, et plus portée à
exiger son dû qu’à accepter avec fatalisme les malheurs du temps, le sentiment
qu’une nouvelle caste de profiteurs a su détourner des biens qui devraient être
accessibles à tous. La combinaison de l’arrêt de la mobilité sociale ascendante
avec la crise de confiance dans les institutions d’un régime jugé peu
démocratique favorise la transformation de l’insatisfaction en mise en
accusation. C’est ce qui a conduit à l’éclatement de la formule politique dans
les années 1980.
Les idéologues
de l’État algérien (les rédacteurs des chartes nationales) avaient exprimé dans
leurs textes un projet simple: construire une société moderne, «association
libre de citoyens libres [...], artisans libres, conscients et volontaires
de la société moderne» au sein d’une collectivité archaïque qui ne bénéficiait
pas des «énormes acquis» de la société bourgeoise (Charte nationale de 1976).
Faire des producteurs à partir d’une société non productive, des citoyens à
partir d’une culture politique reposant sur l’autoritarisme et la résistance à
l’autorité, tel était le but que se fixaient (ou qu’affichaient) le «noyau
patriotique révolutionnaire» et ses porte-parole. Pour cela, il convenait de
développer la division du travail économique (par l’industrialisation) et
politique (par la mise en place des institutions), tout en conservant sous
contrôle les formes de mobilisation qui pouvaient en découler: un secteur privé
mais pas trop générateur d’inégalités sociales ni surtout de pluralisme, des
collectivités locales mais ne servant pas de canal aux particularismes
régionaux, des militants politiques mais soucieux de l’Algérie avant de l’être
de la langue berbère (et des intérêts kabyles) ou de la religion musulmane
conçue comme subversion de l’État. L’Algérie devait être avant tout
nationaliste, socialiste et musulmane: tel était le triangle symbolique,
soutenu par un triangle politique reliant l’armée, l’État et le parti sous
l’égide du chef de l’État, chef des armées et secrétaire général du parti. Le
premier triangle s’est défait dans la décennie 1980. Le nationalisme a éclaté
en trois branches: «islamiste» incarné in
fine par le Front islamique de salut national (F.I.S.) après que le parti
unique eut songé à devenir plus islamiste, «autoritaire» (ce qui restait de
l’appareil du (F.L.N.) et «démocrate» (un groupe social flottant sans
représentation politique sauf quand il est relayé par l’ethnicité kabyle). Le
second triangle a implosé à partir de la fin de 1988: la nouvelle Constitution
de 1989 instaure une démocratie pluraliste sans référence au «gouvernement par
le parti»; l’armée ne participe plus au parti, dont le président de la
République n’est plus ni le secrétaire général ni le président; enfin, en janvier
1992, l’armée a déposé le président.
L’État est
ainsi victime de son succès... partiel. Il a bâti des usines, créé des emplois,
favorisé (ou accepté) la croissance démographique, multiplié l’enseignement et
les services sociaux, mais tout cela ne fait pas une société autoentretenue. Au
contraire, on a vu apparaître, à la base, une société de masse où
l’interconnaissance personnelle entre résidents et entre générations est
remplacée par la méfiance et l’incertitude de l’avenir, et partout un sentiment
de vulnérabilité auquel n’échappent que ceux qui ont une notabilité et un
patrimoine légitimes et autonomes par rapport à la faveur politique et aux
aléas de la spéculation. L’industrialisation n’a pas créé une économie, d’où
les débats autour du développement du secteur privé. Les luttes sociales
peuvent alors s’exaspérer, car l’institutionnalisation n’a pas créé une cité
politique capable de s’autoréguler, pas plus que l’éducation n’a créé une
culture, un langage commun dans lequel pourraient s’exprimer les luttes de
classes. Ce que manifeste l’islamisme de contestation opposé à la religion de
l’État (même s’il existe des passerelles entre les tenants idéologiques des
deux camps), c’est la mise en cause des jeux symboliques et des agencements
pratiques de ce qui fut la République algérienne démocratique et populaire.
L’État algérien se trouve ainsi confronté à la triple rébellion d’un social
qu’il a contribué à produire: rébellion de l’économique avec ses exigences de
profit, de rentabilité et corrélativement de grèves et de conflits sociaux; de
l’ethnoculturel avec ses exigences de pluralisme linguistique (qui peut mettre
en danger l’arabe moderne et faire reculer la culture arabe savante, exacerbant
la revendication islamiste) et de libertés démocratiques; du religieux, enfin,
avec ses exigences de purification et d’épuration, son rejet des médiations
offertes par l’État moderne et son appareil spécialisé, son anti-occidentalisme
sans compromis. Le social qui se rebelle ainsi est un social «brut», peu enclin
à accepter les normes de la participation bureaucratique ou celles d’une
société civile. Sans la concurrencer, il a sapé la formule politique
algérienne.
Les luttes pour
la recomposer et la transformer ont été d’autant plus complexes qu’elles
mêlaient différents enjeux: sauvegarde de positions personnelles, maintien
d’habitudes de pensée et d’action, intérêts de groupes, souci d’intérêts
généraux et de paix civile. De 1988 à 1991, le président soutint une politique
de réforme économique et financière libérale et d’ouverture politique
pluraliste, au détriment de l’ancien parti unique, ce qui permit au F.I.S. de
s’assurer, aux élections municipales de 1990, une forte majorité relative qu’il
conserva malgré un certain recul au premier tour des élections législatives de
décembre 1991. L’armée intervint alors pour interrompre le processus et
renvoyer le président. De ce jour, l’Algérie se voit confrontée à trois défis:
comment rompre avec l’ancien régime avec l’aide des membres de celui-ci?
Comment éviter qu’un processus démocratique n’entraîne la victoire d’un nouveau
parti autoritaire? Comment mener des réformes économiques supposant une
légitimité politique que leur mise en œuvre peut affaiblir? Dans un pays exposé
à une fracture culturelle dont témoignent les islamistes, en dépit (ou plutôt à
cause) de son exposition à l’économie internationale et à la culture
occidentale, la question de la formation de coalitions sociales exprimées par
des forces politiques susceptibles de s’affronter sans se faire la guerre reste
primordiale.
La guerre d’Algérie a commencé à Sétif
Le 8 mai 1945,
tandis que la France fêtait la victoire, son armée massacrait des milliers
d’Algériens à Sétif et à Guelma. Ce traumatisme radicalisera irréversiblement
le mouvement national.
Désignés
par euphémisme sous l’appellation d’« événements » ou de
« troubles du Nord constantinois », les massacres du 8 mai 1945
dans les régions de Sétif et de Guelma sont considérés rétrospectivement comme
le début de la guerre algérienne d’indépendance. Cet épisode appartient aux
lignes de clivage liées à la conquête coloniale.
La
vie politique de l’Algérie, plus distincte de celle de la France au fur et à
mesure que s’affirme un mouvement national, a été dominée par les déchirements
résultant de cette situation. Chaque fois que Paris s’est trouvé engagé dans
une guerre, en 1871, en 1914 et en 1940, l’espoir de mettre à profit la
conjoncture pour réformer le système colonial ou libérer l’Algérie s’est emparé
des militants. Si, en 1871 en Kabylie et dans l’Est algérien et en 1916 dans
les Aurès, l’insurrection était au programme, il n’en allait pas de même en
mai 1945. Cette idée a sans doute agité les esprits, mais aucune preuve
n’a pu en être avancée, malgré certaines allégations.
La
défaite de la France en juin 1940 a modifié les données du conflit entre
la colonisation et les nationalistes algériens. Le monde colonial, qui s’était
senti menacé par le Front populaire – lequel avait pourtant, sous sa
pression, renoncé à ses projets sur l’Algérie –, accueille avec
enthousiasme le pétainisme, et avec lui le sort fait aux juifs, aux
francs-maçons et aux communistes.
Avec
le débarquement américain, le climat se modifie. Les nationalistes prennent au
mot l’idéologie anticolonialiste de la Charte de
l’Atlantique (12 août 1942) et s’efforcent de dépasser leurs
divergences. Le courant assimilationniste se désagrège. Aux partisans d’un
soutien inconditionnel à l’effort de guerre allié, rassemblés autour du Parti
communiste algérien et des « Amis de la démocratie », s’opposent tous
ceux qui, tel le chef charismatique du Parti du peuple algérien (PPA),
Messali Hadj, ne sont pas prêts à sacrifier les intérêts de l’Algérie colonisée
sur l’autel de la lutte antifasciste.
Vient
se joindre à eux un des représentants les plus prestigieux de la scène
politique : Ferhat Abbas. L’homme qui, en 1936, considérait la patrie
algérienne comme un mythe se prononce pour « une République autonome
fédérée à une République française rénovée, anticoloniale et
anti-impérialiste », tout en affirmant ne rien renier de sa culture
française et occidentale. Avant d’en arriver là, Ferhat Abbas avait envoyé aux
autorités françaises, depuis l’accession au pouvoir de Pétain, des mémorandums
qui restèrent sans réponse. En désespoir de cause, il transmet aux Américains
un texte signé par 28 élus et conseillers financiers, qui devient le
10 février 1943, avec le soutien du PPA et des oulémas, le Manifeste du
peuple algérien.
Alors,
l’histoire s’accélère. Les gouvernants français continuent à se méprendre sur
leur capacité à maîtriser l’évolution. De Gaulle n’a pas compris l’authenticité
des poussées nationalistes dans les colonies. Contrairement à ce qui a été dit,
son discours de Brazzaville, le 30 janvier 1944, n’annonce aucune
politique d’émancipation, d’autonomie (même interne). « Cette
incompréhension se manifeste au grand jour avec l’ordonnance du 7 mars
1944 qui, reprenant le projet Blum-Violette de 1936, accorde la citoyenneté
française à 65 000 personnes environ et porte à deux cinquièmes la
proportion des Algériens dans les assemblées locales », écrit
Pierre Mendès France à André Nouschi (1). Trop peu et trop tard : ces
miniréformes ne touchent ni à la domination française ni à la prépondérance des
colons, et l’on reste toujours dans une logique où c’est la France qui accorde
des droits...
L’ouverture
de vraies discussions avec les nationalistes s’imposait. Mais Paris ne les
considère pas comme des interlocuteurs. Leur riposte à l’ordonnance du
7 mars intervient le 14 : à la suite d’échanges de vues entre Messali
Hadj pour les indépendantistes du PPA, Cheikh Bachir El Ibrahimi pour les
oulémas et Ferhat Abbas pour les autonomistes, l’unité des nationalistes se
réalise au sein d’un nouveau mouvement, les Amis du Manifeste et de la
liberté (AML). Le PPA s’y intègre en gardant son autonomie. Plus rompus
aux techniques de la politique moderne et à l’instrumentalisation de
l’imaginaire islamique, ses militants orientent leur action vers une délégitimation
du pouvoir colonial. La jeunesse urbaine leur emboîte le pas. Partout, les
signes de désobéissance se multiplient. Les antagonismes se durcissent. La
colonie européenne et les juifs autochtones prennent peur et s’agitent.
Au
mois de mai 1945, lors du congrès des AML, les élites plébéiennes du PPA
affirmeront leur suprématie. Le programme initial convenu entre les chefs de
file du nationalisme – la revendication d’un Etat autonome fédéré à la
France – sera rangé au magasin des accessoires. La majorité optera pour un
Etat séparé de la France et uni aux autres pays du Maghreb et proclamera
Messali Hadj « leader incontesté du peuple algérien ».
L’administration s’affolera et fera pression sur Ferhat Abbas pour qu’il se
dissocie de ses partenaires.
Cette
confrontation s’était préparée dès avril. Les dirigeants du PPA – et plus
précisément les activistes, avec à leur tête le Dr Mohamed Lamine
Debaghine – sont séduits par la perspective d’une insurrection, espérant
que le réveil du millénarisme et l’appel au djihad favoriseront le succès de
leur entreprise. Mais leur projet irréaliste avorte. Dans le camp colonial, où
l’on craint de voir les Algériens rejeter les « Européens » à la mer,
le complot mis au point par la haute administration, à l’instigation de Pierre-René
Gazagne, haut fonctionnaire du Gouvernement général, pour décapiter les AML et
le PPA prend jour après jour de la consistance.
L’enlèvement
de Messali Hadj et sa déportation à Brazzaville, le 25 avril 1945, après
les incidents de Reibell, où il est assigné à résidence, préparent l’incendie.
La crainte d’une intervention américaine à la faveur de démonstrations de force
nationalistes hantait certains, dont l’islamologue Augustin Berque (2).
Exaspéré par le coup de force contre son leader, le PPA fait de la libération
de Messali Hadj un objectif majeur et décide de défiler à part le 1er mai,
avec ses propres mots d’ordre, ceux de la CGT et des PC français et algérien
restant muets sur la question nationale. A Oran et à Alger, la police et des Européens
tirent sur le cortège nationaliste. Il y a des morts, des blessés, de
nombreuses arrestations, mais la mobilisation continue.
Le
8 mai, le Nord constantinois, délimité par les villes de Bougie, Sétif,
Bône et Souk-Ahras et quadrillé par l’armée, s’apprête, à l’appel des AML et du
PPA, à célébrer la victoire des alliés. Les consignes sont claires :
rappeler à la France et à ses alliés les revendications nationalistes, et ce
par des manifestations pacifiques. Aucun ordre n’avait été donné en vue d’une
insurrection. On ne comprendrait pas sans cela la limitation des événements aux
régions de Sétif et de Guelma. Dès lors, pourquoi les émeutes et pourquoi les
massacres ?
La
guerre a indéniablement suscité des espoirs dans le renversement de l’ordre
colonial. L’évolution internationale les conforte. Les nationalistes, PPA en
tête, cherchent à précipiter les événements. De la dénonciation de la misère et
de la corruption à la défense de l’islam, tout est mis en œuvre pour mobiliser.
« Le seul môle commun à toutes les couches sociales reste (...)
le djihad, compris comme arme de guerre civile plus que religieuse. Ce cri
provoque une terreur sacrée qui se mue en énergie guerrière », écrit
l’historienne Annie Rey-Goldzeiguer (3). La maturité politique n’était pas
au rendez-vous chez les ruraux, qui ne suivaient que leurs impulsions.
Chez
les Européens, une peur réelle succède à l’angoisse diffuse. Malgré les
changements, l’égalité avec les Algériens leur reste insupportable. Il leur
faut coûte que coûte écarter cette alternative. Même la pâle menace de
l’ordonnance du 7 mars 1944 les effraie. Leur seule réponse, c’est l’appel
à la constitution de milices et à la répression. Ils trouvent une écoute chez
Pierre-René Gazagne, chez le préfet de Constantine Lestrade Carbonnel et le
sous-préfet de Guelma André Achiary, qui s’assignent pour but de « crever
l’abcès ».
A
Sétif, la violence commence lorsque les policiers veulent se saisir du drapeau
du PPA, devenu depuis le drapeau algérien, et des banderoles réclamant la
libération de Messali Hadj et l’indépendance. Elle s’étend au monde rural, où
l’on assiste à une levée en masse des tribus. A Guelma, les arrestations et
l’action des milices déclenchent les événements, incitant à la vengeance contre
les colons des environs. Les civils européens et la police se livrent à des
exécutions massives et à des représailles collectives. Pour empêcher toute
enquête, ils rouvrent les charniers et incinèrent les cadavres dans les fours à
chaux d’Héliopolis. Quant à l’armée, son action a fait dire à un spécialiste,
Jean-Charles Jauffret, que son intervention « se rapproche plus
des opérations de guerre en Europe que des guerres coloniales
traditionnelles (4) ». Dans la région de Bougie,
15 000 femmes et enfants doivent s’agenouiller avant d’assister à une
prise d’armes.
Le
bilan des « événements » prête d’autant plus à contestation que le
gouvernement français a mis un terme à la commission d’enquête présidée par le
général Tubert et accordé l’impunité aux tueurs. Si on connaît le chiffre des victimes
européennes, celui des victimes algériennes recèle bien des zones d’ombre. Les
historiens algériens (5) continuent légitimement à polémiquer sur leur
nombre. Les données fournies par les autorités françaises n’entraînent pas
l’adhésion. En attendant des recherches impartiales (6), convenons
avec Annie Rey-Goldzeiguer que, pour les 102 morts européens, il y eut des
milliers de morts algériens.
Les
conséquences du séisme sont multiples. Le compromis tant recherché entre le
peuple algérien et la colonie européenne apparaît désormais comme un vœu pieux.
En
France, les forces politiques issues de la Résistance se laissent investir par
le parti colonial. « Je vous ai donné la paix pour dix ans ; si la
France ne fait rien, tout recommencera en pire et probablement de façon
irrémédiable », avait averti le général Duval, maître d’œuvre de
la répression. Le PCF – qui a qualifié les chefs nationalistes de « provocateurs
à gages hitlériens » et demandé que « les meneurs soient
passés par les armes » – sera, malgré son revirement ultérieur et
sa lutte pour l’amnistie, considéré comme favorable à la colonisation. En
Algérie, après la dissolution des AML le 14 mai, les autonomistes et les
oulémas accusent le PPA d’avoir joué les apprentis sorciers et mettent fin à l’union
du camp nationaliste. Les activistes du PPA imposent à leurs dirigeants la
création d’une organisation paramilitaire à l’échelle nationale. Le
1er novembre 1954, on les retrouvera à la tête d’un Front de libération
nationale. La guerre d’Algérie a bel et bien commencé à Sétif le 8 mai
1945.
(1) André Nouschi, « Notes de lecture sur la guerre
d’Algérie », dans Relations internationales, n° 114, 2003.
(2) C’est le père du grand islamologue Jacques Berque.
(3) Annie Rey-Godzeiguer (1990), Aux origines de la
guerre d’Algérie 1940-1945. De Mers El Kébir aux massacres du Nord
constantinois, La Découverte, Paris, 2002.
(4) Jean-Charles Jauffret (1990), La
Guerre d’Algérie par les documents. Tome I, L’Avertissement (1943-1946),
Services historiques de l’armée de terre (SHAT),
(5) Redouane Ainad Tabet, Le
8 mai 1945 en Algérie, OPU, Alger, 1987, et Boucif
Mekhaled, Chronique d’un massacre. 8 mai 1945, Sétif, Guelma, Kherrata,
Syros,
(6) On en a eu un avant-goût dans les
travaux en cours de Jean-Pierre Peyrouloux. Voir à ce propos « Rétablir et
maintenir l’ordre colonial », Mohammed Harbi et Benjamin Stora, op.
cit.
Source: Le Monde
diplomatique, Mai 2005, page 21.
http://www.monde-diplomatique.fr/2005/05/HARBI/12191
Algérie
Haro sur les écoles francophones
● 42 établissements privés ont été fermés.
Le président algérien Abdelaziz
Bouteflika avait prévenu dès avril
dernier : « Toute institution privée qui n’accorde pas une priorité
absolue à la langue arabe est appelée à
disparaître. » Dimanche, et sans
attendre la fin de l’année scolaire, quarante-deux écoles privées francophones,
la plupart situées à Alger et en Kabylie,
ont été fermées, souvent avec l’aide de la police. Ces établissements avaient
« ignoré la loi » qui exige
d’enseigner « obligatoirement en langue arabe dans toutes les disciplines
et à tous les niveaux. »
Alors que les autorités
avaient plutôt encouragé la création d’écoles privées - il en existe une
centaine dans le pays -, quelque 5000 élèves vont ainsi devoir trouver
rapidement une place dans les écoles publiques. Cela risque de compromettre sérieusement la poursuite de leur scolarité ou de leurs études, la plupart d’entre eux étudiant
depuis des années en français... La promesse des autorités de mettre en place un « programme d’adaptation » ne paraît
pas convaincre les parents, dont les
plus aisés font tout pour préparer
leurs à aller suivre des études supérieures à l’étranger.
L’application brutale d’une décision prise il y a un peu moins d’un an, s’inscrit-elle dans un
de ces marchandages qui accompagnent
généralement les moments de tension entre Alger et Paris ? Cache-t-elle la
volonté du pouvoir de reprendre en
main les rares espaces qui lui échappent
encore ? Ou s’agit-il de caresser
dans le sens du poil les islamistes et les arabo-nationalistes - nombreux
dans l’entourage du président algérien ? Pour un opposant, la réponse relève
sans doute un peu des trois.
Libération
2.3.2006
Revue de la
Presse Avril 2006, p.2
|
(crier) haro sur qc |
Geeifere
gegen etwas (anstimmen) |
|
prévenir |
warnen |
|
est appelé à disparaître |
soll
verschwinden |
|
la Kabylie |
die Kabylei
(Region in Nordalgerien) |
|
exiger |
verlangen |
|
alors que |
obwohl |
|
compromettre |
gefährden |
|
la poursuite |
die
Fortsetzung |
|
la scolarité |
die
Schulausbildung |
|
mettre qc en place |
etwas
einrichten |
|
un programme d’adaptation |
ein
Anpassunsgprogramm |
|
convaincre |
überzeugen |
|
aisé |
wohlhabend |
|
Prendre une décision |
e-e
Entscheidung treffen |
|
le marchandage |
die
Feilscherei |
|
le pouvoir |
die
Staatsgewalt |
|
échapper |
h. :
entgehen |
|
caresser qn dans le sens du
poil |
(fig.) jdn.
streicheln (in Haarrichtung) ; jmd. gefällig sein |
|
un opposant |
ein
Oppositioneller |
|
relever un peu des trois |
ein bisschen mit
allen dreien zu tun haben |
Le Maroc et l‘Algérie n’ont pas la même vision de la colonisation française
Le 2 mars 1956, le Maroc accédait
à l’indépendance après avoir été un protectorat français pendant 43 ans. À l’inverse de l’Algérie, le Maroc n’a pas
fait l’expérience d’une guerre d’indépendance, ce qui peut expliquer que le royaume chérifien a aujourd’hui une
perception plus nuancée, pas totalement négative, du rôle de la colonisation
française dans le Maghreb.
(...) EN décembre 2005, à l’occasion du cinquantième
anniversaire de l’indépendance du Maroc, le magazine TEL QUEL a osé un dossier
intitulé « Le protectorat français aurait-il été bénéfique au Maroc ? ». Était-il d’abord une source d’humiliation, ou essentiellement
un facteur de modernisation ? Titre phare
de la nouvelle presse marocaine, TEL QUEL a pris l’habitude de briser les
tabous nationaux. Il entendait cette
fois donner la parole aux historiens marocains car les Français ... ne
pouvaient pas à « eux seuls » prétendre
dresser un état des lieux.
« Le lancement des barrages, de la poste et du chemin de fer ressemble à
une épopée de la mission civilisatrice ... quoiqu’au
service des intérêts de la métropole »,
constate Abdallah Saaf, un intellectuel qui a exercé voici quelques années les
fonctions de ministre de l’Éducation nationale. Jamaâ Baïda, historien auteur
de travaux remarqués sur les religions au Maroc, souligne pour sa part :
« Qui peut ignorer la mise en place
d’infrastructures durables et surtout le désarmement
des tribus ? Cela a certes servi « la pacification armée » au bénéfice
de la France mais cela a été aussi capital pour l’État naissant du
Maroc. » Selon lui, la colonisation a permis le passage d’un État tribal à un État nation...
« La colonisation nous a
projetés dans l’ère de la mondialisation. Je retiens surtout
notre capacité d’adaptation comme
résultante de cette époque », estime Baïda.
Les invités de TEL QUEL
s’interrogent sur l’image que le pays a gardé des Français. Ils évoquent une mémoire sélective apte à gommer la noirceur d’une
idéologie française glorifiant une supposée
supériorité des Blancs, favorisant la spoliation
des terres et limitant l’accès à la scolarité à moins de 10% des
enfants. « Même mes collègues historiens sont nostalgiques du Maréchal Lyautey. Aujourd’hui la mémoire retient davantage ce qui est
positif », note Jamaâ Baïda.
Abdallah Saaf rappelle que la
discrimination était de mise partout,
au niveau des salaires, de l’accès aux
postes... ». Pour les intellectuels marocains, la relecture du passé contribue à mieux cerner le présent. Et
d’admettre que l’administration marocaine, a fait, elle aussi, subir
après l’indépendance à la population des « injustices massives ». Ces
propos ont suscité peu de remous dans une jeune nation qui a
accédé sans trop de heurts à
l’indépendance seulement sept ans avant l’Algérie.
UNE approche aussi distanciée de l’épineuse
question de l’occupation française est pour
l’instant impensable en Algérie, où
les nerfs restent à fleur de peau. Le
fossé sanglant creusé durant huit années de
guerre explique en partie cette différence. Mais il ne justifie pas tout.
Au Maroc aussi, les armées coloniales ont réprimé
dans la violence les velléités
nationalistes. Dans les années 20, les Espagnols et les Français ont utilisé
des gaz de combat et lancé des bombes chimiques pour mater les rebelles rifains
dirigés par Abdelkrim. D’une extraordinaire violence, l’épisode est rarement évoqué des deux côtés de la
Méditerranée. Moins contraignante que
la colonisation pure et simple subie
pendant cent trente-deux ans par l’Algérie, l’option
du protectorat, qui garantissait le maintien
formel des institutions locales, peut également conduire à des jugements moins
brutaux.
Reste qu’en Algérie, la question de
la guerre de libération continue, plus de quarante-trois ans après les accords d’Évian, à occuper l’ensemble de
la réflexion sur le passé colonial. Elle ne laisse pas de véritable espace pour
d’autres débats... « C’est un peu comme si vous disiez à des familles issues de la résistance française que
l’occupation nazie a eu de bons côtés », résume un diplomate algérien.
Il est pourtant fréquent d’entendre
dans les ruelles du centre de Blida, l’ancienne ville des roses, des
vieux messieurs en costume accoster
le visiteur de passage pour lui parler avec nostalgie de la « belle
époque » de la présence française. Á Alger, des officiels algériens
établissent en privé une distinction entre le système colonial, qu’ils
condamnent, et les colons, sur
lesquels les jugements sont plus nuancés. Il ne viendrait à l’idée de personne
de nier que les colons ont asséché les marécages de la Mitidja pour
en faire la plaine la plus fertile
d’Algérie. Un grenier à fruits et
légumes transformé depuis leur départ en zone
de friche industrielle.
Mais rien n’en transparaît dans les
médias algériens. Peu habituées à la contradiction, les élites au pouvoir sont toujours sous
l’influence d’un nationalisme sourcilleux,
où l’histoire officielle fait office de
pensée unique. Dans un système quasi immuable
depuis 1962, le passé est utilisé pour perpétuer
la mainmise d’un groupe sur un territoire.
Revue
de la Presse, avril 2006 p. 2
Par
Thierry Oberlé, Le Figaro 27.1.2006
|
Le Maghreb |
die Maghrebstaaten (Algerien / Marokko /
Tunesien) |
|
accéder à qc |
zu etwas gelangen, etwas erhalten |
|
à l’inverse de |
im Gegensatz zu |
|
le royaume chérifien |
das Königreich der Cherifen-Dynastie (le
Maroc) |
|
perception (f.) |
Wahrnehmung |
|
bénéfique |
wohltuend ; h. günstig |
|
source (f.) |
Quelle |
|
humiliation (f.) |
Demütigung |
|
un titre phare e-e |
herausragende Magazinpublikation |
|
le phare |
der Leuchturm |
|
entendre faire qc |
beabsichtigen, etwas zu tun |
|
Prétendre |
h. beabsichtigen |
|
dresser un état des lieux |
eine Bestandsaufnahme
vornehmen |
|
le lancement de barrages
(m.pl.) |
der Bau von Staudämmen |
|
une épopée de la mission
civilisatrice |
ein Epos des zivilisatorischen Auftrags |
|
quoique |
wenngleich auch |
|
la métropole |
h. das französische
Mutterland |
|
la mise en place |
die Schaffung |
|
le désarmement des tribus
(f.pl.) |
gem. : die Entwaffnung der
Beduinenstämme |
|
la pacification armée |
die Befriedung durch
Waffengewalt |
|
au bénéfice de |
zum Nutzen von |
|
un État tribal |
ein aus Volksstämmen bestehender Staat |
|
projeter |
katapultieren |
|
l’ère de la mondialisation |
das Zeitalter der
Globalisierung |
|
retenir |
h. festhalten |
|
la capacité d’adaptation (f.) |
die Anpassungsfähigkeit |
|
évoquer |
wachrufen |
|
Etre apte à |
s. bieten, geeignet sein für |
|
gommer |
tilgen ; übergehen |
|
la noirceur |
die Schwärze ; h. die Schattenseite |
|
supposé |
angeblich |
|
la spoliation des terres
(f.pl.) |
der Raub der Ländereien |
|
l’accès (m.) à la scolarité |
der Zugang zur Schulbildung |
|
le Maréchal Lyautey |
(20er Jahre : Oberbefehlshaber der
frz. Streitkräfte in Marokko) |
|
être de mise |
gang und gäbe sein |
|
l’accès (m.) aux postes |
´der Zugang zu Arbeitsplätzen |
|
la relecture |
h. die Neuinterpretation |
|
cerner |
einkreisen ; h. erfassen |
|
et d’admettre |
und so geben sie zu |
|
faire subir qc à qn |
jdm. etwas auferlegen |
|
susciter |
hervorrufen |
|
peu de remous (m.pl.) |
wenig Wirbel |
|
sans trop de heurts (m.pl.) |
ohne sonderlich viele
Reibereien |
|
UNE approche e-e |
angehensweise |
|
épineux,-se |
dornig ; heikel |
|
pour l’instant |
einstweilen |
|
impensable |
undenkbar |
|
rester à fleur de peau |
(Nerven) hochempfindlich
bleiben |
|
fossé (m.) |
Kluft |
|
creuser |
graben ; ausheben |
|
huit années de guerre |
gem. : acht Jahre
Unabhängigkeitskrieg (1954-1962) |
|
réprimer qc dans la violence |
etwas gewaltsam unterdrücken |
|
les velléités (f.pl.) |
die Anwandlungen |
|
mater |
niederschlagen |
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les rebelles rifains |
(die marokkanischen Aufständischen im
Rif-Gebirgsmassiv) |
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Abdelkrim |
(aufständischer marokkanischer Emir im
Kampf gegen die Spanier und Franzosen) |
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évoquer |
wachrufen ; erwähnen |
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contraignant |
einzwängend (contraindre) |
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subir |
erdulden |
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l’option |
die Wahl (des
Verwaltungsmoduls) |
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maintien (m.) |
Erhalt |
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les accords d’Evian |
Die Waffenstillstandsvereinbarungen von
Evian (zwischen Paris und den algerischen Nationalisten, 1962) |
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être issu de |
hervorgegangen sein aus |
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ruelle (f.) |
Gasse |
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Blida |
(nordalgerische Stadt) |
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accoster qn |
auf jdn zugehen |
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les colons |
die Siedler ; gem. : die
Algerienfranzosen (les « pieds-noirs ») |
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nier |
leugnen |
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assécher |
trocken legen |
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marécage (m.) |
Sumpfgebiet |
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fertile |
fruchtbar |
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un grenier à fruits |
ein Obstspeicher |
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une zone de friche
industrielle |
ein industrielles Brachland |
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être au pouvoir |
an der Macht sein |
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sourcilleux,-se |
pedantisch |
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Faire office de qc |
herhalten-, dienen als |
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la pensée unique |
das Einheitsdenken ; gem. : die
staatl. verordnete Ideologie |
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immuable |
unveränderlich |
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perpétuer |
verewigen |
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la mainmise |
h. der Herrschaftsanspruch |
[1] Mohammed Harbi, „Une conscience libre“, Les Temps modernes, Paris,
octobre-décembre 1990, p.1034.
[2] Les Temps modernes, juillet-août 1957 et Situations V, op.cit., p.51-52.
[3] « Les somnambules », Les
Temps modernes, avril 1962, dans Situations
V, op. cit., p. 161.
[4] „La constitution du mépris“, L’Express, 11 septembre 1958. Dans Situations V, p. 105.
[5] Aimé Césaire, Discours
sur le colonialisme, Présence africaine, 1955, p. 11. En 1959, cette
métaphore de la maladie donnera son titre à un recueil de témoignages
d’étudiants algériens torturés à Paris en décembre 1958. L’ouvage (La Gangrène, Editions de Minuit, Paris)
sera saisi lui aussi.
[6] Situation V, op. cit., p.192.
[7] Situation V, op.cit., p. 187.
[8] « Le colonialisme est un système », op. cit., p. 47-48. C’est
Sartre qui souligne.
[9] « Vous êtes formidables », op. cit., p. 66.
[10] En visite à Alger, Guy Mollet, président du
Conseil, lors d’une cérémonie au monument des morts, fut violemment chahuté par
des partisans de l’Algérie française. Il s’inclina et céda.